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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:29

 

8
La revanche

 

Place du Panthéon.

 

Noire de monde, la place, cette fois !

 

Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la couleur crie dans l’ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre en l’épaisseur des blés…

 

C’est plein de mouvement et de vie.

 

La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon champ de manœuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors ; aujourd’hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être deux mille !

 

Nous verrons ce que c’est que les Écoles sans la pluie !

 

Est-on prêt ? Tous ceux qu’on attend sont-ils venus ?

 

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas en place et qui fassent languir la Révolution ?

 

On y est !

 

Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en abat-jour sur ses yeux, embrasse la foule d’un regard et descend, grave comme un Grecque venant du Capitole : il va donner le signal.

 

Mais voilà qu’un autre homme que Matoussaint monte comme lui les marches et observe la place ! Un grand garçon à moustaches et barbiche brunes, teint blême, œil louche…

 

« C’est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de moi.

 

Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de celui qui a parlé ; plus bas ; on va l’assassiner !… »

 

Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la révélation et où je plaide le silence.

 

« Si l’on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur place, tirer au sort à qui s’en chargera ; mais si on le livre à la foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale, vous verrez ! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à coups d’ongle ! – Et l’on nous accusera de scélératesse et de lâcheté !… »

 

Il paraît que je parle comme il faut parler et que j’ai dans la voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis ; seulement, par curiosité de paysan qui regarde se traîner un crapaud, on se presse sur le chemin du signalé.

 

« C’est lui, c’est bien lui ! » répète le garçon qui ne l’avait vu que de loin.

 

Ce suspect a-t-il remarqué qu’on le dévisageait ? toujours est-il qu’il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres dans un rire muet, sinistre. Je n’oublierai jamais ce rire-là. – J’ai vu un jour un chien enragé qui agonisait : il avait l’œil boueux, la lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire blanche…

 

Si ce n’est pas Delahodde, c’est un misérable sûrement ; ce rire le dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte ? – Il s’écarte de la foule et disparaît dans la petite rue qui est derrière l’École de Droit…

 

J’ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.

 

« Où va-t-on ?

 

À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire la protestation contre la fermeture du cours », répondent les meneurs.

 

Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne – elle est pleine.

 

J’aperçois tout d’un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui d’un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.

 

Est-il avec les Saisons ? Les hommes de Aide-toi le ciel t’aidera sont-ils là ? Y a-t-il des armes sous les habits ? Je ne le saurai pas de la journée ; au moment où nous nous croisons avec Lepolge, je le questionne à l’oreille.

 

« Chut ! »

 

Et il avance son fameux doigt, il m’agace, à la fin !

 

Je le mords, s’il y revient.

 

Je m’agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés de cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d’un coup crier : « Vive Barbès ! » et planter le drapeau rouge.

 

Le rouge, il s’étale en fromage sur la tête de quelques étudiants à cheveux longs.

 

Sont-ce des chefs, ces porte-bérets ? Si ce sont des chefs, qu’ils le disent ! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l’air de première année !

 

Cependant, dans le tas – comme dessus du panier – un de ces bouchons rouges couvre une bouteille, où il m’a l’air d’y avoir du vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands yeux gris, au front large, à la mine un peu pensive.

 

Il n’a pas le bouchon sur l’oreille ; il l’a planté droit ; comme s’il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du rouge, simplement parce que c’est la couleur républicaine. Ce porte-béret me va et je le suis d’un œil ami dans la foule.

 

Il n’est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques camarades qui me bottent aussi. Ce groupe-là m’inspire de la confiance ; si on se bûche, je suis sûr qu’ils en seront.

 

On se bûche !

 

Le feu a pris aux poudres par une provocation des Saint-Vincent de Paul.

 

Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les marches du grand escalier.

 

Ils n’ont encore rien dit, mais voilà qu’ils applaudissent !

 

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d’un coup, se sont jetés sur les bérets ; les têtes coiffées de rouge sont traquées par les policiers en bourgeois.

 

C’est alors que les Saint-Vincent ont crié « bravo ! » du haut des marches :

 

« Emballés, les coquelicots ! »

 

Où est donc mon béret aux yeux gris ?

 

Ah ! je l’aperçois avec son ami brun.

 

Ils gagnent les escaliers d’où la Saint-Vincenterie hue les coquelicots emballés.

 

Ils ne regardent pas si on les suit ; ils vont gifler les Saint-Vincent… J’en suis !

