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24 janvier 2015 6 24 /01 /janvier /2015 00:07

Vassilis Vassilikos : « La troïka est une entreprise de déshumanisation »

Photo : Laurent Giaudou/Opale
Vassilis Vassilikosest écrivain, auteur de Z
Photo : Laurent Giaudou/Opale
Devenu mondialement célèbre au début des années 1970 avec l’adaptation pour le grand écran par Costa Gavras de son roman éponyme « Z » qui recevra l’oscar du meilleur film étranger à Hollywood, Vassilis Vassilikos, 80 ans, reste une personnalité très respectées de Grèce. Après le rétablissement de la démocratie, le Premier ministre Andreas Papandreou lui demandera de devenir directeur des programmes à la télévision en 1981, un poste qu'il occupe jusqu’en 1984. Candidat symbolique pour le parti de la Gauche démocrate (Dimar) qui recueille entre 1 et 3% des voix dans les sondages, il porte un regard lucide sur la société grecque actuelle, un regard mêlé d’inquiétude et d’espoir, sombre devant la percée de l’Aube Dorée, un peu plus clair devant la possible victoire de Syrisa dont son parti Dimar est proche idéologiquement, et qui pourrait sortir la Grèce des griffes de la Troïka. Vassilis Vassilikos qui passé de nombreuses années en France racontent aussi sa nostalgie vis à vis d'une influence culturelle de la France de plus en plus réduite en Grèce.

Vassilis Vassilikos, vous avez écrit, puis lutter depuis votre exil en France, contre la dictature des colonels (1967-1974). Quarante ans plus tard, la Grèce subit la politique de la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne). Le peuple grec est-il selon vous victime d’une nouvelle dictature ?
Vassilis Vassilikos : Je pense en effet que la Troika est une forme de dictature même si pour moi le mot dictature recèle avant tout une connotation militaire.  Je préfère  dire  que la Troïka est une « entreprise de déshumanisation ».  Elle est le bras armé d’un processus anti-démocratique qui a commencé avec le traité de  Maastricht.  Dès le départ il y avait dans cette Europe monétaire contre laquelle j’ai lutté aux côté de Jean-Pierre Chevènement et Régis Debray en militant pour le non en 1992, tous les ingrédients de  cette déshumanisation. Le texte m’avait beaucoup choqué du fait de l’absence d’un mot tout au long des 12 000 pages du traité ; et ce mot c’était le mot Culture. Or sans culture dans un projet politique il ne peut y avoir de construction sociale. Aujourd’hui encore, je ne m’explique pas comment un homme comme François Mitterrand dont j’aime les écrits de jeunesse autant que j’aime ceux d’André Gide, comment un homme de culture d’une telle envergure,  a pu laisser faire ça ?  Vingt ans plus tard, l’Europe ne va pas bien, elle est malade. Et la Grèce en pâtit tout particulièrement. Ceci dit, la Troïka n’est pas seule responsables de la crise grecque. L’autre grande  responsabilité revient à Georges Papandreou fils qui n’a pas su négocier avec ces institutions là. Les Grecs avaient trois rêves dans leur vie : une maison, une voiture et une retraite. Tout ceci acquis après de longues années de luttes sociales et fratricides et dans l’idée que personne ne toucherait à ces acquis. Pendant plus de trente ans des générations de grecs ont donné 30% de leur salaire qui devait assurer leur retraite et qui sont partis en fumer.  Ces trois choses essentielles aux yeux du peuple grec était négociable avant de signer. Papandreou aurait dû simplement rappeler que notre pays n’était ni les Etats Unis, ni la France, ni la Grande Bretagne.

