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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 12:11
Les JO de Londres dans une Angleterre moderne et modèle ?
JE N'OUBLIE PAS !
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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 12:10

 

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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 12:08

 

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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 03:21

 

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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 12:38

Mme Najat Vallaud-Belkacem veut en finir avec le sexisme

En annonçant récemment qu'elle voulait faire "disparaître" la prostitution, la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, a inauguré les chantiers de son ministère. Qui est Najat Belkacem, ce "nouveau visage" de la France ? s'interroge The Guardian.

 

Najat Vallaud-Belkacem pose dans son bureau de Ministre des Droits des femmes.

Najat Vallaud-Belkacem pose dans son bureau de Ministre des Droits des femmes.

 

Sous les lustres d’un hôtel particulier de la Rive gauche, à Paris, Najat Vallaud-Belkacem ferme les doubles portes de son bureau aux moulures dorées pour atténuer le bruit des perceuses. Des ouvriers sont en train de faire du bâtiment le siège d’un nouveau ministère. A 34 ans, Najat Vallaud-Belkacem est le “visage” du nouveau gouvernement français. Elle est à la fois ministre des Droits des femmes – un portefeuille ressuscité après des décennies d’absence – et porte-parole du gouvernement : elle a été choisie pour incarner les réformes et le combat de Hollande sur le front des médias.

Dans un pays toujours sous le choc d’une campagne électorale qui a divisé la population, marquée par la montée de l’extrême droite et son discours anti-immigration, la nomination de Najat Vallaud-Belkacem est symbolique. Elle s’inscrit en outre dans le cadre d’une réorganisation bienvenue du gouvernement. Avec 50 % de femmes, le nouveau gouvernement français fait bien mieux que les 26 % de moyenne européenne, mieux en particulier que le Royaume-Uni, qui compte 5 femmes pour 23 ministres. De plus, 20 % des membres du nouveau gouvernement français (7 ministres sur 34) sont issus de minorités ethniques, alors que le gouvernement Cameron n’en compte qu’un dans ce cas, lady Warsi.

Du Maroc à Sciences-Po


Née dans la campagne marocaine, Najat Vallaud-Belkacem est arrivée en France à l’âge de 4 ans. Deuxième de sept enfants, elle a grandi dans une cité pauvre de la périphérie d’Amiens, dans la Somme. Ses parents n’avaient pas le droit de vote puisqu’ils étaient étrangers, et la famille ne parlait pas de politique, sauf pour fustiger Jean-Marie Le Pen lorsqu’il apparaissait à la télévision. Najat Vallaud-Belkacem “s’épanouit” à l’école, pour reprendre ses propres termes ; elle est influencée aussi bien par Zadig  de Voltaire que par les chants berbères de ses parents. Elle obtient la nationalité française à 18 ans. Des bourses lui permettent de poursuivre des études à l’Institut d’études politiques de Paris ; elle travaille ensuite comme juriste.

En 2002, quand Le Pen crée le choc en parvenant au second tour de l’élection présidentielle, elle décide d’entrer en politique. Elue conseillère municipale à Lyon, elle monte dans la hiérarchie de la municipalité et du Parti socialiste. En 2006, elle se trouve dans un avion avec Ségolène Royal, qui est alors la première femme à se présenter à l’élection présidentielle en France. Elle propose de l’aider et Ségolène Royal en fait sa porte-parole.

Cataloguée “diversité ethnique"

Najat Vallaud-Belkacem déclare avoir souvent été “observée comme une chose venant d’une autre planète” en dix ans de carrière politique. Elle n’a jamais très bien su si c’était à cause de son âge (elle a vingt ans de moins que le député moyen), de son sexe ou de ses racines étrangères. Elle s’est battue pour éviter d’être cataloguée “diversité ethnique”. “Quand j’ai commencé, il était rare de voir des élus avec des racines étrangères. J’étais souvent renvoyée à mes origines, classée dans la boîte diversité : 'Vous êtes le nouveau visage de la diversité.'

 

Je ne suis plus réduite à cela. Je suis considérée comme une responsable politique à part entière, sans devoir préciser que je viens de la diversité française”, dit-elle aujourd’hui. Mais la comparaison avec Rachida Dati, la ministre de la Justice dont Sarkozy avait fait son symbole de la diversité ethnique, est en permanence au-dessus de sa tête, “Il n’y a pas de comparaison possible”, déclare pourtant Najat Vallaud-Belkacem. Farouche adversaire de Sarkozy, elle concède que le fait qu’il ait nommé trois femmes d’origine étrangère était important, mais “dans le même temps très insuffisant parce qu’il n’est pas allé chercher des élues aux racines étrangères qui avaient gagné leur légitimité sur le terrain, dans la politique de base ; il a pris des personnes qui étaient proches de lui ou des personnes qu’il a faites et plus tard défaites. C’est un piège dans lequel François Hollande n’est pas tombé."
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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 19:43

 

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 19:42

Socialisme et culture

Antono Gramsci

29 janvier 1916


Il y a quelque temps, nous est tombé sous les yeux un article dans lequel Enrico Leone1 répétait, dans ce style contourné et nébuleux qui est trop souvent le sien, quelques lieux communs sur les rapports de la culture et de l'intellectualisme avec le prolétariat, et leur opposait la pratique, le fait historique, grâce auxquels cette classe est en train de bâtir son avenir de ses propres mains. Nous ne croyons pas inutile de revenir sur ce sujet, pourtant déjà traité dans Il Grido, et tout spécialement développé, sous une forme plus doctrinale dans l'Avanguardiades jeunes, à l'occasion de la polémique qui a opposé Bordiga, de Naples, à notre camarade Tasca2.

Commençons par citer deux textes : le premier est d'un romantique allemand, Novalis, qui vécut de 1772 à 1801 ; voici ce qu'il dit : « Le problème suprême de la culture est d'arriver à dominer son moi transcendantal, d'être aussi le moi de son propre moi, c'est pourquoi il est peu surprenant que l'on manque de l'intuition et de la compréhension complète d'autrui. Sans une parfaite compréhension de nous-même, nous ne pouvons vraiment connaître autrui. »

L'autre texte, dont voici le résumé, est de G. B. Vico3. Vico, dans le « Premier corollaire à propos de l'expression par caractères poétiques des premières nations», donne, dans La Scienza Nuova, une interprétation politique de ce fameux dicton de Solon : Connais-loi loi-même que Socrate avait fait sien en l'adaptant à la philosophie. Vico soutient que, par cette maxime, Solon entendait exhorter les plébéiens, qui se croyaient d'origine bestiale alors qu'ils croyaient les nobles de divine origine, à réfléchir sur eux-mêmes, à se reconnaître de commune nature humaine avec les nobles, et à prétendre, en conséquence, être faits leurs égaux en droit civil. Vico reconnaît ensuite dans cette conscience de l'égalité humaine entre plébéiens et nobles, la base et la raison historique de la naissance des républiques démocratiques de l'Antiquité.

