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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:27

 

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Mes colères

 

« Et toi, Vingtras, que feras-tu ?

 

Je ferai les Tombes révolutionnaires. »

 

L’idée m’est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de poètes.

 

J’ai rôdé autour des grilles, j’ai dérangé des veuves qui apportaient des bouquets.

 

Je ferai l’histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées au couteau sur la pierre – en essayant de jeter un éclair dans le noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge l’herbe terne : je mettrai des phrases rouges aussi.

 

« Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là !… »

 

Je blague toujours – mais quand nous sommes entre nous, il ne servirait à rien d’avoir l’air de croque-morts. Il faut être grave quand on parle au peuple.

 

On ne fait pas le journal, bien entendu.

 

On aurait un imprimeur qu’on ne le ferait pas davantage. Tout le monde veut écrire le Premier Paris, avoir les plus grosses lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n’y aurait que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place pour les articles !

 

Puis on se battrait deux jours après.

 

Je serais accusé sûrement de baver sur les tombeaux ; car il y a des morts que je jugerais à l’égyptienne et dont je souffletterais le crâne.

 

Quelques phrases de Matoussaint m’ont fait personnellement bondir ; je n’oublie pas que c’est lui qui a dit, à propos de Renoul caressé par Béranger : « Bercé sur les genoux de cette tête vénérée. »

 

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long ? – Des vers, oui, – un article, je ne crois pas !

 

J’ai bien vu, quand j’ai commencé mes Tombes révolutionnaires. – Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les morts : « Sortez, venez, rentrez, entendez-vous ! Ô toi, ô vous ! » Et j’avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours de 93…

 

Sparte, Rome, Athènes… J’en plaisantais au collège et je trouvais que c’était inutile, bête, les républiques anciennes, grecques, romaines !… Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les sages, et tous les consuls !… Je vois à quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu’il y a une seule page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas question d’Hannibal, de Fabricius, d’Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs ? On ne peut pas s’en passer. Ce serait une impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu’ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.

 

Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur démission sont des Cincinnatus. Ceux qui n’ont pas de femme de ménage et fendent leur bois, des Philopoemens.

 

Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour écrire. J’ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que j’avais brouillonnées la veille au courant de la plume.

 

Je disais que j’avais remarqué la fille du concierge du cimetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche, que j’avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman dormait. Failli pleurer, oui – alors que j’étais devant la tombe d’un martyr qui réclamait, au nom de la tradition, toute l’eau de mes yeux.

 

J’avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de son père en deuil.

 

J’avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.

 

Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais pas !

 

Il vaut mieux qu’on n’ait pas fait le journal. Je n’aurais pas pu m’en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n’ai pas vu. Ah ! je ne suis pas fort, vraiment !

 

Je ne m’en suis ouvert à personne. – J’emporterai ce secret avec moi dans la tombe. – Mais, je le sens bien, je n’ai rien dans la tête, rien que MES idées ! voilà tout ! et je suis un fainéant qui n’aime pas aller chercher les idées des autres. Je n’ai pas le courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose qui m’inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon pouce me fait mal tout de suite.

 

Rien que MES idées À MOI, c’est terrible ! Des idées comme en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon de café ! – Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au-delà, ma foi non ! Je n’entends qu’avec MES oreilles – des oreilles qu’on a tant tirées !

 

J’ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les cimetières pendant que j’y suis, plutôt que de parler de ceux qui reposent sous terre.

 

Requiescant in pace !

 

Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent – il paraît qu’ils le croient… Ils n’ont pas vu mes brouillons ! Ils ne se doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du cimetière !

 

Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaient simples à leurs heures, les conventionnels aussi.

 

Nous jouons à colin-maillard.

 

On laisserait passer la Chambre des représentants sous les fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu’on est en plein jeu.

 

Il n’y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu’il s’amuse. Il prétend qu’il joue parce que colin-maillard apprend à se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l’ennemi.

 

C’est un bon exercice pour les conspirateurs, l’apprentissage des Sociétés secrètes.

 

Quand il a le bandeau – quand c’est lui qui l’est – il se figure être le Comité de Salut public qui cherche les ci-devant dans l’ombre ; quand on le poursuit, il croit échapper comme les Girondins ; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta Robespierre.