Vous-même candidat de la Gauche démocratique (Dimar) lors de ces législatives anticipées, vous avez souvent critiqué Syriza. En 2012 par exemple, vous accusiez  ce jeune parti en pleine expansion,  de ne pas assez ouvrir le dialogue avec l’ensemble des composantes de la gauche grecque?  Deux ans plus tard, conservez vous ce sentiment là, et voyez vous dans la possible victoire de Syriza un espoir pour la Grèce et plus largement pour l’Europe ?
Vassilis Vassilikos : A l’époque, je vous rappelle que dans les couloirs de Syrisa, l’on parlait encore de sortie de l’Euro. Aujourd’hui, ils ont compris que ça n’était pas possible d’en sortir seul. Ce qui a permis à ce parti d’évoluer dans le bon sens. Je ressens désormais un sentiment d’injustice à l’égard de ce jeune parti qui s’apprête à prendre le pouvoir en devant gérer une situation d’urgence. Dans une union malade avec un pays moribond dans les mains, on ne peut pas faire grand-chose. Syriza pourra peut-être améliorer les conditions de vie immédiates des Grecs qui sont dans l’urgence. Mais nous ne sommes pas encore dans un moment de changement. Ce qui est dommage car la Grèce est un pays révolutionnaire au fond. Et s’il y a une chance infime de faire bouger les choses,  il  faudra de toute façon à Syrisa l’aide d’autres forces politiques comme les verts et notre parti Dimar (gauche démocratique) alors de nouvelles lignes de forces pourront naître.

Votre roman retranscrit sur écran par Costa-Gavras, Z, écrit en 1967, raconte comment dans une atmosphère anti-communiste primaire, la junte fasciste accède au pouvoir en commettant des crimes. Les événements d’aujourd’hui avec la poussée du parti néo-nazi d’Aube dorée, et les crimes commis par ce mouvement sont-ils de la même nature ?
Vassilis Vassilikos :La question que je me pose aujourd’hui, c’est pourquoi faut il qu’il y ait toujours un mort symbole dans une époque de pleine tension. Pourquoi faut-il toujours ce sacrifice pour que les gens bougent ?  Est-ce le christianisme qui fait ça ? « Mourir pour que tout refleurisse » Peut-être que c’est cela l’ Humain… je ne sais pas. Mais il y a quelque chose d’étrange, Au moment où se produisait l’assassinat de Pavlos Fyssas ( un rappeur grec assassiné par un membre néonazi de l’Aube dorée en 2013), on jouait Z au théâtre national. Or Z (zi) en langue Grec cela signifie « il est vivant ». Dans la mise en scène, il y avait les milices de l’Aube dorée qui remplaçaient les para-militaires qui étaient originairement décrit dans mon livre.  Et les jeunes qui ne connaissaient pas l’histoire de mon livre basé sur l’assassinat du député grec Grigoris Lambrakis par la dictature, ont trouvé écho dans cette pièce à ce qu’ils ont vécu. Ils étaient très émus. Il y a eu 5 représentations et à la fin de chacune d’entre elles ils criaient « Fyssas est vivant… » Moi j’en avais la chair de poule. La connexion entre les deux époques était faite. Mais selon moi les racines des deux tragédies ne sont pas les mêmes. A mon époque, la poussée fasciste  était la conséquence de la guerre civile qui aboutit au régime militaire et criminel des Colonels. L’Aube dorée est la conséquence directe de la crise économique. Il y a certes le noyau idéologique quasi hitlrien, le lien est là, mais cela concerne 200 personnes. Les autres sont des gens qui se sont peu à peu depuis une bonne dizaine d’années, infiltrés dans la société civile en aidant les grands-mères à traverser la rue, ou en donnant un peu d’argent de ci de là… à des Grecs de souche comme on dit en pointant du doigt l’étranger qui fait peur… C’est très curieux qu’un pays qui pendant un siècle et demi a été un peuple d’émigrants ne sache pas recevoir les gens qui viennent de pays en crise. Il faut dire que les médias dominants on su créer cette situation. En présentant les Albanais, les Roumains comme des voleurs et créant un climat de suspicion qui a permis à Aube Dorée d’éclore. Mais quand même cela m’étonne car je pense par ailleurs que les peuples ont une sorte d’ADN. Le peuple français a l’ADN révolutionnaire qui explose dans des circonstances qu’on ne peut pas prédire. Nous les Grecs, avons l’ADN d’un peuple occupé pendant des siècles avec les affres d’une vie d’immigrés sur notre propre terre. Nous avons donc l’habitude et l’intelligence de comprendre la souffrance de l’étranger en exil. Il ne faudrait pas que l’on perde cette mémoire là.