Ce n'est pas au hasard que nous avons ainsi rapproché ces deux passages. Il nous semble qu'ils suggèrent, bien que sans entrer dans des détails précis et explicites, les limites et les principes qui doivent servir de base à une juste compréhension du concept de culture, même dans une perspective socialiste.

Il faut perdre l'habitude et cesser de concevoir la culture comme un savoir encyclopédique vis-à-vis duquel l'homme fait seulement figure de récipient à remplir et bourrer de données empiriques, de faits bruts et isolés, qu'il devra ensuite classer soigneusement dans son cerveau comme dans les colonnes d'un dictionnaire, afin d'être en mesure, en toutes occasions, de répondre aux diverses sollicitations du monde extérieur. Une telle forme de culture est véritablement néfaste; en particulier pour le prolétariat. Elle ne sert qu'à créer des déclassés, des gens qui se croient supérieurs au reste de l'humanité, parce qu'ils ont accumulé dans leur mémoire une certaine quantité de faits et de dates, qu'ils dévident à la moindre occasion, comme pour en faire une barrière entre eux et les autres. Elle sert à créer cette espèce d'intellectualisme poussif et incolore que Romain Rolland a si bien fustigé jusqu'au sang, et qui a engendré une pléthore de présomptueux et d'illuminés, plus nocifs à la vie sociale que ne le sont à la beauté du corps et à la santé physique les microbes de la tuberculose ou de la syphilis. Le malheureux étudiant qui sait un peu de latin et d'histoire, l'avocaillon qui est parvenu à arracher un lambeau de diplôme à la nonchalance et au laxisme des professeurs, se croiront différents, et s'estimeront supérieurs au meilleur ouvrier spécialisé qui pourtant affronte dans la vie une tâche bien précise et indispensable, et qui vaut, dans son domaine d'activité, cent fois plus que ces deux autres ne valent dans le leur. Mais ceci n'est pas de la culture, c'est de la pédanterie, ce n'est pas de l'intelligence, c'est de l'intellectualisme, et on a bien raison de réagir en s'y opposant.

La culture est une chose bien différente. Elle est organisation, discipline du véritable moi intérieur; elle est prise de possession de sa propre personnalité, elle est conquête d'une conscience supérieure grâce à laquelle chacun réussit à comprendre sa propre valeur historique, sa propre fonction dans la vie, ses propres droits et ses propres devoirs... Mais tout ceci ne peut advenir par évolution spontanée, par actions et réactions indépendantes de notre volonté, comme il advient dans le règne animal ou dans le règne végétal où chaque individu se sélectionne et spécifie ses propres organes inconsciemment, conformément à l'ordre fatal des choses. L'homme est surtout esprit, c'est-à-dire création historique, et non nature. Autrement, on n'expliquerait pas pourquoi, puisqu'il a toujours existé des exploités et des exploiteurs, des créateurs de richesse et des consommateurs égoïstes de cette richesse, on n'a pas encore réalisé le socialisme.

Le fait est que ce n'est que par degrés, par strates, que l'humanité a acquis la conscience de sa propre valeur et a conquis son droit à vivre indépendamment des hiérarchies et privilèges des minorités qui s'étaient affirmées historiquement au cours des périodes précédentes. Et une telle conscience s'est formée, non sous l'aiguillon brutal des nécessités physiologiques, mais grâce à la réflexion intelligente, réflexion de quelques-uns d'abord, puis de toute une classe, sur les causes de certains faits, et, sur les meilleurs moyens à adopter pour les transformer, d'occasions d'asservissement, en étendards de rébellion et de rénovation sociale. Cela veut dire que toute révolution a été précédée d'une intense activité de critique, de pénétration culturelle, d'imprégnation d'idées, s'exerçant sur des agrégats d'hommes, au départ réfractaires, et uniquement préoccupés de résoudre, jour après jour, heure par heure, pour leur propre compte, leur problème économique et politique, sans lien de solidarité avec tous ceux qui partageaient leur condition. Le dernier exemple, le plus proche de nous, et par conséquent le moins différent de notre cas, est celui de la Révolution française. La période culturelle antérieure, dite période de la « philosophie des lumières », si décriée par les critiques superficiels de la raison théorique, ne fut pas du tout, ou du moins ne se limita pas à être, ce papillonnement de beaux esprits encyclopédiques qui discouraient de tout et de tous avec une égale imperturbabilité, et croyaient n'être hommes de leur temps qu'après avoir lu la grande Encyclopédiede d'Alembert et de Diderot. En somme, ce ne fut pas seulement un phénomène d'intellectualisme pédant et aride, pareil à celui que nous avons sous les yeux, et qui trouve son déploiement maximum dans les Universités populaires de dernier ordre. En soi, ce fut une magnifique révolution par laquelle, comme le remarque pertinemment De Sanctis dans son Histoire de la littérature italienne4, se forma dans toute l'Europe une sorte de conscience unitaire, une internationale spirituelle bourgeoise, sensible en chacun de ses éléments aux douleurs et aux malheurs communs, et qui constituait la meilleure des préparations à la révolte sanglante qui se réalisa ensuite en France.

En Italie, en France, en Allemagne, on discutait des mêmes choses, des mêmes institutions, des mêmes principes. Chaque nouvelle comédie de Voltaire, chaque nouveau pamphlet*était une sorte d'étincelle qui courait sur les fils déjà tendus d'État à État, de région à région, et trouvait partout, et au même moment, les mêmes partisans et les mêmes opposants. Les baïonnettes des armées de Napoléon trouvaient la voie déjà aplanie par une armée invisible de livres, d'opuscules, qui avaient essaimé depuis Paris dès la première moitié du XVIIIesiècle et avaient préparé les hommes et les institutions à la rénovation nécessaire. Plus tard, quand les événements de France eurent trempé les consciences, il suffisait d'un mouvement populaire à Paris pour en susciter de semblables à Milan, à Vienne et dans les villes les plus petites. Tout ceci semble naturel, spontané, à ceux qui jugent superficiellement, et serait cependant incompréhensible, si l'on ignorait les facteurs culturels qui contribuèrent à créer ces états d'âme prêts à s'enflammer pour ce qui passait pour la cause commune.

