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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:32

 

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Matoussaint ?

 

Que faire ?

 

Je n’ai qu’une ressource, aller trouver Matoussaint, l’ancien camarade qui restait rue de l’Arbre-Sec. S’il est là, je suis sauvé.

 

Il n’y est pas !

 

Matoussaint a quitté la maison depuis un mois, et l’on ne sait pas où il est allé.

 

On l’a vu partir avec des poètes, me dit le concierge… des gens qui avaient des cheveux jusque-là.

 

« C’est bien des poètes, n’est-ce pas ? et puis pas très bien mis ; des poètes, allez, monsieur, fait-il en branlant la tête. »

 

Oh ! oui, ce sont des poètes, probablement !

 

Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour à la nièce d’une fruitière qui demeurait rue des Vieux-Augustins.

 

N’avait-elle pas aussi, à ce que m’a confié Matoussaint, un oncle qui avait pris la Bastille ? Il avait gardé un culte pour la place et il était toujours au mannezingue du coin, d’où il partait tous les soirs soûl comme la bourrique de Robespierre, en insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-être le nez dans son verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.

 

Hélas ! le marchand de vin est démoli. C’est tombé sous la pioche, et je ne vois qu’un tireur de cartes qui m’offre de me dire ma bonne aventure.

 

« Combien ?

 

Deux sous, le petit jeu. »

 

Je tire une carte – par superstition – pour avoir mon horoscope, pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois personnes en font autant.

 

Au bout de cinq minutes, l’homme nous racole, une bonne, deux maçons et moi, et nous fait marcher comme des recrues que mène un sergent, jusqu’au mastroquet voisin. Là, nous regardant d’un air de dégoût :

 

« L’as de cœur !

 

C’est moi qui ai l’as de cœur.

 

Monsieur, me dit le sorcier en m’attirant à lui, voulez-vous le grand ou le petit jeu ? »

 

Je sens que si je demande le petit jeu il me prédira le suicide, l’hôpital, la poésie, rien que des malheurs ; je demande le grand.

 

« Quinze centimes en plus. »

 

Je donne mes vingt-cinq centimes.

 

« Payez-vous un verre de vin ? »

 

Je suis sur la pente de la lâcheté. Il me demanderait une chopine, j’irais de la chopine, je roulerais même jusqu’au litre.

 

On apporte des verres.

 

« À la vôtre ! »

 

Il boit, s’essuie les lèvres, renfonce son chapeau et commence :

 

« Vous avez l’air pauvre, vous êtes mal mis, votre figure ne plaît pas à tout le monde ; une personne qui vous veut du mal se trouvera sur votre chemin, ceux qui vous voudront du bien en seront empêchés, mais vous triompherez de tous ces obstacles à l’aide d’une troisième personne qui arrivera au moment où vous vous y attendrez le moins. Il faudrait pour connaître son nom, regarder dans le jeu des sorciers. C’est cinq sous pour tout savoir. »

 

L’homme se dépêche de m’expédier.

 

« Vous tirerez le diable par la queue jusqu’à quarante ans ; alors, vous songerez à vous marier, mais il sera trop tard : celle qui vous plaira vous trouvera trop vieux et trop laid, et l’on vous renverra de la famille. »

 

Il me pousse dans le corridor et appelle le dix de trèfle.

 

Il n’y a plus qu’à aller du côté de l’amoureuse à Matoussaint.

 

Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit nom. Matoussaint l’avait baptisée Torchonette.

 

Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et cherchant les fruitières : il y en a deux ou trois. Je me plante devant les choux et les salades en regardant passer les femmes ; toutes me voient rôder avec des gestes de singe, car je fais des grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme quelqu’un qui pense à des choses vilaines… je dois tout à fait ressembler à un singe.

 

Je ne puis pas aller vers les fruitières et leur dire :

 

« Avez-vous une nièce qui s’appelle Torchonette et qui aimait M. Matoussaint ? Avez-vous un parent qui se soûlait tous les jours à la Bastille ? »

 

Je ne puis qu’attendre, continuer à marcher en me traînant devant les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.

 

J’ai eu cette bêtise, j’ai eu ce courage, comptant sur le hasard, et je suis resté des heures dans cette rue, toisé par les sergents de ville ; mon attitude était louche, ma rôderie monotone, inquiétante.

 

Il y avait justement une boutique d’horloger et des montres à la vitrine voisine. Si dans la soirée on s’était aperçu d’un vol dans le quartier, on m’aurait signalé comme ayant fait le guet ou pris l’empreinte des serrures. J’étais arrêté et probablement condamné.

 

À l’heure du déjeuner, j’ai eu vingt alertes, croyant vingt fois reconnaître l’amoureuse à Matoussaint, et vingt fois faisant rire les filles sur la porte de l’atelier ou de la crémerie.

