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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:31

 

4
L’avenir

 

Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire ?

 

Ce que je vais faire ? Mais le journaliste, que j’ai connu avec Matoussaint, n’est-il pas là, pour me présenter comme apprenti dans l’imprimerie du journal où il écrivait ?

 

Je cours chez lui.

 

Il me rit au nez.

 

« Vous, ouvrier !

 

Mais oui ! et cela ne m’empêchera pas de faire de la révolution – au contraire ! J’aurai mon pain cuit, et je pourrai parler, écrire, agir comme il me plaira.

 

Votre pain cuit ? Quand donc ? Il vous faudra d’abord être le saute-ruisseau de tout l’atelier ; à dix-sept ans, et en en paraissant vingt ! Vous êtes fou et le patron de l’imprimerie vous le dira tout le premier ! Mais c’est bien plus simple, tenez ! Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y ! »

 

Nous y sommes allés.

 

Il avait raison ! On n’a pas voulu croire que je parlais pour tout de bon.

 

L’imprimeur m’a répondu :

 

« Il fallait venir à douze ans.

 

Mais à douze ans, j’étais au bagne du collège ! Je tournais la roue du latin.

 

Encore une raison pour que je ne vous prenne pas ! Par ce temps de révolution, nous n’aimons pas les déclassés qui sautent du collège dans l’atelier. Ils gâtent les autres. Puis cela indique un caractère mal fait, ou qu’on a déjà commis des fautes… Je ne dis point cela pour vous qui m’êtes recommandé par monsieur, et qui m’avez l’air d’un honnête garçon. Mais, croyez-moi, restez dans le milieu où vous avez vécu et faites comme tout le monde. »

 

Là-dessus, il m’a salué et a disparu.

 

« Que vous disais-je ? a crié le journaliste. Vous vous y prenez trop tard, mon cher ! Des moustaches, un diplôme !… Vous pouvez devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier, non ! Je suis forcé de vous quitter. À bientôt. »

 

Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.

 

Eh bien non ! je n’ai pas lâché prise encore ! et dans ce quartier d’imprimerie j’ai rôdé, rôdé, comme le jour où je cherchais Torchonette.

 

J’ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau ; dans les escaliers, le nez contre les murs ; il a fallu que deux patrons imprimeurs m’entendissent !

 

Ils m’ont pris, l’un pour un mendiant qui visait à se faire offrir cent sous ; l’autre pour un poète qui voulait être ouvrier pendant quatre jours afin de ressembler à Gilbert ou à Magut.

 

Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron bleu !

 

Quel autre métier ? – Celui de l’oncle menuisier, celui de Fabre cordonnier ? Je me suis gardé d’en rien dire au journaliste ni à Matoussaint, ni à sa bande, mais je suis allé dans les gargotes m’asseoir à côté de gens qui avaient la main vernissée de l’ébéniste ou le pouce retourné du savetier. J’ai lié connaissance, j’ai payé à boire, j’ai dérangé mon budget, crevé mon bilan, quitte à ne pas manger les derniers du mois !

 

Tous m’ont découragé.

 

L’un d’eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, les cheveux gris, m’a écouté jusqu’au bout, et puis, avec un sourire douloureux, m’a dit :

 

« Regardez-moi ! Je suis vieux avant l’âge. Pourtant je n’ai jamais été un ivrogne ni un fainéant. J’ai toujours travaillé, et j’en suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagner à peine de quoi vivre. C’est mon fils qui m’aide. C’est lui qui m’a acheté ces souliers-là. Il est marié, et je vole ses petits enfants. »

 

Il parlait si tristement qu’il m’en est venu des larmes.

 

« Essuyez ces yeux, mon garçon ! Il ne s’agit pas de me plaindre, mais de réfléchir. Ne vous acharnez pas à vouloir être ouvrier !

 

« Commençant si tard, vous ne serez jamais qu’une mazette, et à cause même de votre éducation, vous seriez malheureux. Si révolté que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collège pour vous plaire avec les ignorants de l’atelier ; vous ne leur plairiez pas non plus ! vous n’avez pas été gamin de Paris, et vous auriez des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis : au bout de la vie en blouse, c’est la vie en guenilles… Tous les ouvriers finissent à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs fils…

 

À moins qu’ils ne meurent à la Croix-Rousse !