Aujourd'hui, le même phénomène se répète à propos du socialisme. C'est à travers la critique de la civilisation capitaliste que s'est formée ou qu'est en train de se former la conscience unitaire du prolétariat ; et critiquesignifie bien culture et non évolution spontanée et naturelle. Critiquesignifie justement cette conscience du moi que Novalis assignait comme fin à la culture. Un moi qui s'oppose aux autres, qui se différencie, et qui, s'étant fixé un but, juge des faits et des événements, non seulement par rapport à lui même et pour son propre compte, mais aussi en tant que valeur de progrès ou de réaction. Se connaître soi-même signifie être maître de soi, se différencier, se dégager du chaos, être un élément d'ordre, mais un élément de son ordre propre et de sa propre discipline à l'égard d'un idéal. Et tout ceci ne peut s'obtenir sans connaître aussi les autres, leur histoire, la succession des efforts qu'ils ont faits pour être ce qu'ils sont, pour créer la civilisation qu'ils ont créée, et à laquelle nous voulons substituer la nôtre. Cela veut dire qu'il faut avoir des notions de ce que sont la nature et ses lois pour connaître les lois qui gouvernent l'esprit. Et qu'il faut tout apprendre, sans perdre de vue que le but ultime est de se mieux connaître soi-même à travers les autres, et de mieux connaître les autres à travers soi-même.

S'il est vrai que l'histoire universelle est la chaîne des efforts que l'homme a faits pour se libérer tant des privilèges que des préjugés et des idolâtries, on ne comprend pas pourquoi le prolétariat, qui veut ajouter un nouveau maillon à cette chaîne, ne devrait pas apprendre comment, pourquoi, et par qui il a été précédé, et savoir tout le profit qu'il peut tirer de cette connaissance.

Notes

1 Professeur d'économie politique, le « méridionaliste » Enrico Leone est surtout l'un des principaux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, dont il défend les positions dans Il Divenire sociale, revue qu'il fonde à Rome en 1905. Plus « économiste» qu'Arturo Labriola, Leone définit le syndicalisme révolutionnaire comme le « retour du socialisme à son concept économique fondamental». Fréquemment cité par Mussolini, il finira par apparaître comme un « précurseur» du fascisme.

2 Le IVe Congrès de la « Federazione Giovanile Socialiste», qui eut lieu à Bologne les 20-23 septembre 1912, avait vu Amadeo Bordiga et Angelo Tasca s'affronter sur le thème « Socialisme et culture ». Tandis que pour Tasca les problèmes du socialisme étaient inséparables de l'éducation - « Les jeunes socialistes doivent avant tout étudier, étudier, étudier », déclarait-il entre autres - Bordiga insistait au contraire sur l'importance des déterminations de classe - « On ne devient pas socialiste par l'instruction, mais par les nécessités réelles de la classe à laquelle on appartient. » Sans jamais adhérer à cette position, Gramsci, qui reviendra fréquemment sur cette polémique, finira par se heurter - jusqu'à la rupture - au « culturisme » de Tasca : cf. en particulier « Le programme de L'Ordine Nuovo ».

3 Philosophe, historien et juriste, et professeur de rhétorique à I'Université de Naples, Giambattista Vico (1668-1744) tente dans la Scienza Nuova (1725 et surtout 1744) de mettre en œuvre une nouvelle « science » du décryptage de la réalité et du discours historiques. Il y propose entre autres deux grandes lois susceptibles de rendre compte de l'histoire : la loi des « trois états », selon laquelle toute société passe inéluctablement par trois étapes - l'âge des dieux, l'âge des héros et l'âge des hommes - auxquelles correspondent autant de moments de l'organisation politique, de la raison et du langage; et la loi des ricorsi ou retours, selon laquelle toute histoire se résout et s'achève par le retour à ses origines, corsi et ricorsi constituant en dernier terme la manifestation de la Providence. L'instance « dialectique » dont témoigne - à travers la loi des « trois âges » - la convertibilité réciproque des formes de l'esprit et des époques historiques, trouve sa confirmation dans une thèse que l'historicisme italien reprendra volontiers à son compte : celle de la conversion réciproque du fait et du vrai, qui veut que l'homme ne puisse connaître que ce qu'il a fait lui-même, à savoir : son histoire (« Ce sont les hommes qui ont fait eux-mêmes ce monde des nations », écrit Vico).

4Comme on le verra ultérieurement, l'œuvre critique de Francesco De Sanctis (1817-1883) constitue sans doute l'une des principales clés des Cahiers de prison. Dans ses Saggi critici (1866) et, surtout, dans sa Storia della telleratura italiana (1870-1872), l'ancien ministre de Cavour s'efforce de définir une esthétique bâtie sur le double refus du formalisme vide et de l'esthétique hégélienne du contenu.

*En français dans le texte.

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 19:41

Démocratie ouvrière

Antono Gramsci

21 juin 1919


Un problème harcelant s'impose aujourd'hui à tout socialiste profondément conscient de la responsabilité historique qui pèse sur la classe laborieuse et sur le parti qui incarne la conscience critique et agissante de cette classe.

Comment dominer les immenses forces sociales que la guerre a déchaînées ? Comment les discipliner et leur donner une forme politique qui ait en elle la vertu de se développer normalement, de se compléter sans cesse jusqu'à devenir l'ossature de l'État socialiste dans lequel s'incarnera la dictature du prolétariat ? Comment souder le présent à l'avenir, tout en satisfaisant aux urgentes nécessités du présent et en travaillant utilement pour créer et « devancer » l'avenir ?

Ces lignes veulent être une incitation à penser et à agir, elles veulent être un appel aux meilleurs et aux plus conscients parmi les ouvriers pour qu'ils réfléchissent et pour que chacun, dans la sphère de sa compétence, et de son action, collabore à la solution du problème, en attirant l'attention des camarades et celle des organisations sur les termes dans lesquels il se pose. Ce n'est que d'un travail commun et solidaire d'élucidation, de persuasion et d'éducation réciproque que pourra sortir l'action concrète de construction.