 

Il rigole autant que les autres, quoi qu’il en dise, quand il se cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.

 

Il y en a un qui l’est bien souvent ; c’est Championnet, à cause de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n’y a pas une heure qu’il joue, que ses talons sont tournés, et l’on n’a qu’à tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens toujours la poudre de riz ; j’ai toujours un peu embrassé Alexandrine.

 

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq ; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s’il apparaissait soudain – ainsi qu’on le voit dans les bons articles – Robespierre trouverait que nous n’avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.

 

Nous passons nos soirées à cela ; quelquefois nous allons au café – rarement, bien rarement.

 

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès d’Alexandrine ; Championnet pioche dans son coin la philosophie de l’histoire.

 

Il n’y a que Rock et Matoussaint qui, n’ayant ni Alexandrines, ni robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l’histoire, aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.

 

Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.

 

C’est prodigieux ! Cela me paraît presque contre nature ! Avoir des enfants dans le Quartier Latin ! L’odeur de lait et de couches m’en éloigne comme d’une crèche. Je n’y suis entré qu’une ou deux fois pour prendre Rock, et j’ai failli chaque fois m’asseoir sur un moutard qu’on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir marquer dix de blanches.

 

On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand estaminet qui, tous les soirs, s’emplit d’une foule bruyante et républicaine.

 

C’est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel, contre la fontaine. On l’appelle le café du Vote universel.

 

Il y va des célébrités.

 

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres ; où il y a des gens qu’on dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry, prisonniers à Doullens, insurgés de Juin ; qui ont le prestige de l’enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.

 

Ont-ils tous cette auréole ? On ne peut pas bien voir les auréoles dans cette fumée.

 

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce qui me frappe le plus, c’est l’air bon enfant de ceux qui ont un nom, dont on dit : « Un tel, c’est lui qui en février tirait sur les municipaux, au Château-d’Eau. – Cet autre, là-bas, a fait six mois de ponton après Juin. »

 

Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui crient le moins et qui rient le plus.

 

Un jour Rock m’a tiré la manche.

 

« Tu vois bien ce grand ?

 

Là à gauche ?

 

Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

 

Qui est-ce ?

 

Un représentant de la Montagne, X…

 

Il ne parle jamais à la Chambre ?

 

Non, il se réserve. »

 

C’est bien de Rock ce mot-là !

 

« Il se réserve ! pour quand ?

 

Pour la Convention… »

 

Rock a l’air convaincu qu’il y aura une Convention ; on dirait qu’il en a reçu la nouvelle ce matin ; il aurait dû nous en prévenir cette après-midi ! Il répète en parlant du représentant X…

 

« Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la Constituante, … qui attendait son heure. »

 

Muet ? Non ! Il se leva une fois pour demander l’abolition de la peine de mort. Sais-tu ça ?

 

Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et crie :

 

« Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just, tout ça c’est de la blague ! Vous êtes les calotins de la démocratie ! Qu’est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux qui vous tonsure ?… À la vôtre tout de même, les séminaristes rouges ! »

 

Comme ces mots m’entrent dans le cœur ! C’est qu’il m’arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n’ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l’Université, il n’y a pas les classiques de la Révolution – avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin !

 

Par moments, j’ai peur de n’être qu’un égoïste, comme le vieil ouvrier m’appela quand je lui parlai d’être apprenti. Je voudrais dans les discours des républicains trouver des phrases qui correspondissent à mes colères.

 

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l’enfant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs ! J’en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les autorités.

 

Égoïste ! Oh ! non ! Je serais prêt – je le jure bien – à souffrir et à mourir pour empêcher que d’autres ne souffrent et meurent des supplices qui m’ont fait mal, que je n’ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devant moi…

 

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres… Je m’en moque, de ça !

 

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges !

 

Ils ne m’écoutent pas, me blaguent et m’accusent d’insulter les saints de la République !

 

Ce sont des scènes ! – Il y en a eu de terribles à propos de Béranger !

 

Béranger !

 

Oui, c’est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de chambre, on ne me l’ôtera pas de l’idée.

 

C’est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.