 

SCRUPULES

 

Je ne me rappelle plus bien ce qui s’est passé, ce qu’on a donné de gifles ; je sais que je n’en ai pas reçu, mais il y a eu une bousculade et l’on s’est perdus tous dans la foule.

 

Moi, je tiens une oreille ! – Je la tiens entre le pouce et l’index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.

 

« Tu vas demander pardon. »

 

Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.

 

L’oreille fait la sourde ; j’abaisse encore un peu le museau.

 

Le Saint-Vincent crie, moi je parle et je dis :

 

« Tu crieras après… Tu vas demander pardon, d’abord. Ah ! tu applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent !

 

Ce n’est pas moi.

 

Ce n’est pas toi ? Eh bien ! jure par le saint-père le pape que ce n’est pas toi. »

 

Je l’ai surpris criant bravo. Nous allons voir s’il osera jurer.

 

« Vous me lâcherez si je jure que ce n’est pas moi ?

 

Oui.

 

Je vous jure…

 

Par le saint… Allons, faut-il épeler ?

 

Par le saint…

 

Père le pape.

 

Perlepap. »

 

Il marmotte, il va trop vite. Ce n’est pas du jeu. Il faut un père le pape plus sérieux : – PET-REU-LEU-PAPP !

 

Il le donne aussi sérieux que je le veux ; je suis bien forcé de le lâcher.

 

Mais je me ravise au même moment !

 

Ai-je été parjure en cette occasion ? Ai-je violé la foi des serments, manqué à la parole promise ? Je me le suis demandé souvent depuis. Je ne sais pas encore si j’eus tort de courir après le Saint-Vincent et de le ramener par l’oreille.

 

« Que me voulez-vous ?

 

Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul. »

 

Le Dieu qu’il adore m’est témoin que je n’y mis point de brutalité. Ma voix ne s’enfla pas pour réclamer de lui cette faveur, et je le plaçai sans violence dans la position qui convient le mieux au but que je voulais atteindre. J’avais plutôt l’air de lui faire un cadeau qu’une menace ; et je visai avec la froideur et la précision d’un tireur qui a un beau coup de fusil.

 

Le trouble s’est mis dans la manifestation. Que va-t-elle devenir ?

 

« Chez Michelet ! » crie une voix.

 

Je m’étonne et je proteste.

 

« Chez Michelet ? Non ! Restons ici ! »

 

On me demande de développer mon plan.

 

« Le voici : Nous ne laissons entrer ni sortir personne ; c’est nous qui allons arrêter les suspects et chercher les mouchards.

 

La police viendra.

 

Eh bien ?

 

Ils tireront l’épée !

 

Tant mieux !

 

On enverra la troupe !

 

Qu’on l’envoie ! qu’on pusse dire qu’il a été nécessaire de dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des soldats ! »

 

Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on ? les étudiants tiendront-ils ? Je ne sais ; mais il y aura eu au moins une odeur de révolte et de révolution. La foule continue à crier : chez Michelet ! chez Michelet !

 

« Allez-y si vous voulez, moi je reste ! »

 

Il m’a fallu du courage pour parler ainsi et il m’en faut encore plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêté dans ma déclaration et j’ai sacrifié ma curiosité, mon amour de voir, ma passion de la foule, à la conviction que j’ai que cette promenade chez Michelet est une bêtise.

 

Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les derniers traînards ont eu passé devant moi, et que j’ai été seul dans la rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s’irritaient de la démonstration.

 

« Vous n’allez pas avec ces braillards ? » m’a dit un gros ventre…

 

Quand Matoussaint, de qui j’ai été séparé dès le début par le remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterré, mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je manque à la manifestation. C’est beaucoup d’avoir quelqu’un qui ne recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-là et il a confiance en moi de ce côté.

 

Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S’il n’avait vu tout à l’heure avec le Saint-Vincent de Paul, j’ose croire qu’il aurait été content, ou alors il est très difficile.

 

Me voilà bien avancé maintenant ! J’avais consacré ma journée à la Révolution et je me trouve sans emploi, au milieu de l’après-midi, dans le Quartier latin désert ; devant les cafés vides j’ai l’air de sortir de l’hôpital. Je traîne le long des maisons comme un chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent se demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant de boucan quand je passe et qui ai l’air de vouloir tout manger, je suis là à rôder comme un fainéant, les mains dans les poches, le jour du boucan général !