L'État socialiste existe déjà en puissance dans les organismes de vie sociale propres à la classe laborieuse exploitée. Rassembler entre eux ces organismes, les coordonner et les subordonner en une hiérarchie de compétences et de pouvoirs, les centraliser fortement tout en respectant les autonomies et les articulations indispensables, revient à créer dès à présent une véritable et authentique démocratie ouvrière, en opposition efficace et active avec l'État bourgeois, préparée dès maintenant à remplacer l'État bourgeois dans toutes ses fonctions essentielles de gestion et de domination du patrimoine national.

Le mouvement ouvrier est aujourd'hui dirigé par le Parti socialiste et par la Confédération du travail, mais le pouvoir social du parti et de là Confédération s'exerce indirectement, à travers la grande masse laborieuse, par la force du prestige et de l'enthousiasme, par des pressions autoritaires, voire par inertie. La sphère de prestige du parti se développe chaque jour, elle atteint des couches populaires jusqu'à présent inexplorées, elle suscite l'approbation et fait naître le désir de travailler efficacement à l'avènement du communisme dans des groupes et chez des individus jusqu'à présent absents de la lutte politique. Il est nécessaire de donner une forme et une discipline permanente à ces énergies dispersées et chaotiques, de les intégrer, de les modeler et de leur donner des forces ; de faire de la classe prolétaire et semi-prolétaire une société organisée qui puisse s'éduquer, créer sa propre expérience, et acquérir une conscience responsable des devoirs qui incombent aux classes qui accèdent au pouvoir de l'État.

Le Parti socialiste et les syndicats professionnels ne peuvent intégrer toute la classe laborieuse qu'au prix d'un travail incessant qui risque de durer des années et même des dizaines d'années. Ils ne s'identifieront pas immédiatement avec l'État prolétarien ; dans les républiques communistes en effet, ils continuent à subsister indépendamment de l'État, en tant qu'organisme d'impulsion (pour ce qui est du parti) et de contrôle et d'exécution partielle (pour ce qui est des syndicats). Il faut que le parti ne cesse pas d'être l'organe de l'éducation communiste, le foyer de la foi, le dépositaire de la doctrine, le pouvoir suprême qui harmonise et conduit au but les forces organisées et disciplinées de la classe ouvrière et paysanne, C'est justement afin qu'il puisse accomplir avec rigueur cet office qui lui incombe que le parti ne saurait ouvrir toutes grandes ses portes à une invasion de nouveaux adhérents qui n'ont pas l'habitude de l'exercice de la responsabilité et de la discipline.

Mais la vie sociale de la classe laborieuse est riche en organisations, elle s'articule en de multiples activités. Ce sont précisément ces organisations et ces activités qu'il faut développer, structurer en un ensemble, coordonner en un système vaste et souplement articulé, capable d'absorber et de discipliner l'entière classe laborieuse.

L'usine avec ses comités d'entreprise, les cercles socialistes, les communautés paysannes, sont des centres de vie prolétarienne sur lesquels il est indispensable d'agir directement.

Les comités d'entreprise1 sont des organismes de démocratie ouvrière qu'il faut absolument libérer des limitations imposées par les chefs d'entreprise, et auxquels il faut infuser une énergie et une vie nouvelle. Aujourd'hui, les comités d'entreprise limitent le pouvoir du capitaliste à l'intérieur de l'usine et remplissent des fonctions d'arbitrage et de discipline. Développés et enrichis, ils devront être demain les organismes du pouvoir prolétarien, qui devront se substituer au capitaliste dans toutes ses fonctions utiles de direction et d'administration.

Dès aujourd'hui déjà, les ouvriers devraient procéder à l'élection de vastes assemblées de délégués, choisis parmi les camarades les meilleurs et les plus conscients, avec pour mot d'ordre : « Tout le pouvoir dans l'usine au comité d'usine », inséparable de cet autre mot d'ordre : « Tout le pouvoir de l'État aux Conseils ouvriers et paysans. »

Un vaste terrain de propagande révolutionnaire concrète s'ouvre ainsi aux communistes organisés dans le parti et dans les cercles de quartiers. Les cercles, en accord avec les sections urbaines, devraient recenser les forces ouvrières du secteur et devenir le siège du conseil de quartier des délégués d'usines, le centre où se nouent et où convergent toutes les énergies prolétariennes du quartier. Les systèmes électoraux pourraient varier selon le volume des usines, on devrait cependant chercher à faire élire un délégué pour quinze ouvriers, par catégories séparées (comme on le fait dans les usines anglaises) pour aboutir, par élections successives, à un comité de délégués d'usine qui comprendrait des représentants de l'ensemble des travailleurs (ouvriers, employés, techniciens). Dans le comité de quartier on devrait tendre à incorporer à ce groupe venu de l'usine, des délégués des autres catégories de travailleurs habitant le quartier : garçons de café, cochers, employés du tramway, cheminots, balayeurs, gens de maison, vendeurs, etc.

Le comité de quartier devrait être l'émanation de toute la classe laborieuse habitant dans le quartier, une émanation légitime et influente, capable de faire respecter une discipline, investie d'un pouvoir spontanément délégué, et en mesure d'ordonner la cessation immédiate du travail dans l'ensemble du quartier.

Les comités de quartier s'élargiraient en commissariats urbains, soumis au contrôle et à la discipline du Parti socialiste et des Fédérations de métiers.

Un tel système de démocratie ouvrière (complété par des organisations équivalentes de paysans) donnerait aux masses une structure et une discipline permanente, serait une Magnifique école d'expérience politique et administrative, il encadrerait les masses jusqu'au dernier homme, et les habituerait à se considérer comme une armée en campagne qui a besoin d'une ferme cohésion si elle ne veut pas être défaite et réduite en esclavage.

Chaque usine mettrait sur pied un ou plusieurs régiments de cette armée, avec ses caporaux, ses services de transmissions, son corps d'officiers, son état-major; tous ces pouvoirs étant délégués par libre élection et non imposés autoritairement. A la faveur de meetings, tenus à l'intérieur de l'usine, grâce au travail incessant de propagande et de persuasion mené par les éléments les plus conscients, on obtiendrait une transformation radicale de la psychologie ouvrière, on rendrait la masse mieux préparée à l'exercice du pouvoir et plus capable de l'assumer, on répandrait une conscience des devoirs et des droits du camarade et du travailleur qui serait harmonieuse et efficiente parce que née spontanément de l'expérience vivante et historique.