 

« Quel est donc ce grand dadais qui dévisage tout le monde ? »

 

Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge jusqu’aux oreilles.

 

Je m’enfuyais dans le voisinage, j’enfilais des ruelles sales qui sentaient mauvais ; où des femmes à figures violettes, à robes lilas, à la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient par la manche dans des allées boueuses. Je leur échappais en me débattant sous une averse de mots immondes et je revenais, mourant de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-Augustins.

 

Il y en a qui m’ont pris pour un mouchard.

 

« C’en est un, ai-je entendu un ouvrier dire à un autre.

 

Il est trop jeune.

 

Va donc ! Et le fils à la mère Chauvet qui était dans la Mobile, n’est-il pas de la rousse maintenant ? »

 

Il faisait chaud. Le soleil cuisait l’ordure à la bouche des égouts et pourrissait les épluchures de choux dans le ruisseau. Il montait de cette rue piétinée et bordée de fritures une odeur de vase et de graisse qui me prenait au cœur.

 

J’avais les pieds en sang et la tête en feu. La fièvre m’avait saisi et ma cervelle roulait sous mon crâne comme un flot de plomb fondu.

 

Je quittai mon poste d’observation pour courir où il y avait plus d’air et j’allai m’affaisser sur un banc du boulevard, d’où je regardai couler la foule.

 

J’arrivais de la province où, sur dix personnes, cinq vous connaissent. Ici les gens roulent par centaines : j’aurais pu mourir sans être remarqué d’un passant !

 

Ce n’était même plus la bonhomie de la rue populeuse et vulgaire d’où je sortais.

 

Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse ; c’était le sang de Paris qui courait au cœur et j’étais perdu dans ce tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonné sur une place.

 

J’ai faim !

 

Faut-il entamer les sous qui me restent ?

 

Que deviendrai-je, si je les dépense sans avoir retrouvé Matoussaint ? Où coucherai-je ce soir ?

 

Mais mon estomac crie et je me sens la tête grosse et creuse ; j’ai des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons chauds.

 

Allons ! le sort en est jeté !

 

Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d’un sou où je mords comme un chien.

 

Chez le marchand de vin du coin, je demande un canon de la bouteille.

 

Oh ! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de sang !

 

J’en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le cœur agrandi. Cela m’entra comme du feu dans les veines. Je n’ai jamais éprouvé sensation si vive sous le ciel !

 

J’avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu’à la cour des Messageries, et de redemander à partir, dussé-je étriller les chevaux et porter les malles sous la bâche pour payer mon retour. Oui, cette lâcheté m’était passée par la tête, sous le poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le torrent d’hommes qui roule !

 

Un accident vient d’arriver. On court. Je m’approche. Un cheval s’est abattu, une charrette cassée. Il faut relever un timon, hue-ho ! Ils n’y arrivent pas. Je m’avance et me glisse sous le timon. Il m’écrase, je vais tomber broyé. Tant pis je ne lâcherai pas ! – et la charrette se relève.

 

Ce qu’il m’est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage de ne pas lâcher quand je croyais que j’allais être tué sur place sans bruit, sans gloire, je ne puis l’écrire et quand à côté de moi ensuite on eut l’air de croire que c’était mon coup d’épaule qui avait enlevé le morceau, alors quoique je singeais la modestie et fisse l’hypocrite, je crus que j’allais étouffer d’orgueil.

 

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l’après-midi.

 

J’ai les pieds qui pèlent, je n’ai pas aperçu Torchonette chez les fruitières.

 

Que devenir ?

 

Dans l’une des ruelles que j’ai traversées tout à l’heure, j’ai vu un garni à six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j’aille là, avec ces filles, au milieu des souteneurs et des filous ? Il y avait une odeur de vice et de crime ! Il le faudra bien.

 

Et demain ? Demain, je serai en état de vagabondage.

 

Encore un verre de vin !

 

C’est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de plus !

 

« Un autre canon de la bouteille », dis-je au marchand d’un air crâne, comme s’il devait me prendre pour un viveur enragé parce que je redoublais au bout d’une halte d’une heure ; comme s’il pouvait me reconnaître seulement !

 

Je donne dix sous pour payer – une pièce blanche au lieu de cuivre ; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pièces blanches.

 

« Cinquante centimes : Voilà six sous. » L’homme me rend la monnaie.

 

« Je n’ai pris qu’un verre.

 

Vous avez dit : Un autre…

 

Oui…. oui… »

 

Je n’ose m’expliquer, raconter que je faisais allusion au verre d’avant ; je ramasse ce qu’on me donne, en rougissant, et j’entends le marchand de vin qui dit à sa femme :

 

« Il voulait me carotter un canon, ce mufle-là ! »

 

Je ne puis retrouver Matoussaint !

 

Si je frappais ailleurs ?

 

Est-ce que Royanny n’est pas venu faire son droit ? Il doit être en première année, je vais filer vers l’École, je l’attendrai à la porte des cours.