 

Ah ! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour capon auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on s’embête énormément. Car je m’embête énormément. Le malheur est qu’Alexandrine a profité de ce que tout le monde serait dehors toute la journée, de ce qu’il n’y aurait pas de clients à la crémerie, pour aller voir une parente qui reste au diable, sans cela !… Nous aurions été sous les toits. J’aurais pu passer ma tête par la lucarne si j’avais voulu pour regarder du côté de la manifestation. Je ne sais pas si j’aurais voulu.

 

Où vais-je aller ?

 

Je n’ai pas encore, depuis que je suis à Paris, été seul dans l’après-midi. Je suis tout dérouté l’après-midi quand je ne suis pas deux ou trois – avec Alexandrine ou avec les camarades. Je n’ai rien à me dire. Causer avec moi-même ! Pas dans le jour ! Le jour, je ne me trouve pas espiègle.

 

Je vais au Luxembourg, dans la Pépinière, je m’assieds sur un banc, à côté de vieux qui racontent des histoires du temps de l’ancien, et au milieu de jeunes mères que je gêne pour donner à téter à leurs enfants ! Oh ! si c’était à refaire, j’irais chez Michelet !

 

Si par hasard ça avait tourné à l’émeute sous ses fenêtres ! S’il y avait eu du sang ! Mon Dieu, que je voudrais qu’il y eût du sang. Oh ! s’il y a eu du sang, mon devoir est d’aller où il coule. Je n’étais pas pour la promenade ; je suis pour l’insurrection.

 

Matoussaint, as-tu perdu un membre ? As-tu un des hommes de ta barricade mort ?

 

Je flaire si ça sent la poudre… Ça sent le lait, l’enfant… je ne sais quoi… tout, excepté la poudre.

 

Tant pis, je vais me mentir à moi-même, manquer de fermeté. Personne ne le saura ! Je vais aller voir ce que devient la manifestation.

 

Une débandade ! Des gens qui fuient !

 

Je reconnais toute ma crémerie qui a les talons près du derrière.

 

« On arrête, on arrête ! » crient les fuyards.

 

Je suis reconnu par l’un d’eux.

 

« Filez, filez, mon cher ! les sergents de ville pincent tout le monde, ON CERNE, ON CERNE ! »

 

Je ne fuirai pas !

 

Et je m’engage dans la rue même qui, au dire des fuyards, est cernée.

 

Mais je ne vois personne.

 

On ne cerne pas ! Où cerne-t-on ?

 

Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas cerné ; je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, je demande à tous ceux que je rencontre si l’on a vu cerner.

 

« A-t-on seulement aperçu une manifestation ?

 

Plaît-il ?

 

Avez-vous vu une manifestation ? »

 

Je fais un cornet avec mes mains pour qu’on entende mieux.

 

On n’a rien vu !…

 

Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver des échappés, avoir des nouvelles ; quitte à reprendre l’omnibus pour retourner du côté de la manifestation. Avec un bon plan de la banlieue, je la déterrerai peut-être !

 

J’apprends à l’hôtel que les fuyards avaient raison.

 

On a vraiment cerné et arrêté ; mais pas du côté où j’étais.

 

« Et tenez, les voici qui viennent !…

 

Combien sont-ils ?

 

Presque un bataillon. Ils descendent ! Regardez donc ! »

 

Je regarde.

 

Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de ville. Je reconnais les camarades.

 

Je m’élance ! on me retient.

 

« Qu’est-ce que vous voulez faire ?

 

Aller délivrer mes frères !

 

Tu es donc devenu fou ? me dit tout bas Alexandrine, qui vient de rentrer et me tire par les basques de ma redingote, – et tout haut elle ajoute :

 

Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu’on en fait, de ceux qui veulent délivrer leurs frères ! »

 

Elle me montre une chose qui a l’air d’un torchon et qui a voulu délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Championnet, un des locataires, – ce qui reste du moins de la tête de Championnet, enveloppée dans des serviettes comme un pain qu’on veut garder frais.

 

Il ne peut pas parler ; on lui a recousu la langue au galop – un point en attendant ; – mais ceux qui l’ont amené ont conté son histoire.

 

C’était au parc aux Moutons, à l’endroit où la police s’est jetée sur la manifestation.

 

Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous les fenêtres, et s’élançant au-devant du brigadier qui commandait :

 

« Savez-vous bien ce que vous allez faire ?

 

Parfaitement ! » et, se tournant vers les agents, le brigadier leur a dit : « Pilez-moi cet homme-là ! »

 

On a pilé Championnet.

 

Je lui demande si le récit est exact ; les serviettes se remuent pour répondre. Il y en a malheureusement une qui se dégomme, Championnet demande par signe qu’on le recolle et paraît décidé à ne plus vouloir essayer de déposer.