Nous l'avons déjà dit : ces notes rapides se proposent seulement d'être une incitation à la pensée et à l'action. Chaque aspect du problème mériterait un développement vaste et approfondi, des élucidations, des compléments dérivés et annexes. Mais la solution concrète et intégrale des problèmes de la vie socialiste ne peut être apportée que par la pratique communiste : par la discussion en commun qui modifie par sympathie les consciences en les unissant et en les remplissant d'enthousiasme agissant. Énoncer la vérité, arriver ensemble à la vérité, c'est accomplir un acte communiste et révolutionnaire2. La formule « dictature du prolétariat » doit cesser de n'être qu'une formule, une occasion de déployer une phraséologie révolutionnaire. Qui veut la fin, doit vouloir aussi les moyens. La dictature du prolétariat, c'est l'instauration d'un nouvel État, typiquement prolétarien, dans lequel viendront confluer les expériences institutionnelles de la classe opprimée, dans lequel l'organisation de la vie sociale de la classe ouvrière et paysanne deviendra un système généralisé et fortement organisé. Un tel État ne s'improvise pas : les communistes bolcheviques russes ont travaillé huit mois pour répandre et concrétiser le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux Soviets », et les Soviets étaient connus des ouvriers russes depuis 1905 Les communistes italiens doivent mettre à profit l'expérience russe et économiser temps et efforts : l'œuvre de reconstruction exigera tant de temps et tant de travail que chacun de nos jours et chacun de nos actes devraient pouvoir lui être consacrés.

 

Sans signature, L'Ordine Nuovo, 1, 7, 21 juin 1919.

Notes

1Les premières commissioni interne - littéralement - commissions internes ou intérieures -firent leur apparition à l'époque de la grève générale de 1904. Il s'agissait d'organismes spontanés, sans existence légale qui se constituaient et se défaisaient selon les besoins de la lutte : des comités de grève ou des comités d'action plutôt que des comités d'entreprise. Les questions de salaires et d'horaires demeurant du seul ressort des syndicats, dans les périodes de calme leurs compétences étaient extrêmement limitées et se bornaient, au maximum, à veiller à la bonne application des contrats conclus avec le patronat.
Dès le 27 octobre 1906, la signature d'un accord entre la FIOM (Fédération de la métallurgie) et la direction de l'entreprise turinoise Itala aboutit, pour la première fois, à la reconnaissance d'un de ces comités. Contemporaines et produits du développement de l'industrie automobile et de la croissance du prolétariat turinois, les commissioni interne commencèrent dès lors d'apparaître tantôt comme les instruments privilégiés d'une politique contractuelle (en 1913, par exemple), tantôt, comme au cours des années 1911-1912, comme l'expression d'une tendance spontanée à la gestion directe.
La création, en août 1915, de « comités de mobilisation industrielle » placés sous la tutelle du ministre de la Guerre, avec vocation d'éviter, dans les entreprises, tout conflit susceptible de compromettre la production, parut donner raison à ceux qui dénonçaient dans les commissioni interne de simples organes de collaboration de classe. Participant activement à ces comités, les dirigeants réformistes de la FIOM (Bruno Buozzi, Mario Guarnieri, Emilio Colombino) s'efforcèrent, en effet, de promouvoir une politique contractuelle passant par le renforcement et la reconnaissance des commissions internes. Tolérées dans les grandes entreprises métallurgiques, celles-ci ne furent pourtant pas reconnues légalement.
La guerre finie, le problème des rapports entre syndicat et commissions internes se trouva ouvertement posé. Une nouvelle tendance avait, en effet, commencé de se faire jour chez les métallurgistes au cours de la dernière année de guerre : rassemblant anarchistes, syndicalistes révolutionnaires et socialistes intransigeants, elle critiquait la politique de collaboration de classe pratiquée par la direction syndicale et souhaitait définir, en s'appuyant sur les commissions internes, une ligne révolutionnaire fondée sur le refus de la délégation de pouvoir et sur la démocratie directe. La FIOM engagea donc le combat pour confirmer et renforcer son hégémonie sur les commissions.
En janvier 1919, un accord signé entre la FIOM et la Consortium des industries automobiles sanctionna le contrôle des syndicats sur les commissions internes : les candidats aux commissions internes devaient être désignés par la FIOM et élus par les seuls adhérents de la Fédération syndicale. Ainsi se trouvaient définis deux des thèmes centraux de la problématique de L'Ordine Nuovo : les rapports entre commissions internes et syndicat, et la revendication du droit de vote pour les inorganisés.
Le traducteur a pris la parti de rendre ici commissione interna par comité d'entreprise. Dès 1920, la première traduction française de Gramsci (« Le mouvement communiste à Turin », L'Internationale communiste, II, 14, novembre 1920, 2783-2792) avait mis en lumière cette difficulté : les commissioni interne y étaient désignées tantôt comme des « comités », tantôt comme de « petits conseils ouvriers reconnus par les capitalistes », voire même comme des « conseils de fabriques » (loc. cil., 2788). En tout état de cause, les commissions internes et les comités d'entreprise ne recouvrent pas la même réalité. Ces derniers, en particulier, émanent - au moins, officiellement - de l'ensemble des travailleurs, syndiqués ou non, alors que la représentation des inorganisés constitue, à l'égard des commissions internes telles qu'elles existent en 1919, l'une des revendications essentielles de L'Ordine Nuovo.

2La premier numéro de L'Ordine Nuovo portait en manchette : « La vérité est révolutionnaire », formule de Ferdinand Lassalle, manifestement reprise du Clarté de Barbusse.

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 19:40

Syndicats et conseils

Antono Gramsci

11 octobre 1919


L'organisation prolétarienne qui se ramène, en tant qu'expression d'ensemble de la masse ouvrière et paysanne, aux organismes centraux de la Confédération du travail, est en train de traverser une crise de même nature que celle où se débat vainement l'État démocratique parlementaire. C'est une crise de pouvoir et une crise de souveraineté. La solution de l'une entraînera la solution de l'autre, car en résolvant le problème de la volonté de puissance dans le cadre de leur organisation de classe, les travailleurs parviendront à créer l'armature organique de leur État, et l'opposeront victorieusement à l'État parlementaire.

