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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:31

 

3
Hôtel Lisbonne

 

4, rue de Vaugirard… Hôtel Lisbonne ? C’est au coin de la rue Monsieur-le-Prince.

 

Je demande M. Royanny.

 

« Il n’y est pas. Qu’est-ce que vous lui voulez ? Vous êtes de Nantes, peut-être ?… »

 

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et d’affilée.

 

« Je ne suis pas de Nantes, mais j’ai été au collège avec lui.

 

Ah ! vous avez été à Nantes ? Vous connaissez M. Matoussaint ?

 

M. Matoussaint ? oui. »

 

Je lui conte mon histoire. C’est justement après M. Matoussaint que je cours depuis cinq heures du matin !…

 

« En voilà un qui est drôle, hein ! Il demeure en haut, à côté de M. Royanny – qui répond pour lui, vous sentez bien – Matoussaint n’a pas le sou… c’est un pané… ça écrit. »

 

Les concierges m’ont l’air tous du même avis pour les écrivains.

 

« Et Matoussaint est chez lui ?

 

Non, mais il ne ratera pas l’heure du dîner, allez ! vous le verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de jardinier quand on sonnera la soupe. »

 

Je vois, en effet, au bout d’un instant, par la cage de l’escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue personne – les ailes se balancent comme celles d’un grand oiseau qui emporte un mouton dans les airs.

 

« C’est toi ?…

 

Matoussaint !

 

Vingtras ! »

 

Nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre et nous nous tenons enlacés.

 

Nous sommes enlacés.

 

Je n’ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop peu ému, et j’attends qu’il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui se tâtent – lutte de sensibilité dans laquelle Matoussaint l’emporte sur Vingtras. Matoussaint connaît mieux que moi les traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades ; quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a longtemps que je crois avoir été assez ému, et Matoussaint me tient encore très serré.

 

À la fin, il me rend ma liberté : nous nous repeignons, et il me demande en deux mots mon histoire.

 

Je lui conte mes courses après Torchonette.

 

« Il n’y a plus de Torchonette : celle que j’aime maintenant se nomme Angelina. Je vais t’introduire. Suis-moi. » – Et il m’emmène devant mademoiselle Angelina.

 

« Je te présente un frère – un second frère, Vingtras, dont je t’ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour ça, n’est-ce pas ?

 

« Notre avenir doit éclore

Au soleil de nos vingt ans.

Aimons et chantons encore,

La jeunesse n’a qu’un temps !

 

« Tous au refrain, hé, les autres !

 

« Aimons et chantons encore,

La jeunesse n’a qu’un temps ! »

 

Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais aux lèvres fines.

 

« Ah ! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger est venu, et il a dit qu’il ne monterait plus de jocko si on ne lui payait pas la dernière note.

 

Et Royanny ?

 

Royanny ! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son pantalon au cloude la Contrescarpe, on n’en a pas voulu au Condé. »

 

Matoussaint, qui vient d’accrocher son chapeau immense à une patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier), Matoussaint se gratte le front.

 

« Tu vois, frère, la misère nous poursuit. »

 

Frère ? – Ah ! c’est moi ! – Je n’y pensais plus. Je n’ai jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre appellation, du premier coup.

 

« Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques ? Tu dois avoir de l’argent ? Les arrivants ont toujours le sac. »

 

Je dépose mon bilan.

 

Angelina me regarde d’un air de mépris.

 

« Et ça, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et qu’on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour un voleur ; ça, ça peut se mettre au clou. »

 

Angelina hausse les épaules jusqu’au plafond.

 

« On peut le vendre, toujours ! Veux-tu le vendre ? Tiens-tu à cette jaunisse ?

 

Non… »

 

Un « non » hypocrite.