 

Avez-vous donc besoin d’être ouvrier pour courir vous faire tuer à une barricade, si la vie vous pèse !… Allons ! prenez votre parti de la redingote pauvre, et faites ce que l’on fait, quand on a eu les bras passés par force dans les manches de cet habit-là. Vous pourrez tomber de fatigue et de misère comme les pions ou les professeurs dont vous parlez ! Si vous tombez, bonsoir ! Si vous résistez, vous resterez debout au milieu des redingotes comme un défenseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une place à prendre ! Ne soyez pas trop sage pour votre âge ! Ne pensez pas seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre pain cuit, qui roulerait tous les samedis dans votre poche d’ouvrier… C’est un peu d’égoïsme cela, camarade !… On ne doit pas songer tant à son estomac quand on a ce que vous semblez avoir dans le cœur ! »

 

Il s’arrêta, il m’étreignit la main et partit.

 

Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-être mourut-il le lendemain. Je ne l’ai pas revu.

 

C’est lui qui a décidé de ma vie !

 

C’est ce vieillard me montrant d’abord le pain de l’ouvrier sûr au début, mais ramassé dans la charité au bout du chemin, puis accusant ma jeunesse d’être égoïste et lâche vis-à-vis de la faim ; c’est lui qui me fit jeter au vent mon rêve d’un métier. Je rentrai parmi les bacheliers pauvres.

 

J’ai été triste huit grands jours, mais c’est l’automne ! Le Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronze, et les camarades sont si insouciants et si joyeux ! Je laisse rire et rêver mes dix-sept ans !

 

Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins, de querelles à tout propos, de soupe à l’oignon et de vin de quatre sous !

 

Le vin à quat’ sous,

Le vin à quat’ sous.

 

« Comme il est bon ! » disait Matoussaint en faisant claquer sa langue.

 

Matoussaint le trouvait peut-être mauvais, mais dans son rôle de chef de bande il faisait entrer l’insouciance du jeûne, comme des punaises, et la foi dans les liquides bon marché.

 

Il n’était pas à jeter après tout, ce petit vin à quatre sous !

 

Comme j’ai passé de bonnes soirées sous ce hangar de la rue de la Pépinière, à Montrouge, où il y avait des barriques sur champ, et qui était devenu notre café Procope ; où l’on entendait tomber le vin du goulot et partir les vers du cœur ; où l’on ne songeait pas plus au lendemain que si l’on avait eu des millions ; où l’on se faisait des chaînes de montre avec les perles du petit bleu roulant sur le gilet ; où, pour quatre sous, on avait de la santé, de l’espoir et du bonheur à revendre. Oui, j’ai été bien heureux devant cette table de cabaret, assis sur les fûts vides !

 

Quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait, et nos masques de bohèmes se dénouaient ; nous redevenions nous, sans chanter l’avenir, mais en ramenant silencieusement nos réflexions vers le passé.

 

À dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart d’heure après, la chanson elle-même agonisait, et l’on causait – on causait à demi-voix du pays ! – On se mettait à deux ou trois pour se rappeler les heures de collège et d’école, en échangeant le souvenir de ses émotions. On était simples comme des enfants, presque graves comme des hommes, on n’était pas poète, artiste ou étudiant, on était de son village.

 

C’était bon, ces retours du petit cabaret où l’on vendait du vin à quatre sous.

 

Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vin fin, un muscat qu’on vendait au verre, un muscat qui me sucre encore la langue et qu’on nous reprocha bien longtemps.

 

Nous tenions la caisse, cette semaine-là, Royanny et moi. Boire du muscat, c’était filouter, trahir !

 

Nous fûmes traîtres pour deux verres.

 

Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n’y a plus à avoir confiance en personne.

 

Voilà le seul extra, la seule folie, le seul luxe de ma vie de Paris, depuis que j’y suis.

 

Il y a aussi l’achat d’un géranium et d’un rosier, puis d’une motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois que j’avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie – sans voler (c’était assez du remords du muscat) – chaque fois, j’allais au Quai aux fleurs cueillir du souvenir. Pour mes trois sous j’emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l’odeur du Puy ou de Farreyrolles ; j’emportais cela en cachette, entre mon cœur et ma main, comme si je devais être puni d’être vu ! tant j’avais envie – et besoin aussi – dans cette boue de Paris, de me réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma première jeunesse !

 

Un malheur !

 

Mon petit cabinet de l’hôtel Riffault m’a été pris un mois après mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison, et l’on a renversé mon échelle, profané ma retraite ; on a fait un grenier de ce qui avait été mon paradis d’arrivant… J’ai dû partir, chercher ailleurs un asile.