Les ouvriers sentent que l'ensemble de « leur» organisation est devenu un appareil tellement énorme qu'il fini par obéir à des lois qui lui sont propres, impliquées dans sa structure et dans son fonctionnement complexe, mais étrangères à la masse qui a pris conscience de sa mission historique de classe révolutionnaire. Ils sentent que leur volonté n'arrive pas à s'exprimer, de façon claire et précise, à travers les actuelles hiérarchies de leur institution. Ils sentent que, même chez eux, dans la maison qu'ils ont bâtie, tenacement, à coups d'efforts patients, en la cimentant de leur sang et de leurs larmes, la machine écrase l'homme, le bureaucratisme stérilise l'esprit créateur et que l'amateurisme plat et verbeux tente vainement de masquer une absence de doctrine précise sur les nécessités de la production industrielle et une absence totale de compréhension de la psychologie des masses prolétariennes. Les ouvriers s'irritent de cet état de choses, mais, individuellement, ils ne peuvent rien pour le modifier; la parole et la volonté des individus isolés sont une trop petite chose face aux lois inflexibles inhérentes à la structure du fonctionnement de l'appareil syndical.

Les leaders de l'organisation ne réalisent pas l'ampleur et la profondeur de cette crise. Plus il apparaît clairement que la classe ouvrière n'est pas organisée selon des formes adaptées à sa véritable structure historique, plus il apparaît que la classe ouvrière n'est pas insérée dans un cadre qui ne cesse de s'adapter aux lois qui gouvernent l'intime processus du développement historique réel de la classe ouvrière, et plus ces leaders s'obstinent dans leur aveuglement et s'efforcent de trouver « par des voies juridiques» des solutions de compromis aux dissensions et aux conflits. Comme ce sont des esprits éminemment bureaucratiques, ils croient que l'on peut venir à bout d'une condition objective enracinée dans la psychologie telle qu'elle se forme à travers les expériences vécues à l'usine, avec un discours qui soulève l'émotion, ou une motion votée à l'unanimité par une assemblée abrutie de chahut et d'effets oratoires. Aujourd'hui, ils s'efforcent de « se mettre à la hauteur des circonstances», et, afin de prouver qu'ils sont également capables de « méditer vigoureusement», ils remettent à flot les vieilles idéologies syndicalistes, en insistant laborieusement pour établir des rapports d'identité entre soviet et syndicat, en insistant laborieusement pour affirmer que le système actuel d'organisation syndicale constitue déjà l'armature de la société communiste, qu'il constitue le système de forces dans lequel s'incarnera la dictature prolétarienne.

Le syndicat, sous la forme où il existe actuellement dans les pays d'Europe occidentale, est un type d'organisation, non seulement essentiellement différent du soviet, mais aussi notablement différent du syndicat, tel qu'il est en train de se développer de jour en jour dans la République communiste russe.

Les syndicats professionnels, les Bourses du travail, les Fédérations de l'industrie, la Confédération générale du travail, représentent le type d'organisation prolétarienne spécifique de la période de l'histoire dominée par le capital. En un certain sens, on peut soutenir que de telles organisations font partie intégrante de la société capitaliste et sont une fonction inhérente au régime de la propriété privée. Dans la période actuelle, où les individus n'ont de valeur que dans la mesure où ils sont propriétaires de marchandises et font commerce de leur propriété, les ouvriers ont dû, eux aussi, se plier à la loi de fer de la nécessité générale, et ils sont devenus vendeurs de leur unique propriété : leur force de travail et leur intelligence professionnelle. Plus exposés aux risques de la concurrence, les ouvriers ont accumulé leur propriété dans des « firmes» toujours plus vastes et, en employant un personnel toujours plus nombreux, ils ont créé cet énorme appareil de concentration de chair à effort, ils ont imposé des prix et des horaires, et ils ont discipliné le marché. Ils ont engagé à l'extérieur ou ont tiré de leurs rangs un personnel administratif de confiance, versé dans ce genre de spéculations, en mesure de dominer les conditions du marché, capable de stipuler des contrats, évaluer des aléas commerciaux, de lancer des opérations économiquement rentables. La nature essentielle du syndicat est concurrentielle, elle n'est pas communiste. Le syndicat ne peut être un instrument de rénovation radicale de la société : il peut offrir au prolétariat une bureaucratie expérimentée, des techniciens experts en questions industrielles de portée générale, il ne saurait être la base du pouvoir prolétarien. Il n'offre aucune possibilité de choisir des individualités prolétariennes capables de diriger la société et dignes de le faire. Les hiérarchies en mesure d'incarner l'élan vital, le rythme de progrès de la société communiste, ne peuvent venir de lui.

La dictature du prolétariat peut s'incarner dans un type d'organisation spécifique de l'activité propre aux producteurs mais non de celle des salariés, car ces derniers sont les esclaves du capital. Le Conseil d'usine est la cellule de base de cette organisation. Puisque dans le Conseil toutes les branches du travail sont représentées, proportionnellement à la contribution que chaque corps de métier et chaque branche du travail apporte à l'élaboration de l'objet que l'usine produit pour la collectivité, c'est là une institution de classe, c'est une institution à valeur sociale. Sa raison d'être est dans le travail, elle est dans la production industrielle, c'est-à-dire dans un fait permanent, et non pas dans le salaire, dans la division des classes, c'est-à-dire dans un fait transitoire, qu'il s'agit précisément de dépasser.

C'est pourquoi le Conseil réalise l'unité de la classe laborieuse, il donne aux masses une cohésion et une forme qui sont de même nature que la cohésion et la forme que prend la masse dans l'organisation générale de la société.