 

Pauvre vieux paletot ! il est bien laid et il m’a valu aujourd’hui bien des humiliations, mais j’étais habitué à lui comme à un meuble de notre maison. Il m’a tenu trop chaud et il était trop lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m’a empêché de grelotter. J’aurai encore des nuits froides dans la vie ! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture si mon lit n’en a qu’une. Puis, il a été sur le dos de mon père, le professeur, avant de m’être abandonné ! Les élèves en ont ri, mais c’était une gaieté d’enfants ; ce n’était pas la brutalité d’une vente au rabais, ni la mise à l’encan d’une vieille chose, qui, toute ridicule qu’elle fût, avait son odeur de relique…

 

Cela n’a duré qu’un instant. C’est bien mauvais signe, si j’ai de ces sensibilités-là, à l’entrée de la carrière !

 

« Pstt, pstt, ho ! hé ! marchand d’habits ! »

 

Le marchand d’habits est monté et nous a donné quarante sous de la relique.

 

Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent, apportent la gaieté dans la mansarde.

 

Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce : il y a tout cela dans nos quarante-huit sous !

 

C’est moi qui irai commander. – Je dirai : « Des côtelettes avec beaucoup de cornichons », et, quand le garçon viendra avec la boîte en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire ; je lui donnerai même trois sous au lieu de deux, j’ai le droit de faire des folies au péril de mon avenir.

 

Nous avons bien dîné, ma foi !

 

On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de cornichon, on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre son café, et l’on a braillé, ri et chanté, jusqu’à ce qu’Angelina ait dit qu’il était temps de chercher où me coller pour la nuit.

 

La concierge à qui l’on a parlé de l’affaire Truchet me logerait bien s’il y avait de la place, et me ferait crédit d’une demi-semaine. Mais tout est pris.

 

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé d’un cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue Dauphine, 6, près du café Conti.

 

Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les Riffault qu’elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle, avant de s’établir.

 

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et quoiqu’il soit minuit, on m’ouvre et l’on me conduit au cabinet libre.

 

J’y arrive par une espèce d’échelle à marches pourries qui a pour rampe une corde moisie et graisseuse ; au sommet, entre quatre cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit tout bas, en bois rouge, recouvert d’une couverture de laine poudreuse – poudreuse comme quand la laine était sur le dos du mouton ; – l’air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un carreau brisé.

 

Matoussaint lui-même semble effrayé ; il a failli se casser les reins en descendant l’échelle.

 

« Tu es tombé ?

 

Non. »

 

Mais je sais que Matoussaint n’aime pas à avouer qu’il est tombé, et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre un billet de parterre au collège ; il disait que c’était exprès.

 

JE SUIS CHEZ MOI !

 

Ce cabinet est misérable, mais je n’ouvrirai cette porte qu’à qui il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai ; j’écraserais dans la charnière les doigts de ceux qui refuseraient de filer, je ferais rouler au bas de cette échelle le premier qui m’insulterait, dussé-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus fort, ce qui est possible, mais on dégringolerait tous les deux.

 

JE SUIS CHEZ MOI !

 

Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs…

 

JE SUIS CHEZ MOI !

 

Je le crierais ! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche pour arrêter ce hurlement d’animal…

 

Il y a deux heures que je savoure cette émotion.

 

Je finis par m’étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux fêlés je regarde le ciel, je l’emplis de mes rêves, j’y loge mes espoirs, je le raye de mes craintes ; il me semble que mon cœur – comme un oiseau – plane et bat dans l’espace.

 

Puis, c’est le sommeil qui vient… le songe qui flotte dans mon cerveau d’évadé…

 

À la fin mes yeux se ferment et je m’endors tout habillé, comme s’endort le soldat en campagne.

 

Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.

 

Il venait justement un soleil tout clair d’un ciel tout bleu, et des bandes d’or rayaient ma couverture terne ; dans la maison une femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.

 

On m’a fait cadeau d’une fleur. C’est la petite Riffault à qui l’on avait donné plein son tablier d’œillets rouges, et qui, voyant ma porte ouverte, m’a crié du bas de l’échelle : « Veux-tu un œillet, monsieur ? »

 

Je l’ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table boiteuse.

 

C’eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que j’aurais été moins heureux : dans le fond de ce verre je relisais les pages de ma vie de campagne et j’entendais vibrer des refrains d’auberge.

