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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:30

 

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L’habit vert

 

Un camarade m’a conduit dans une crémerie où se trouve une fille dont tout un cénacle est amoureux.

 

Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je n’ai jamais éprouvé, à côté de femme de professeur ou de grisette, une impression pareille à celle que m’a donnée le froissement de sa jupe. Puis elle me regarde d’un œil si gai, avec un sourire qui montre de si belles dents blanches !

 

Elle me regarde encore, toujours – avec une persistance qui commence à me flatter.

 

Ai-je le charme, décidément ? Elle rit. – Voilà qu’elle éclate !

 

« Pardon, monsieur, oh ! je vous demande bien pardon ; c’est que vous avez l’air si drôle avec votre habit vert et votre gilet jaune ! »

 

Et elle repart d’un rire fou qui lui fait venir les larmes aux yeux et serrer les genoux.

 

Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d’un empalé qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers frémissements… Je fais aller mes prunelles à droite, à gauche, une, deux, – sans oser les fixer sur rien ni sur personne… Il me passe dans le cerveau l’idée que je suis un jeu de foire, où l’on envoie des palets, une boule, et j’ai l’air de dire : Visez dans le mille.

 

Enfin, la gaieté de la demoiselle s’est calmée, et elle vient me retirer de ma chaise comme on désempale un mannequin qui garde, un moment encore, quelque chose de raide et de presque indécent.

 

« Vous ne m’en voulez pas trop, n’est-ce pas ? C’était plus fort que moi. »

 

Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les doigts dans les siens :

 

« Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me prouver que vous n’êtes pas fâché… »

 

Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par signes, pour indiquer mes intentions de marionnette indulgente ; j’avance et retire ma main, je fais « oui » avec ma tête – comme l’infâme Golo, au théâtre des marionnettes, à la Foire au pain d’épice.

 

C’est mon habit et mon gilet qui m’ont valu cela !

 

Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés de Nantes ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.

 

Moi qui croyais que j’avais l’air très comme il faut avec ce costume !

 

Le collet m’inquiétait bien un tantinet ; il me semblait qu’il montait beaucoup pour l’époque ; le gilet me paraissait de quelques doigts trop long ; mais je me rappelais les théories du cossu si souvent exprimées par ma mère, et j’étais sorti, point faraud, point fat, point avec l’intention d’humilier les autres, mais avec la pointe d’orgueil qui est permise à un jeune homme bien élevé, qui étrenne une jolie toilette.

 

C’est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre sous où l’on ne se voit pas.

 

Si j’avais pu me voir !… Je n’ai pas mauvais goût, allons ! Je sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l’est pas ! En attendant, j’ai été ridicule jusqu’à la racine des cheveux.

 

J’ai envie d’aller me jeter à l’eau, de quitter la France !

 

Si c’était un homme qui s’était moqué de moi !… Je le souffletterais… un duel !

 

Mais pas un de ceux qui étaient là ne m’a insulté. D’ailleurs, comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n’ai pu rien voir.

 

Je vais donc me jeter à l’eau ou quitter la France !

 

Me jeter à l’eau ?… Disons plutôt adieu à la patrie !… Et encore, non !

 

J’ai l’air de fuir la conscription, de me refuser à payer l’impôt du sang ! C’est mal.

 

Je m’endors là-dessus.

 

Je suis réveillé par le facteur.

 

« Une lettre, monsieur Vingtras ! »

 

En croirai-je mes yeux !

 

Avec Matoussaint, j’ai tellement pris l’habitude de la solennité qu’au lieu de dire : « Bah ! est-ce possible ! » je dis quelquefois : En croirai-je mes yeux !

 

 

Voyons cette lettre !

 

 

« Hôtel des Quatre-Nations.

 

 

« Cher monsieur,

 

« Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse !… J’ai peur de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille que quand vous m’aurez dit (sans être gêné par votre bel habit) que vous avez vu là une gaieté de jeune fille, et voilà tout.

 

« Faites-moi donc l’amitié, pour me montrer que vous ne me gardez pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq heures. Nous sommes seules avec maman. Il n’y a pas encore les pensionnaires, et il me sera plus facile de vous demander pardon. Vous dînerez ensuite avec nous, et c’est moi qui vous invite pour ma pénitence.

 

« ALEXANDRINE MOUTON. »

 

 

Elle a été charmante.

 

 

Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m’ait pas envoyé cet habit vert et ce gilet jaune.

 

L’Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon cœur en tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette. C’est à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle du bas du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et des cerises à l’eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mère apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.

 

Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui mène dans la chambre de la mère et de la fille – oh ! cette chambre ! mais tais-toi, mon cœur…

 

Je l’aime !

 

 

Comment cela est-il venu ? Je ne sais plus !

 

Je sais seulement que le soir de ce qu’elle appelait la pénitence, où, pour se punir, elle voulait m’avoir à dîner, et pour se punir davantage encore, me tenir près d’elle ; je sais que ce soir-là je n’essayai pas de jouer au poète, ni au bohème, ni même au républicain (pardonnez, morts géants !) ; je n’essayai pas d’avoir l’air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni rien de ce qu’on essaye de paraître quand on est près d’une femme et qu’on a dix-sept ans.

 

Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air bête, et de mon envie de me jeter à l’eau, remplacée par ma résolution de quitter la France ; je contai que ce n’était pas la première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide avec des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je la fis rire encore – mais pas si fort que l’autre fois – rire d’un rire doux et clair, qui, à un moment, se mouilla même d’une petite larme. Une de mes histoires d’enfance avait détaché cette perle de ses yeux attendris.

 

« Oh ! je m’en veux bien plus de ce que j’ai fait », dit-elle, et elle prit ma main comme celle d’un enfant, et la serra.

 

Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cette main-là avait courbé quelques poignets et soulevé des poids dans les coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.

 

À un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se dire nos lèvres ; nos doigts se quittèrent, mais nos cœurs se joignirent…

 

Je vins là tous les soirs ; j’y vins prendre mon café, puis mes repas ; un matin, j’apportai ma malle ! C’est elle qui le voulut.

 

Je passe à l’hôtel du père Mouton une vie bien heureuse, entre l’amour et la politique, entre la tête brune d’Alexandrine et le buste de la Liberté.

 

La mère Mouton espère-t-elle que j’épouserai sa fille, le père Mouton croit-il à mon avenir ?…

 

Ils me font crédit. Ils m’ont même proposé à un Russe, qui est leur locataire, comme professeur de français.

 

Ce Russe me donne trente francs par mois. – Je ne lui apprends pas beaucoup le français, mais je lui écris en style enflammé une lettre tous les deux jours pour une actrice des Délassements dont il est fou.

 

Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs partout.

 

J’ai soixante-dix francs !… J’en donne cinquante au père Mouton, qui est content et paye encore la goutte. J’en garde vingt pour mon blanchissage, mon tabac et mes folies ! Sur ces vingt-là, il faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous à mon ancien petit élève, le fils du portier. Son père est mort, et sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait à la charité.

 

Je gagne ma vie, je suis aimé, et j’attends la Révolution.

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Published by avocatdespauvres.over-blog.com
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