Vous avez beaucoup vécu en France. Quel regard aujourd’hui sur ce pays ?
Vassilis Vassiliko : Un monsieur que je ne connaissais pas et qui ne me connaissais pas non plus m’a parlé aujourd’hui au marché. Il m’a dit : « vous avez vu ils ont vendu des millions de Charlie Hebdo à Paris. Tout a été épuisé. C’était bien agréable d’entendre cet inconnu parler comme ça de Paris et de la France. Cette histoire a rallumé un vieil esprit qui nous relie  la France à la Grèce.
Evidemment je suis encore personnellement sous le choc de ce qui s’est passé à Paris et le meurtre perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo. Mais étrangement, les manifestations du peuple français avec 3 ou 4 millions de personnes dans la rue ont fait se réveiller en Grèce un vieux  souvenir: la France est toujours un pays où le ferment démocratique ressurgit quand on s’y attend le moins, y compris et malgré les tentatives de récupérations du pouvoir et des partis dans cette affaire. La France est ce pays d’une alliance oubliée.  En ce sens je suis content que la Grèce reprenne conscience de cette vieille alliance avec la France. Ce drame a au moins réveillé ce beau et vieux souvenir. Car  le modèle culturel grec d’avant la mondialisation, s’inspirait fortement de la culture française dans un mouvement de flux et de reflux lié aux soubresauts de l’histoire. Dans cette perspective, la seconde guerre mondiale a rebattu les cartes. En 1947 lorsque les Etats Unis avec le président Truman à leur tête, ont adopté pour la première fois le dogme interventionniste, la Grèce fut le premier laboratoire de cette nouvelle politique. Le pays était en prise à la guerre civile et le péril communiste était dans toutes les têtes à Washington. Pour la première fois, les Américains prenaient la place de la Grande Bretagne dont l’empire s’effondre. Et le dogme a fonctionné. « Nous avons gagné en Grèce, donc nous allons intervenir dès que nous pouvons…en Corée, puis au Viet nam etc… » Dans le même temps, cette pensée pénètre bientôt l’intelligentsia qui était d’inspiration française. Des organismes liées à la politique culturelle américaine exportent des disques, des livres américains, des films hollywoodiens en Grèce…et les Grecs perdent peu à peu  la France. Et c’est paradoxalement l’arrivée de la junte en 1967 qui va donner un second souffle aux relations culturelles franco-grecques car beaucoup d’intellectuels viendront se réfugier à Paris. Dans les années 80, cette relation continuera d’exister au moins dans les premières années du premier mandat Mitterand, Papandreou arrivant lui aussi au pouvoir en 1981 avant que de nouveau les rivages de la France et de la Grèce ne s’éloignent.

Et vous-même dans cette histoire…
Vassilis Vassilikos : Moi ? J’ai connu la France dès mon plus jeune âge… ma mère avait appris le Français au couvent de Thinos, une île à moitié catholique où résidaient des Ursulines. J’ai donc vécu avec cette langue dès mon plus jeune âge. Et puis je suis allé au lycée Français de Salonique…là j’y ai découvert des amis qui ne m’ont jamais quitté depuis : Albert Camus, André Gide, Jean Paul Sartre… Plus tard d’autres écrivains beaucoup moins connus m’ont beaucoup touché… Aujourd’hui c’est Houellebecq qui fait l’actualité…un écrivain de grand talent j’en conviens…il a je le crois sincèrement redonné un souffle à la littérature française. Je viens d’ailleurs de lire son dernier livre Soumissions. Mais et ce n’est pas la première fois que l’on peut remarquer cela chez lui…je crains qu’il soit quelque peu à la dérive. Je crois qu’il s’éloigne de la raison malgré son talent. Maintenant il me fait penser à Oriana Fallaci, cette journaliste italienne que j’aimais beaucoup. Comme elle, il est passé de la critique à la paranoïa. Cette femme remarquable, elle avait était dans des réseaux de résistance à l’époque de Mussolini, elle fut l’amante de d’Alexandros Panagoulis, ce poète grec qui était mon héros. Mais son islamophobie la faite tomber dans la paranoïa. Et J’ai peur que Houellebecq, qui comme Fallacci est une personne très intelligente ne finisse dans la paranoïa. Il la touche dans ses livres. Mais la paranoïa littéraire est une chose, la paranoïa réelle en est une autre.

Vassilis Vassilikos est écrivain, auteur de Z

 

http://www.humanite.fr/vassilis-vassilikos-la-troika-est-une-entreprise-de-deshumanisation-563094


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Published by Stéphane Parédé
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