 

On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-Loire…

 

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet hôtel, ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et pleine de vie.

 

Je regarde l’heure dans une boutique, deux heures. Je me suis réveillé à huit, j’ai entendu l’horloge. Mais depuis lors, le bruit des horloges a été couvert par le bourdonnement de mes pensées et de mes rêves.

 

J’arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne savait que penser ! « Qu’as-tu fait tout ce temps-là ?

 

« Et tu n’as pas faim ?

 

Non. »

 

Et c’est vrai, je n’ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle m’a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni de la gaieté, si pain il y a. Il n’y a pas que la gaieté, et l’appétit.

 

Mais Truchet est peut-être revenu ! Allons voir Truchet ! Comme Mercadet dit : « Allons voir Godeau ! »

 

Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux Messageries ! Quarante francs, et ici nous n’avons pas de pain !

 

On reste pourtant jusqu’au soir dans le quartier parce qu’il y a quelqu’un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en l’attendant.

 

On est allé voir si Truchet était de retour.

 

Dans trois jours.

 

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas. Mais on a mangé ; seulement il a fallu du temps pour trouver, c’est un travail comme un autre de recueillir son dîner dans la bohème et qui finit par être payé comme tout travail mais on ne peut faire autre chose et l’estomac ne passe à la caisse qu’à des heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a fallu courir, engager, emprunter !

 

Ce n’est pas assez pour moi – et déjà je souffre de ce tapage en l’air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les bocaux de prunes ; je souffre de plus, encore… et je n’ose leur dire.

 

Il me semble qu’on ressemble un peu à des mendiants, sur notre carré.

 

Enfin j’ai touché mon argent ! M. Truchet est revenu.

 

J’ai gardé six francs pour les Riffault. Mon chez moi me coûte six francs ; il faut ce qu’il faut !

 

J’ai donné le reste à Angelina pour la pot-bouille.

 

Dès le premier jour on a détourné de la caisse à pot-bouille six autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu’on veut voir : la Misère, par M. Ferdinand Dugué.

 

On boit en route et Matoussaint est très lancé.

 

Le rideau se lève.

 

Le héros (c’est l’acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la scène.

 

Il hésite : « Faut-il vivre honnête ou assassiner ? Sera-ce la vie bourgeoise ou l’échafaud ? »

 

Matoussaint crie : « L’échafaud ! l’échafaud ! »

 

Les quarante francs y ont passé.

 

On s’est bien amusé pendant dix jours, et je n’ai pas songé une minute au moment où l’on n’aurait plus le sou.

 

Ce moment est arrivé ; il ne reste pas cinquante centimes à partager entre l’hôtel Lisbonne et l’hôtel Riffault.

 

Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n’ai mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais j’ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon taudis.

 

Il n’est que huit heures.

 

La soirée sera longue dans ce trou, mais j’ai besoin d’être seul ; j’ai besoin d’entendre ce que je pense, au lieu de brailler et d’écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour les autres depuis que je suis là ; il ne me reste, le soir, qu’un murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force d’avoir parlé ; elle me brûle et me pèle à force d’avoir fumé.

 

Ce verre d’eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le café noir de l’hôtel Lisbonne ; mes idées sont fraîches, je vois clair devant moi, oh ! très clair !

 

C’est la misère demain.

 

Matoussaint assure que ce n’est rien.

 

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n’en ont pas de la misère, et est-ce qu’ils ne s’amusent pas comme des fous en ayant des maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l’herbe, en se moquant des bourgeois ?

 

Je n’ai pas encore dîné sur l’herbe ; je n’ai presque pas dîné même, pour bien dire.

 

Pauvre mère Vingtras, elle m’a prédit que je regretterais son pot-au-feu ! Peut-être bien…

 

Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l’hôtel Riffault, dans une chambre très propre. J’avais ajouté que j’avais fait connaissance de gens qui pourraient m’être très utiles ( !).

 

Je veux parler de Matoussaint, d’Angelina, de Royanny. – Ils m’ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent me donner l’adresse de tous les monts-de-piété du quartier.