 

Je voudrais savoir pourtant !

 

Championnet ne peut pas parler.

 

Veut-il écrire ?

 

Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs de somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bouillie sont tellement confus à certains moments que je ne puis pas trop démêler les détails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.

 

Il semblerait établi, par quelques balancements de tête de Championnet en réponse à des questions (que je pose d’ailleurs avec la prudence d’un médecin qui ne permet pas au juge d’instruction d’aller trop loin), il semblerait établi qu’on a crié sous la fenêtre d’un monsieur qui n’était pas Michelet, qu’on s’est trompé, et que quand on s’est aperçu de l’erreur il n’en restait plus pour Michelet ; Michelet a eu une petite ovation très enrouée où perçait beaucoup de mauvaise humeur.

 

 

Peu à peu cependant le jour se fait, – les renseignements arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si je suis arrêté.

 

« Ah ! vous avez eu bon nez ! Vous nous l’aviez bien dit ! »

 

Je triomphe, – triomphe douloureux en face des torchons ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore à cause de l’arrestation de Matoussaint.

 

« A-t-il été blessé ?

 

Non ! Ils se sont mis à cinq pour le prendre ! »

 

Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont pas toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint qu’on ménage dans ces bagarres ! Il faut un corps à l’accusation, et si on présentait un corps pétri par le bout comme celui de Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie. Matoussaint chef, s’il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que Championnet que personne ne connaît peut être aplati comme beurre, il peut et doit être aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante, un peu répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera. Il est politique d’arrêter Matoussaint sans lui faire de mal, il est bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pense, l’idée qui me vient ! Avec ça, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera négligé, à cause de son obscurité, fui même à cause de ses boutons.

 

Ce n’est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont une dizaine des nôtres.

 

« Frères, aux charcuteries ! »

 

J’ai toujours vu que, quand quelqu’un était arrêté, on lui envoyait du saucisson.

 

Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours de chimie un adversaire inattendu.

 

« Du saucisson ! dit-il, toujours du saucisson !… N’est-il donc pas temps de songer aux rafraîchissements, citoyens ?… »

 

Il convoque les amis et propose qu’un comité spécialement élu s’occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature, mais de leur donner une direction intelligente.

 

« Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, … le laitage débiliterait. – Et même… Ah ! que diraient nos ennemis ! » (Vive émotion.)

 

On constitue le comité, qui entre immédiatement en délibération et se distribue les rôles. L’un ramassera les cotisations en argent, l’autre les cochonnailles, celui-ci les fromages.

 

Ce fut un de ceux de l’hôtel qui fut chargé des fromages, – pour le malheur de l’hôtel ! car il empesta la maison avec des produits trop faits, et je lui trouvai toujours, à lui personnellement dans la suite, une petite odeur de Camembert.

 

Il paraît qu’ils sont soixante-dix arrêtés, on les a entassés au Dépôt.

 

Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n’en était point triste, et il disait en se grattant :

 

« Ces insectes laisseront des germes républicains dans les jeunes têtes, et les punaises s’écraseront plus tard – en gouttes de sang – sur le front de Bonaparte ! »

 

Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en liberté ; on garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de Matoussaint ?

 

On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous a laissé le temps de boucaner autour de son arrestation : il nous revient consacré par la souffrance.

 

« Comme Lazare, nous dit-il au punch qu’on lui offrit le soir ; comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours, le couvercle de mon tombeau. Je rentre fortifié par le supplice ! Ils ont cru m’abattre, ils m’ont bronzé. Ombre du divin Marat, je te jure que je n’ai pas faibli ! »

 

Il est même un peu plus boulot qu’auparavant, il me semble. Je le lui fais remarquer avec plaisir.

 

« Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant la tête ; – c’est soufflé, tiens, tâte, c’est soufflé ! Pourvu que ça ne me gêne pas pour la lutte ! »

 

Un groupe particulier a pris place à nos côtés : celui qui avait pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret du blond au front large, aux beaux yeux gris.

 

Ils m’ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens, j’ai, sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vincent qui applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à côte dans cette bagarre.

 

Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de l’amitié, et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite à dîner avec nous – à la fortune du pot !

 

« Disons, m’écriai-je en faisant allusion à la résurrection de Matoussaint et à son image biblique : Au Lazare de la fourchette !… Le calembour n’empêche pas les convictions ! Qu’en dis-tu, Béret rouge ?… On se tutoie, n’est-ce pas ? Vive la Sociale ! »

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