 

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu’il faisait sauter sur ses genoux, d’avoir une Lisette comme il en avait une.

 

Je lui en veux moins pour cela.

 

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre de grâce aux jours d’été et tranchent en bleu ou en rose sur notre rouge sombre.

 

Nous jouissons de tous les riens qu’une femme éparpille de droite et de gauche de sa main blanche.

 

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l’on nous fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.

 

Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous promet d’être ambulancière s’il y a des blessés.

 

Encore du Béranger !… les Deux Anges de charité !

 

N’importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux honnêtes, au cœur droit, plein de courage, aurait le langage plus jeune et plus vivant encore, s’il n’avait pas, à dix-sept ans, Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la houppelande et les poésies de Béranger !

 

Béranger !

 

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

 

À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait les Gueux :

 

Les gueux, les gueux

Sont des gens heureux,

Qui s’aiment entre eux,

Vivent les gueux !

 

« Les gueux sont des gens heureux, qui s’aiment entre eux » – mais on se cogne et l’on s’assassine entre affamés !

 

« Les gueux sont des gens heureux ! » Mais il ne faut pas dire cela aux gueux ! s’ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils prendront le bâton, la besace, et non le fusil !

 

Et puis, et puis – oh ! cela m’a paru infâme dès le premier jour ! – ce Béranger, il a chanté Napoléon !

 

Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le tombeau du César, il s’est agenouillé devant le chapeau de ce bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l’oreille aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la Vendée : Hoche qu’il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu’il fit poignarder Kléber !…

 

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise !

 

Deux redingotes sur lesquelles je crache !

 

Tiens, imbécile ! tiens, lèche-éperons !

 

Ah, ma foi, je l’ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu’il vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le lendemain de Février.

 

« Cette sagesse-là, mais c’est de la sagesse de lâche.

 

Ne répète pas ! a crié Renoul, sautant sur moi.

 

Je ne répéterai pas si c’est toi que je blesse, mais si j’ai le droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce que tu crois qu’il n’y en a pas d’autres qui voudraient n’être pas à la Chambre et qui y restent par devoir. – Il ne savait pas parler, dis-tu ! Pas besoin de savoir parler ; il aurait toujours pu en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et crier après Lamennais « Anathème, anathème aux fusilleurs ! ». Il aurait pu au moins aller aux barricades comme l’archevêque. Il aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de vieillard, pendant qu’on l’entraînait, crier : Armistice, armistice ! »

 

Béranger a presque creusé un abîme entre nous ! Tant pis ! Je ne croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.

 

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir ; je perdrai ce coin de camaraderie et de bonheur ; mais je ne puis cacher mon étonnement, ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des révolutionnaires de dix-sept ans.

 

C’est à faire rire vraiment !

 

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l’air bon enfant et patriote, il va en mission chez les simples, dans les mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les colères, les empêcher de fermenter et d’éclater en coups de feu !

 

Et il se moque de nous !

 

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

 

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une minute pour se reposer, mesurer l’espace et bander sa blessure. On y est bien comme moi chez Alexandrine – quand on est l’amoureux de la fille d’en bas, et qu’on ne reste jamais en haut, où il fait trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement qu’enfoncé sous les draps, l’hiver, et étendu sur le lit, l’été : où l’on ne travaille pas, parce que l’odeur est horrible, parce qu’on n’a pas de livres, parce qu’on a des puces ! – Blagueur de bonhomme !

 

Eh ! misérable, si l’on était bien dans un grenier à vingt ans, pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte !…

 

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

 

« Montre-nous quelqu’un parmi les avancés, qui dise, qui ose dire ce que tu dis ! »

 

En effet les plus écarlates même saluent Béranger ! : « Ah ! celui-là par exemple ! » – et ils se découvrent.

 

Les plus indulgents, quand ils m’entendent, sourient et me donnent des tapes sur l’épaule d’un air qui signifie : « tu ne sais pas ce que tu dis – allons, mon garçon !… »

 

« C’est pour se faire remarquer, se singulariser », insinuent en ricanant les autres !

