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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:30

 

6
La politique

 

J’aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le sens – et malgré ma brutalité et ma paresse, je me souviens, je pense, et ma tête travaille. Je lis les livres de misère.

 

Ce qui a pris possession du grand coin de mon cœur, c’est la foi politique, le feu républicain.

 

Nous sommes un noyau d’avancés. Nous ne nous entendons pas sur tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.

 

« 93, CE POINT CULMINANT DE L’HISTOIRE ; LA CONVENTION, CETTE ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS ! »

 

Quand je dis que nous sommes d’accord, nous avons failli nous battre plus d’une fois : j’ai, un jour, appelé Robespierre un pion et Jean-Jacques un « pisse-froid ».

 

« Pisse-froid » a failli me brouiller avec toute la bande.

 

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à discuter ça plus tard, mais « pisse-froid » appliqué à Rousseau était trop fort.

 

Que voulais-je dire par là ? Quand on lance des mots pareils, il faut les expliquer… Que signifiait « pisse-froid » ?

 

Eh ! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j’ai entendu toujours appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n’étaient pas francs du collier – qui avaient l’air sournois, en dessous !

 

« Alors, Jean-Jacques était en dessous ? »

 

J’ai eu bien du mal à m’en tirer et j’ai dû faire quelques excuses, j’ai dû retirer pisse-froid. Je l’ai fait à contrecœur et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est pincé, pleurard ; il fait des phrases qui n’ont pas l’air de venir de son cœur ; il s’adresse aux Romains, comme au collège nous nous adressions à eux dans nos devoirs.

 

Il sent le collège à plein nez.

 

Pisse-froid, oui, c’est bien ça !

 

Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.

 

« Voltaire ? » crie Matoussaint.

 

Il me lance à la tête les vers d’Hugo…

 

Ce singe de génie !

 

Je laisse passer l’orage et maintiens mon dire, en aggravant encore mes torts ; le Voltaire qui me va, n’est pas le Voltaire des grands livres, c’est le Voltaire des contes, c’est le Voltaire gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au diable, et s’en va blaguant tout…

 

« ALORS TU ES UN SCEPTIQUE ? ? » dit Matoussaint, s’écartant de deux pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.

 

J’ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens sceptique pour moi.

 

« Et tu te prétends révolutionnaire !…

 

Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m’ennuie, Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n’aime pas qu’on m’ennuie ; si pour être révolutionnaire il faut s’embêter d’abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez mes parents. »

 

« Tu fais donc de la révolution pour t’amuser ? » reprend Matoussaint en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où j’en suis tombé.

 

Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à la fin quelque chose à répondre, me déclare qu’il sait « que j’ai été plus loin que je ne voulais, que ce n’est pas moi qui traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le drapeau de nos pères comme un jouet…

 

« Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t’y trouves pris quelquefois, dame ! » et il rit d’un air de vainqueur indulgent.

 

On trouve généralement que je n’ai pas d’enthousiasme pour deux sous.

 

Pas d’enthousiasme ! Que dites-vous là ?

 

À l’heure où la Voix du peuple paraît, je vais frémissant la détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand de vin ; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais d’acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à travers les lignes flamboyer une baïonnette.

 

Pas d’enthousiasme ? Ah ! qu’on soulève un pavé et vous verrez si je ne réponds pas présent à l’appel des barricadiers, si je ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait écrit : Mourir en combattant !

 

Pas d’enthousiasme ! Mais je me demande parfois si je ne suis pas au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un moinillon de la révolte, un petit esclave perinde ac cadaver de la Révolution.

 

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion ? Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre ? Je subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au refrain de la Marseillaise…

 

Ils trouvent à l’hôtel Lisbonne que je n’ai pas la foi ! Ils m’en veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres. – J’ai peur d’y croire trop encore ! Il me semble qu’il se mêle à mon enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir l’insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de canon.

 

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce que donnera la victoire ? Pas trop. Mais je sens bien que ma place est du côté où l’on criera : Vive la République démocratique et sociale ! De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait saigner sous les coups de l’humiliation, tous les professeurs que le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont affamés !…

 

Nous, de ce côté.

 

De l’autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants gras !

 

J’ai assez des cruautés que j’ai vues, des bêtises auxquelles j’ai assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à coups de fusil… Pas d’enthousiasme de commande, non ! Mais la fièvre du bien et l’amour du combat !

 

L’hôtel Mouton a remplacé l’hôtel Lisbonne. L’hôtel Lisbonne est mort ; c’est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au marchand de vins mastroquet, et qui a pris pour lui toute la maison.

 

Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets marengo et des filets aux truffes ; les buissons d’écrevisses – emblème du recul – fleurissent où hurlaient des hommes d’avant-garde ! Cette maison, où l’on cassait la coquille aux préjugés, a pris pour enseigne : À la renommée des escargots.

 

L’hôtel Lisbonne est mort.