 

Je n’ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent, montent !

 

J’ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine, chassé de chacune par l’odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je voulais le calme dans le trou où j’allais me nicher. Je suis tombé partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.

 

Je n’ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma chambre donnait sur le grand air ! J’étais bien seul et je voyais tout le ciel ; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je devais passer pour rentrer : ce qui m’obligeait à revenir le soir avant que l’estaminet fermât, et me privait des chaudes discussions avec les camarades. Elles étaient bien en train et dans toute leur flamme au moment où il fallait partir. C’était une véritable souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon logis, sortir de l’hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et m’éreinter à battre le pavé jusqu’à ce que le café ouvrît l’œil et laissât tomber ses volets.

 

J’étais bien las de ma rôderie nocturne, et j’avais la tristesse pesante et gelée de la fatigue. J’avais, en plus, à soutenir le regard de la patronne qui m’avait attendu un peu, malgré tout – qui attendait même ma quinzaine quelquefois !…

 

Elle avait l’air de me dire, quand je rentrais grelottant, fripé et traînant la jambe, que je trouvais bien de l’argent pour passer les nuits, que je ferais mieux d’en trouver pour payer ma chambre.

 

Elle avait l’habitude de me jeter mes bouquets dans les plombs, si je me permettais d’avoir des bouquets lorsque je restais à devoir encore 4 ou 5 francs.

 

Son mari était malheureusement un brave homme.

 

Malheureusement ! Oui, car je l’aurais battu s’il avait été comme elle et je lui aurais fait payer à coups de bottes mes bouquets jetés dans les plombs.

 

Notre avenir doit éclore ! etc., etc.

 

Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir mes fleurs.

 

J’aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où étaient les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs pères plutôt que la couleur de leur argent. Mon père avait été jugé bon pour une chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais je ne me croyais pas le droit d’engager le nom de mon père pour avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus !

 

Si petite qu’elle fût, j’ai pourtant partagé une de mes chambres de dix francs.

 

Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d’un ancien cuirassier – qui attendait de l’argent. C’était sa profession ; il devait nous faire des avances à tous avec cet argent ; il avait promis à Matoussaint d’éditer son Histoire de la Jeunesse à laquelle il avait semblé prendre un intérêt puissant.

 

« C’est écrit avec des balles », avait-il dit.

 

Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant des détails militaires, des mots techniques, pour rendre émouvante une attaque de barricade en Juin trente-neuf.

 

Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine, au hasard de notre fourchette.

 

Il manqua de logement à un moment – il lui en fallait un cependant – pour faire adresser l’argent.

 

« Tu comprends, c’est à toi de le prendre, m’a dit Matoussaint. Royanny et les camarades ont tous des femmes… ils ne peuvent pas faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j’ai Angelina. Mets-toi à ma place. »

 

À sa place, non. – Angelina était trop maigre !

 

C’était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce service à la communauté : je n’ai pas osé refuser.

 

Oh ! quel supplice ! Toujours ce grand cuirassier avec moi ! Il a dit au propriétaire qu’il était mon frère, pour expliquer notre concubinage.

 

Que dirait ma mère chargée d’un autre fils ? – accusée d’avoir un enfant que mon père ne connaît pas !

 

Oui, c’est du concubinage ! Ce cuirassier se mêle à mes pensées, entre dans ma vie, m’empêche de dormir, si j’en ai envie, de marcher si ça me prend ; ses jambes tiennent toute la place ! Il a une pipe qui sent mauvais et un crâne qui me fait horreur, dégarni du milieu comme une tête de prêtre ou un derrière de singe. Il me tourne le dos pour dormir, je vois cette place blanche… je me suis levé plusieurs fois pour prendre l’air ; j’avais envie de l’assassiner !

 

Mais, un beau matin, je n’ai plus senti son grand cadavre près de moi. Il était parti ! parti en emportant mes bottines. J’ai dû attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes, à l’hôtel Lisbonne, j’avais l’air d’un pèlerin, – d’un jeune marin qui avait promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en bas de laine, à sainte Geneviève.

 

J’étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien des raisons !

 

D’abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour que je reste celui qui ferait les plus longues courses et les commissions.