 

Allons ! c’est entendu.

 

Je sais le chemin : c’est celui du Grand concours, au-dessus de la Sorbonne.

 

M’y voici !

 

Je recommence pour les étudiants ce que j’ai fait pour les fruitières. Je cours après chacun de ceux qui me paraissent ressembler à Royanny ; je m’abats sur des vieillards à qui je fais peur, sur des garçons qui tombent en garde, je m’adresse à des Royanny, qui n’en sont pas ; j’ai l’air hagard, le geste fiévreux.

 

Ce qui me fatigue horriblement, c’est mon paletot d’hiver que j’ai gardé pour la nuit en diligence et que j’ai porté avec moi depuis mon arrivée, comme un escargot traîne sa coquille, ou une tortue sa carapace.

 

Le laisser aux Messageries c’était l’exposer à être égaré, volé. Puis il y avait un grain de coquetterie ; ma mère a dit souvent que rien ne faisait mieux qu’un pardessus sur le bras d’un homme, que ça complétait une toilette, que les paysans, eux, n’avaient pas de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne du commun.

 

J’ai jeté mon pardessus sur mon bras avec une négligence de gentilhomme.

 

Ce pardessus est jaune – d’un jaune singulier, avec de gros boutons qui font un vilain effet sur cette étoffe raide. Cet habit a l’air d’avoir la colique.

 

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m’en suis pas aperçu, dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards, mais ici il fait sensation. On croit que je veux le vendre ; les jeunes gens se détournent avec horreur, mais les marchands d’habits approchent.

 

Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des médecins qui soignent une variole, et s’en vont ; mais aucun ne m’offre un prix. Ils secouent la tête tristement, comme si ce drap était une peau malade et que je fusse un homme perdu.

 

Et il pèse, ce pardessus !

 

Avec mes courses vers l’un, vers l’autre, le grand air, et ce poids d’étoffe sur le bras, j’en suis arrivé à l’épuisement, à la fringale, à l’ivrognerie !

 

J’ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et j’ai encore soif et j’ai encore faim ! La boulimie s’en mêle !

 

Pas de Matoussaint, pas de Royanny !

 

Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J’ai produit une émotion profonde, mais n’ai pas aperçu ceux que je cherchais.

 

Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s’éloignent, les professeurs se retirent. On n’a vu que moi dans les escaliers, dans la cour, – moi et mon paletot jaune.

 

Le concierge m’a remarqué, et au moment de faire tourner la grosse porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de curiosité ; il me semble même lire de la bonté dans ses yeux.

 

Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu’il est dans cette loge. Il a entendu parler de plus d’une fin tragique et de plus d’un début douloureux, dans les conversations dont son oreille a saisi des débris. Il me renseignerait peut-être.

 

Je n’ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui a mené promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un pardessus jaune, parce qu’il aime cette couleur-là.

 

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent, ils se touchent – c’est fini !

 

Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est Matoussaint, je n’ai pu retrouver Royanny. J’irai coucher dans la rue où est le garni à six sous.

 

Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m’a pas livré le nom d’un ami chez lequel je pourrais quêter un asile et un conseil.

 

Pourquoi n’ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait un brave homme ? Poltron que je suis !

 

Ah ! s’il sortait !…

 

Il sort.

 

Je l’aborde courageusement ; je lui demande – qu’est-ce que je lui demande donc ? – Je ne sais, j’hésite et je m’embrouille ; il m’encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un nommé Royanny et que l’École doit avoir son adresse, puisque Royanny est étudiant en droit.

 

« Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul. »

 

Il rentre dans l’École avec moi et m’indique l’escalier.

 

M. Reboul m’ouvre lui-même – un homme blême, lent, l’air triste, la peau des doigts grise.

 

« Que désirez-vous ? Les bureaux sont fermés… Vous avez donc quelqu’un avec vous ? »

 

Il regarde au coin de la porte. C’est que j’ai planté là mon paletot jaune qui a l’air d’un homme ; M. Reboul a peur et il me repousse dans l’escalier.

 

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lève un paralysé et je m’en vais, tandis que M. Reboul se barricade.

 

« Écoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder dans les registres, en balayant. Faites comme si vous étiez domestique et descendez dans la salle des inscriptions. »

 

Je fais comme si j’étais domestique. Je mets ma coiffure dans un coin et je retrousse mes manches. Ah ! si j’avais un gilet rouge au lieu d’un paletot jaune !

 

Nous entrons dans la salle du secrétariat et l’on cherche à l’R.

 

Ro… Ro… Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.

 

Le concierge s’empresse de fermer le registre et de le remettre en place.

 

Je le remercie.

 

« Ce n’est rien, rien. Mais filez vite ! M. Reboul va peut-être venir et il est capable de crier au secours s’il voit encore votre paletot ! »

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