 

Chacun est allé de son côté ; Royanny a pris pour maîtresse la fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans le coin de la rue Madame.

 

Voilà ce qu’est devenu Royanny ! Ainsi s’en vont les tapageurs d’antan ! Du reste Royanny voulait être notaire ; il n’était échevelé que par complaisance, et se promettait bien d’être chauve, au besoin, – ses examens une fois passés, – si cela lui était utile pour avoir une étude achalandée.

 

Matoussaint, lui, s’est attaché au tombeau d’un philanthrope, d’un homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à qui sa famille veut élever une statue ; elle a pensé qu’un livre, où seraient les anas de sa bonté, aiderait à consolider la gloire du défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller dans une soupe d’auvergnat, et c’est Matoussaint qui a été chargé de tremper le bol. Il s’en acquitte consciencieusement, écumant les bonnes actions, les traits de charité qui surnagent dans la vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.

 

Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu’on est obligé de manger la soupe à tous les repas – par respect pour la mémoire du philanthrope – ce qui lui fait venir du bedon. Matoussaint le cache en vain ; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup d’étrangeté à sa physionomie.

 

Du reste, il est entré carrément dans le pot du bonhomme ; il a le vêtement arrondi des sages – comme en portent aussi les baillis dans les pantomimes ; il a un chapeau bas et des souliers lacés.

 

Je crois qu’Angelina l’a quitté et trompé. Il prétend qu’elle est en villégiature chez une parente ; mais cette parente-là a des moustaches et un chapeau pointu, à ce qu’il paraît.

 

La coiffure nouvelle de Matoussaint soupophore a semblé à Angelina une bassesse et l’habit de bailli une trahison.

 

« Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n’avait plus que des gestes d’homme qui écume le pot-au-feu. »

 

Mais non ; Matoussaint n’a pas trahi, et quoiqu’il ait cette odeur de soupe et ces habits ronds, il n’en reste pas moins attaché aux idées avancées – de toute la longueur de ses cheveux, qu’il n’a pas sacrifiés, mais qu’il coiffe en rouleaux tombant sur un col blanc, large comme une assiette.

 

Il a fait connaissance d’un poète.

 

Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d’un Bourguignon et l’œil à lunettes d’un Allemand, les dents de cheval d’un Anglais. Il est grand, s’habille mal avec des redingotes de lazariste qui ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il produit sur nous un grand effet. C’est drôle ! Nous parlons de la jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs, le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est grand homme, le vates du cénacle.

 

Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois ; on met ce jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier tiennent beaucoup de place et gênent sous la table – pendant le dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu’on ne peut accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il en vers attendris qu’il aimait à dormir sur l’herbe, Matoussaint appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller. Est-ce la pêche, il a l’air d’attacher un ver rouge, quand vient le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l’ablette l’humble paille des champs ! Boulimier nous montre-t-il un petit âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui pétarade sur sa chaise.

 

Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son pays – ça n’a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce Bourguignon. C’est le vin des livres et pas des caves. Boulimier est de Tournus. C’est Tournus qu’il chante. Au refrain, il a fait rimer Tournus et Bacchus.

 

« Mais puisqu’il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse », dit dans un coin une petite femme qui s’attire des yeux terribles de Matoussaint.

 

Je n’aime pas ce Boulimier-là, mais j’aime le Boulimier des pièces à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui sentent par moments le pain noir, l’outil dur, qui sentent le peuple et la révolte.

 

Matoussaint n’a pas besoin de souligner celles-là ! les vers sonnent comme des coups de tambour.

 

Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On boit à la Révolution, l’on trinque à 93. On en a pour huit jours après à boire de l’eau parce qu’on s’est ruiné dans cette heure de trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a empourpré les cerveaux pour cinq mois ! On y gagne encore.

 

Tout le monde n’est pas de notre opinion dans l’hôtel ; et il faut la situation exceptionnelle que m’a créée mon amour pour que nous puissions faire le tapage que nous faisons, les jours d’enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la Marseillaise – en basse d’abord – mais bientôt les voix grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.

 

Un soir, on s’est battu et l’on nous a menés au poste. En route, Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l’homme à la soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.

 

Il se vengea, a-t-on dit.

 

Des bruits ont couru qu’il était descendu en cachette à la cuisine et avait déshonoré la soupe – déshonoré ! comment ? de quelle façon ? – Il ne s’en ouvrit jamais à personne ; on sait seulement que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon, dans la famille du Petit Gilet bleu.

 

Collège de France.

 

Depuis que Matoussaint est libre, on n’entend que nous dans le quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.

 

Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les jeudis, on monte vers le Collège de France.

 

On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des jésuites, qu’on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans la rue Saint-Jacques.

 

Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis ; tout cerné de bouquinistes misérables qu’on voit au fond de leur boutique noire, éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.

 

Collège ! c’est bien un collège, quoique les écoliers aient des moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s’attend à voir passer le proviseur causant avec l’économe, puis croisé par l’aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l’appelaient, et qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.