 

« Toi, tu n’as pas une femme qui t’attend, toi ! tu n’as que toi à nourrir. Un homme, pourvu qu’il ait un pantalon ! mais quand il faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle économie ! Va chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller à cause de son épouse. Angelina en est jalouse… Et ci, et ça ! »

 

Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées, mes sous étaient perdus pour la colonie ! L’hôtel Lisbonne ne voudrait pas d’un autre couple, il n’y avait pas de place : d’ailleurs le propriétaire en avait assez. Puis je m’entendais jusqu’à présent à peu près avec chacun. Ma moitié me brouillerait avec tout le monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon célibat.

 

La femme d’un petit gros qui venait quelquefois nous voir était la plus enragée à me détourner de toute alliance, chaque fois qu’une rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait lieu à quelque plaisanterie et excitait des craintes.

 

« Mais qu’est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je me mette ou ne me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, où étant seuls, nous parlions de ça, faute de mieux.

 

Ça me fait peut-être quelque chose », dit-elle avec un sourire et en baissant les yeux.

 

J’ai eu l’air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les points sur les i.

 

« Et Adolphe ? Si Adolphe savait ! …

 

Pourquoi voulez-vous qu’il sache, est-ce vous qui lui direz », et elle se renversait la tête en montrant son cou blanc comme du lait – le cou de la Polonie ! et de ses doigts doux comme de la soie tiède, elle écartait mes cheveux sur ma joue.

 

J’ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n’est pas mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.

 

Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.

 

« Tiens, sais-tu pourquoi je t’aime ! Je t’aime parce que tu aurais fait un beau bouvier. »

 

Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j’éprouvais à l’écouter et à l’embrasser le plaisir que j’éprouvais à sentir l’odeur de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.

 

Je vais quelquefois au bal, je m’y bats toujours. Une fois lancé, dès que je ne veille plus sur moi, j’arrive à la sauvagerie des gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli, je suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve une joie bestiale, j’entre dans le tas comme un ours fou de raisin. C’est la revanche des écrasements paternels, de l’emmaillotage de famille, je me détends dans les querelles de toute la force de ma haine contre les roulées que j’ai reçues par respect filial, contre les avanies que j’ai subies de disciples à maître. Et je me suis fait presque une popularité de batailleur dans ces bals.

 

Au fond d’une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où l’on danse aussi et où Matoussaint m’a amené, j’ai laissé mon paletot, ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes à qui j’ai voulu tenir tête. On m’avait appelé provincial et enfoncé mon chapeau sur les yeux. Provincial, c’est que j’en avais l’air sans doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c’était de la honte dans la fureur ! ce coup pour la honte, celui-ci pour la fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s’en mêlaient aussi, on s’était roulé dans la poussière !

 

On m’a battu pendant toute mon enfance, cela m’a durci la peau et les os, – point le cœur, je ne pense pas ! mais je trouve je ne sais quelle joie féroce à m’aligner avec les fanfarons de vigueur.

 

À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie :

 

« Mais vous ne savez donc pas que j’ai dû me laisser rosser pendant dix ans… que les commandements de Dieu et de l’Église le voulaient… Je m’en serais bien moqué, mais si j’avais crié trop fort, on aurait destitué papa… Allons, rangez-vous, que je le corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l’échappé des mains paternelles !… J’ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans les veines, l’instinct de révolte… Je ne voudrais pas être méchant, mais j’ai à faire sortir les coups que j’ai reçus… Ne me touchez pas ! Prenez garde !… Laissez-moi, vous dis-je ! j’ai trop d’avantage sur vous ! »

 

Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fierté, avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour le coup de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.

 

J’ai nommé Matoussaint le chef de notre clan – et, sans être enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, je le suis comme un séide. J’ai lu qu’il fallait s’entendre, être un cénacle. Je l’ai lu dans Mürger comme dans Dumas, et j’ai accepté le rôle de Porthos des Mousquetaires, presque le rôle de Baptiste dans la Vie de Bohème : parce que je suis nouveau, parce que mon enfance n’a rien vu, parce que je me sens gauche et ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un prisonnier évadé, comme un martyrisé qui étire ses membres.

 

J’ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la grande guerre entre calicots et étudiants. Il paraît qu’il faut tomber sur les calicots, que les calicots sont des bourgeois et des réac, – et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et je mets ma gloire à passer pour l’hercule de la bande.

 

Je ne fais rien : paresse dont je rends mon éducation responsable ! Il faut que je batte l’air de mes bras quelque temps encore, avant de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tête trop calottée.

 

Je ne fais rien, – pardon ! je gagne dix sous cinq fois par semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J’ai ainsi, avec mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par semaine. Je ne dépense pas un radis de plus !

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