 

Éternelle bêtise que j’entends sortir de la bouche des jeunes comme de la bouche des vieux ! Mais se singulariser, c’est très bête ! On se brouille avec tout le monde. J’aimerais bien mieux être de l’avis de la majorité ; on a toujours du café, et avec ça des politesses ; les gens disent : « Il est intelligent » parce que vous êtes de leur avis.

 

Me faire remarquer, me singulariser ! Quand cela m’empêche d’avoir mon gloria et ma goutte de consolation !

 

Seul, seul de mon opinion !

 

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à tranches fades ou violentes, n’a laissé échapper un mot – comme un souffle d’écrasé – contre cette popularité qui met son pied mou, chaussé de pantoufles, sur le cœur du peuple, et qui lui enfonce du coton tricolore dans les oreilles !

 

Au secours, donc, les fils de pauvres ! ceux dont les pères ont été fauchés par la Réquisition ! Au secours, les descendants des sans-culottes ! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l’ogre de Corse ! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les Lisettes ont faim ! Au secours !…

 

J’en suis pour mon ridicule et ma rage, et l’on est arrivé à traiter mon indignation de manie.

 

La compagne de Renoul m’en veut avec fureur ! c’est à elle que je touche en fripant le bonnet de la Lisette du chansonnier.

 

« Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.

 

Insolent ! »

 

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n’étais pas un boute-en-train, à mes heures, un rigolo qui sait la faire rire, elle m’aurait déjà chassé.

 

Renoul, pourtant, l’empêche de me faire trop ouvertement la mine, et c’est lui qui verse le café quand mon tour arrive.

 

Elle se rattrape sur Hégésippe.

 

J’oppose Moreau à Béranger, la Fermière à Lisette, la pièce sur les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.

 

Lisette Renoul hausse les épaules :

 

« Ah ! tenez ! vous me faites rire avec votre Hégésippe ! »

 

Je ne suis pas fou d’Hégésippe – j’en conviendrais s’il ne fallait me défendre à outrance. – Il y a de la pleurarderie ; il me semble, par-ci, par-là ; mais quelle différence tout de même !

 

Le soir, quelquefois, quand j’étais seul, je relisais ses vers ; et il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac, dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de Farreyrolles, en faisant trembler l’herbe et les clochettes jaunes !…

 

Qu’es-tu donc en politique ? Tu n’es pas pour les Girondins, tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu’il voulait la fête de l’Être Suprême. Qu’es-tu donc ?

 

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me résume.

 

« Je suis pour la guillotine. »

 

C’est mon opinion. Je suis pour qu’on monte sur l’échafaud, pour que les têtes tombent, pour qu’il y ait un comité de salut public, c’est clair. On n’a qu’à lire l’histoire des Montagnards d’Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne la grosse tête de Danton… mais je ne veux pas qu’on s’arrête en route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu’ils s’arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu parce qu’il ne monta pas à cheval…

 

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard. Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J’ai les yeux noirs. Ils étaient d’Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis de Sparte au brouet noir. C’était le brouet noir dans la maison Vingtras.

 

« Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et une ceinture tricolore, m’a dit un gros qui mange avec nous et qui n’a pas d’opinion, mais qui est tout de même – c’est drôle – très bon garçon et très brave.

 

Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrassé et pensant que c’était réponse à tout.

 

Je le crois, si tu n’avais pas cela, tu mériterais qu’on te gifle et te tue ! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et l’héroïsme de ta bêtise. Tu n’es qu’un gamin qui se trompe, un petit cuistre qui s’égare : tu te fera casser la tête au premier jour. Soit ! Si on ne la fracasse pas tout entière, s’il en reste un morceau, ça mettra du plomb dedans. »

 

Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir le peuple au milieu de tout ça.

 

C’est vrai que j’aimerais bien un grand chapeau à plumes, un sabre au bout d’une ficelle et la large ceinture tricolore. J’ai été si mal mis quand j’étais petit…

 

« Tu voudrais la vie des camps parce que c’est encore du bouzin, du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que tu n’aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as été battu, fouetté, humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour. Tu as été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter devant l’histoire. On te mettrait au séquestre ; tu voudrais envoyer à Sinnamari, moutard qui crois que tu songes à sauver le monde ; tu veux faire payer tes pensums à l’humanité. »

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