Le Conseil d'usine est le modèle de l'État prolétarien. Tous les problèmes inhérents à l'organisation de l'État prolétarien sont inhérents à l'organisation du Conseil. Dans l'un comme dans l'autre, la notion de citoyen perd de sa valeur et est remplacée par la notion de camarade, la collaboration pour produire bien et utilement, développe la solidarité, multiplie les liens d'affection et de fraternité. Chacun est indispensable, chacun est à son poste et chacun a une fonction et un poste. Jusqu'au plus ignorant et au plus arriéré des ouvriers, jusqu'au plus vaniteux et au plus « dandy» des ingénieurs, tous finissent par se convaincre de cette vérité à travers l'expérience de l'organisation d'usine : tous finissent par acquérir assez de conscience communiste pour mesurer quel grand pas en avant représente l'économie communiste par rapport à l'économie capitaliste. Le Conseil est l'organisme le mieux adapté à l'éducation réciproque et au développement du nouvel état d'esprit social que le prolétariat soit parvenu à tirer de l'expérience vivante et féconde de la communauté de travail. La solidarité ouvrière qui se développait, au sein du syndicat, dans la lutte contre le capitalisme, dans la souffrance et dans le sacrifice, est, au sein du Conseil, une valeur positive, permanente; elle entre jusque dans le moindre instant de la production industrielle, on la trouve dans la joie que l'on éprouve à être conscients de constituer un tout organique, un système homogène et compact qui, en travaillant utilement, et en produisant de façon désintéressée la richesse sociale, affirme sa souveraineté, réalise son pouvoir et sa liberté, créatrice d'histoire.

L'existence d'une organisation qui encadre la classe laborieuse dans son homogénéité de classe productrice et rend possible une floraison libre et spontanée de hiérarchies et d'individualités dignes et capables, aura des échos, importants et déterminants dans la façon dont se constitueront les syndicats et dans l'esprit qui animera leur activité.

Le Conseil d'usine se fonde lui aussi sur le corps de métier. Dans chaque atelier, les ouvriers se divisent en équipes, et chaque équipe est une unité de travail (de métier); le Conseil est précisément constitué des commissaires que les ouvriers élisent par métier (par équipe) dans chaque atelier. Mais alors que le syndicat s'appuie sur l'individu, le Conseil s'appuie sur l'unité organique et concrète du métier, unité qui se réalise en disciplinant le processus industriel. L'équipe (de métier) sent qu'elle se différencie dans le corps homogène de la classe, mais dans le même temps, elle se sent impliquée dans le système de discipline et d'ordre qui rend possible, par son fonctionnement méthodique et précis, le développement de la production. Du point de vue économique et politique, le métier est une partie parfaitement indifférenciée et parfaitement solidaire du corps de la classe, mais il s'en différencie du point de vue technique et du point de vue du développement de l'instrument particulier dont il se sert au travail. De la même façon, toutes les industries sont homogènes et solidaires pour essayer d'atteindre la perfection dans la production, dans la distribution et dans l'accumulation sociale de la richesse, mais pour tout ce qui touche à l'organisation technique de son activité spécifique, chaque industrie a des intérêts distincts.

L'existence du Conseil donne aux ouvriers une responsabilité directe dans la production; elle les pousse à améliorer leur travail, elle instaure une discipline consciente et volontaire, elle leur donne une mentalité de producteur, de créateur d'histoire. Les ouvriers apportent au syndicat cette conscience nouvelle et, parti de la simple activité de lutte de classe, le syndicat se consacre à la tâche fondamentale d'imprimer à la vie économique et à la technique du travail un nouvel aspect; il se consacre à élaborer la forme de vie économique et de technique professionnelle qui est propre à la civilisation communiste. Dans ce sens, les syndicats, qui sont constitués des ouvriers les meilleurs et les plus conscients, réalisent le moment suprême de la lutte des classes et de la dictature du prolétariat : ils créent les conditions objectives dans lesquelles les classes sont dans l'impossibilité de continuer à exister et ne peuvent renaître.

Voilà ce que font en Russie les syndicats d'industrie. Ils sont devenus les organismes dans lesquels toutes les entreprises isolées d'une industrie donnée s'amalgament, se lient, s'articulent, formant une grande unité industrielle. Les concurrences gaspilleuses sont éliminées, les grands services administratifs de fourniture, de distribution et de stockage sont unifiés en de grandes centrales. Les systèmes de travail, les secrets de fabrication, les nouvelles applications, sont immédiatement mis en commun dans tout l'ensemble de l'industrie. La multiplicité des fonctions bureaucratiques et disciplinaires, inhérentes aux rapports de propriété privée et à l'entreprise individuelle, est réduite aux simples exigences industrielles. L'application des principes syndicaux à l'industrie textile a permis en Russie une réduction de la bureaucratie, passée de 100 000 employés à 3 500.

L'organisation sur la base de l'usine donne à la classe (à l'ensemble de la classe) une unité homogène et cohérente qui adhère avec souplesse au processus industriel de production et le domine pour s'en rendre définitivement maître. C'est donc dans l'organisation sur la base de l'usine que s'incarne la dictature du prolétariat, l'État communiste qui supprime la domination de classe dans ses superstructures politiques et dans ses rouages généraux.

Les syndicats professionnels et les syndicats d'industrie sont les solides vertèbres du grand corps prolétarien. Ils élaborent les expériences individuelles et locales et ils les thésaurisent, réalisant ainsi cette unification nationale des conditions de travail et de production sur laquelle se base concrètement l'égalité communiste.

Mais pour qu'il soit possible de donner aux syndicats cette orientation aussi positive du point de vue de classe que du point de vue communiste, il est nécessaire que les ouvriers apportent toute leur volonté et toute leur foi à la consolidation et à la généralisation des Conseils, à l'unification organique de la classe laborieuse. Sur cette base homogène et solide, fleuriront et se développeront toutes les structures supérieures de la dictature et de l'économie communiste.

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 19:39

Aux délégués d'ateliers de l'usine Fiat-centre et de l'usine Brevetti-Fiat

Antono Gramsci

13 septembre 1919


Camarades,

La nouvelle forme prise dans votre usine par le comité d'entreprise, avec la nomination de délégués d'ateliers1 ainsi que les discussions qui ont précédé et accompagne cette transformation, ne sont pas passées inaperçues dans le monde ouvrier ni dans le monde patronal turinois. Dans l'un des camps, les ouvriers d'autres établissements de la ville et de la province s'appliquent à vous imiter, dans l'autre, les propriétaires et leurs agents directs, les dirigeants des grandes entreprises industrielles, observent ce mouvement avec un intérêt croissant, et ils se demandent, et ils vous demandent, quel peut être son but, quel est le programme que la classe ouvrière turinoise se propose de réaliser.