 

Ma mère m’a répondu.

 

Il tombe de sa lettre un papier rouge. Bon pour quarante francs, écrit en travers. C’est un mandat de poste !

 

Un mot joint au mandat :

 

« Ton père t’enverra quarante francs tous les mois. »

 

Quarante francs tous les mois !

 

Je n’y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.

 

Quarante francs !…

 

On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes à la sauce, et même aller voir la Misère à la Porte-Saint-Martin avec quarante francs par mois !…

 

J’ai eu de l’émotion, en présentant mon mandat rouge à la poste.

 

J’avais peur qu’on me prît pour un faussaire.

 

Non ! j’ai reçu huit belles pièces de cinq francs !…

 

Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j’ai fait des comptes.

 

J’ai établi mon bilan.

 

DÉPENSES indispensables

fr. c.

CAPITAL mensuel

fr. c.

Tabac

4 50

40 00

Journaux

1 50

 

Cabinet de lecture

3 00

 

Chandelle

1 50

 

Blanchissage

1 00

 

Savon de Marseille

0 20

 

Entretien (fil, aiguilles)

0 10

 

Chambre

6 00

 

Total :

17 80

17 80

Reste :

 

22 20

 

 

 

Nourriture

 

 

À midi

 

 

Demi-viande

0 20

 

Deux pains

0 10

 

Le soir

 

 

Demi-viande

0 20

 

Légumes

0 10

 

Deux pains

0 10

 

 

0 70

 

Total par jour

 

 

30 X 70 cent. = 21 fr.

 

21 00

Reste pour dépenses imprévues

 

1 20

Revoyons cela !

 

TABAC. – Trois sous à fumer par jour.

 

JOURNAUX. – Le Peuple, de Proudhon, tous les matins.

 

CABINET DE LECTURE. – Si je rayais cet article, ce ne serait pas seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j’économiserais, puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non ! C’est là le plus clair de ma joie, le plus beau de ma liberté, sauter sur les volumes défendus au collège, romans d’amour, poésies du peuple, histoires de la Révolution ! Je préférerais ne boire que de l’eau et m’abonner chez Barbedor ou chez Blosse.

 

BLANCHISSAGE. – Mon blanchissage de gros ne me coûtera rien. Tous les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale à ma mère et de le rapporter propre à son fils. Mais je consacre un franc à mes faux cols ; je voudrais qu’ils ne me fissent qu’une fois, mes parents voudraient deux. Vingt sous pour le fin, ce n’est pas trop.

 

ENTRETIEN. – Je puis me raccommoder avec un sou de fil et un sou d’aiguilles.

 

CHAMBRE. – C’est six francs.

 

NOURRITURE. – 21 francs. C’est assez.

 

Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il faut toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprévues. On ne sait pas ce qui peut arriver.

 

J’étouffe de joie ! j’ai besoin de boire de l’air et de fixer Paris. Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais ouverte : elle était fermée, et je casse un carreau. Comme j’ai bien fait d’ouvrir un compte pour le casuel !

 

Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire des petits tas, sur lesquels je pose une étiquette : Tabac, savon de Marseille, Entretien.

 

Il faut de l’ordre, pas de virements.

 

J’ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C’est lui qui a le plus de pièces et de romans.

 

« Je veux un abonnement.

 

C’est trois francs.

 

Les voilà.

 

Et cent sous pour le dépôt. »

 

Malheureux, je n’avais pas songé au dépôt !

 

J’ai dû balbutier, me retirer… Faut-il remonter chez moi et prendre sur les autres tas ?

 

J’entrerais là dans une voie trop périlleuse ! Mieux vaut attendre et tâcher d’amasser pour ce petit cautionnement.

 

Ces cent sous me firent bien faute ! Je dus vivre sur mon propre fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de dépôt, avaient à leur disposition tous les bons livres. Il est vrai que j’eus trois francs de plus à consacrer à ma nourriture ou à mes plaisirs ; j’économisais aussi sur la chandelle ; mais je ne pénétrai dans la littérature contemporaine que tard, faute de ce premier capital.

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