 

C’est triste ! Matoussaint refuse d’en convenir :

 

« Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu’il y eût des haricots avec des fleurs rouges ?

 

J’aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair quelquefois !

 

Alors, riposte-t-il d’une voix sourde et avec un rire de pitié, Zoïlen’a pas encore été content de lui à sa dernière leçon ?… »

 

Content ? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s’il n’y avait pas l’esprit de corps, l’esprit de discipline, ce serait à lui flanquer des gifles ! Content ! – Eh si ! je suis content ! Je sais bien que Michelet est des nôtres et qu’il faut le défendre.

 

L’avant-dernier jeudi, est-ce que je n’ai pas à moitié assommé un réac qui disait juste comme moi – à cette différence près que, lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux ; moi, j’en étais triste, parce que j’aurais préféré que ce fût moins élevé, plus terre à terre. – Oui, Matoussaint – plus terre à terre. Je me figure qu’il y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre que moi dans cette foule…

 

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne comprennent pas.

 

On attend toujours pour applaudir.

 

Quand ce n’est pas tout indiqué par l’intonation ou le geste du maître, deux grands garçons – un qui a de longs cheveux, un autre qui n’en a pas – donnent le signal ; pas seulement pour l’applaudissement mais pour le rire aussi ; pas seulement pour le rire mais pour le ricanement.

 

J’ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui a produit un très mauvais effet : les voisins qui avaient ricané d’après moi, de confiance, croyant que j’obéissais au signal du Chauve ou des Longs cheveux m’en veulent beaucoup et me le montrent.

 

Aussi j’attends maintenant que le ricanement soit absolument adopté ; que le rire soit indiscutable ; que le bravo soit bien le bravo qu’il faut, avant de faire n’importe quoi qui indique l’enthousiasme, ou la joie, ou l’amertume. Je ne pars jamais avant les autres.

 

Je pars après quelquefois !

 

Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui semble se moquer du monde.

 

J’y mets de l’orgueil ; je n’ose pas avoir l’air de n’être qu’un écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à pousser de petits cris.

 

« Mais taisez-vous donc ! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bête, cet animal-là ! »

 

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences ?

 

J’ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait, c’était clair et c’était chaud. Je partais quelquefois dans ma chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer près d’un feu de sarment.

 

Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme, qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il m’envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à la face. Mais souvent, bien souvent, il tisonnait trop et voulait faire trop d’étincelles : cela soulevait un nuage de cendres.

 

Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.

 

À moi, il me semble que ce n’est pas honnête et que c’est hypocrite de mentir pour rien ; de s’aveugler et d’aveugler ainsi le maître. Ce n’est pas la peine de crier contre les jésuites.

 

Quelle belle tête tout de même, et quel œil plein de feu ! Cette face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur d’argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l’air si vivant !

 

Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins ; il a contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau ; il égratigne le ciel de sa main blanche.

 

Les journaux s’en sont mêlés, on a reproduit des passages de quelques leçons – passages à mine ridicule. Le professeur a protesté, il a rebouté les citations, refait le nez de ses phrases.

 

Pourquoi ?

 

Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre, je voudrais qu’il me parlât de choses que je n’entrevois point, qu’il me jetât à la tête des idées que j’emporterais – même pour les trouver mauvaises, sans en rien dire à personne – mais auxquelles je penserais en me couchant.

 

« Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes leçons et les dénaturent. »

 

Tous ceux, dans la salle, qui n’ont pas de barbe, qui ont le teint un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et des souliers noués ; ceux-là sont fouillés d’un œil menaçant et soupçonnés d’être des échappés du séminaire, qui viennent faire le jeu de l’ennemi. L’orage gronde au-dessus de leurs têtes, il est question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d’eux : « Rat d’église, punaise de sacristie, mange bon Dieu ! tête de cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins ! »

 

Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par une main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.

 

« Celui-là ?…

 

Où, où donc ?

 

Au troisième banc.

 

Ce grand ?

 

Oui… quelqu’un vient de dire qu’il était toujours avec les prêtres. »

 

C’est tombé dans l’oreille d’un pur, qui s’est levé, a demandé ce que faisait l’homme là-bas, l’homme à lunettes…

 

« Il prend des notes. »

 

Il y en a bien d’autres qui en prennent – et des Micheletiers enragés – mais le vent est au soupçon.

 

« À bas le preneur de notes ! – Fouillez-le – Sa carte d’étudiant ! sa carte ! Qu’il montre sa carte !… »

 

Il n’a pas de carte, moi, non plus ! Sur les deux mille individus qui sont là, qui donc a sa carte ? Personne ! Mais tout le monde demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu’on lui veut, qui croyait d’abord qu’on parlait d’un autre.

 

À la fin on lui explique. Il se lève et répond.

 

« Je m’appelle Émile Ollivier, le frère d’Aristide Ollivier, tué en duel, l’autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain. »

 

Il avait bien l’air d’un jésuite, pourtant !

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