Nous savons que notre journal n'a pas peu contribué à provoquer ce mouvement. Dans ses colonnes, non seulement la question a été examinée d'un point de vue théorique et général, mais encore les résultats des expériences des autres pays ont été rassemblés et exposés, afin de fournir des éléments à l'étude des applications pratiques. Nous savons cependant que si notre œuvre a eu une valeur, c'est dans la mesure où elle a répondu à un besoin, où elle a favorisé la concrétisation d'une aspiration latente dans la conscience des masses laborieuses. C'est pourquoi nous sommes parvenus si rapidement à un accord, c'est pourquoi nous avons pu passer avec autant d'assurance de la discussion à la réalisation.

Le besoin et les aspirations qui sont à la source de ce mouvement rénovateur de l'organisation ouvrière que vous avez entamé, se trouvent inscrits, nous le croyons, dans les faits eux-mêmes, ils sont une conséquence directe du point qu'a atteint, dans son développement, l'organisme social basé sur l'appropriation privée des moyens d'échange et de production. De nos jours, l'ouvrier d'usine et le paysan des campagnes, aussi bien le mineur anglais que le moujik russe, pressentent de façon plus ou moins sûre, éprouvent de façon plus ou moins directe cette vérité que les théoriciens avaient prévue, et dont ils commencent à acquérir une certitude toujours plus grande lorsqu'ils observent les événements de cette période de l'humanité : nous en sommes arrivés au point où la classe laborieuse, si elle ne veut manquer au devoir de réorganisation qui est inscrit dans sa destinée historique et dans sa volonté, doit commencer à s'organiser de façon positive et adaptée au but à atteindre.

Et s'il est vrai que la société nouvelle sera basée sur le travail et sur la coordination des énergies des producteurs, les lieux où l'on travaille, ceux où les producteurs vivent et œuvrent en commun, seront demain les centres de l'organisme social, et devront remplacer les rouages directeurs de la société d'aujourd'hui. Aux premiers temps de la lutte ouvrière, l'organisation par corps de métiers était celle qui se prêtait le mieux aux objectifs défensifs, aux nécessités des luttes pour l'amélioration économique et pour l'établissement immédiat d'une discipline ; aujourd'hui, alors que les objectifs de la réorganisation commencent à se dessiner et à prendre chaque jour une plus grande consistance entre les mains des ouvriers, il faut que soit créée, à côté de cette première organisation, une organisation usine par usine, qui sera la véritable école des capacités réorganisatrices des travailleurs.

La masse ouvrière doit se préparer effectivement afin d'acquérir une complète maîtrise de soi, et le premier pas à franchir dans cette voie consiste à être plus solidement disciplinée à l'intérieur de l'usine, à l'être de façon autonome, spontanée et libre. Et l'on ne peut, certes, nier que la discipline qui sera instaurée par le nouveau système conduira à une amélioration de la production, mais ceci n'est pas autre chose que la confirmation de cette thèse du socialisme qui affirme que plus les forces humaines productives, en s'émancipant de l'esclavage auquel le capitalisme voudrait les condamner pour toujours, prennent conscience d'elles-mêmes, se libèrent, et s'organisent librement, plus les modalités de leur utilisation tendent à s'améliorer : l'homme travaillera toujours mieux que l'esclave. A ceux qui objectent que. par ce biais on en vient à collaborer avec nos adversaires, avec les propriétaires des entreprises, nous répondons que c'est là, au contraire, le seul moyen de leur faire sentir de façon concrète que la fin de leur domination est proche, parce que la classe ouvrière conçoit désormais la possibilité de se débrouiller seule, et de se bien débrouiller, et qu'elle acquiert même la certitude, de jour en jour plus claire, qu'elle est seule capable de sauver le monde entier de la ruine et de la désolation. C'est pourquoi toute action que vous entreprendrez, tout combat qui sera livré sous votre conduite sera éclairé par la lumière de ce but suprême qui est présent à vos esprits et anime vos intentions.

C'est ainsi que même les actions apparemment sans importance par lesquelles s'exercera le mandat qui vous sera conféré, prendront une très grande valeur. Élus par une masse ouvrière qui comprend encore de nombreux éléments inorganisés, votre premier soin sera certainement de les faire entrer dans les rangs de l'organisation, travail qui, du reste, sera rendu facile s'ils trouvent en vous quelqu'un de toujours prêt à les défendre, à les guider, à les intégrer à la vie de l'usine. Vous leur montrerez par l'exemple que la force de l'ouvrier est tout entière dans l'union et dans la solidarité avec ses camarades.

C'est à vous également qu'incombera la mission d'être vigilants afin que dans les ateliers soient respectées les règles de travail fixées par les fédérations professionnelles et ratifiées par les concordats, car dans ce domaine, une dérogation, même légère, aux principes établis, peut parfois constituer une atteinte grave aux droits et à la personnalité de l'ouvrier dont vous serez les défenseurs et les gardiens rigoureux et fidèles. Et comme vous vivrez vous-mêmes continuellement parmi les ouvriers et au cœur du travail, vous serez en mesure de connaître les modifications qu'il faudra peu à peu apporter aux règlements, modifications qui seront imposées, tant par le progrès technique de la production, que par l'accroissement du degré de conscience et des capacités professionnelles des travailleurs eux-mêmes. De cette façon se constituera peu à peu une coutume d'usine, premier germe de la véritable et effective législation du travail, c'est-à-dire de cet ensemble de lois que les producteurs élaboreront, et qu'ils se donneront à eux-mêmes. Nous sommes certains que l'importance de ce fait ne vous échappe pas, qu'il apparaît comme évident à l'esprit de tous les ouvriers qui, avec promptitude et enthousiasme, ont compris la valeur et le sens de l'œuvre que vous vous proposez d'entreprendre car c'est le commencement de l'intervention active des forces mêmes du travail dans le domaine technique et dans celui de la discipline.

Dans le domaine technique, vous pourrez tout d'abord accomplir un très utile travail d'information, en rassemblant des données et des éléments précieux tant pour les fédérations professionnelles que pour les administrations centrales de direction des nouvelles organisations d'usines. Vous veillerez en outre à ce que les ouvriers des divers ateliers acquièrent une capacité toujours accrue, et vous ferez disparaître les sentiments mesquins de jalousie professionnelle qui créent encore entre eux la division et la discorde. Vous les entraînerez ainsi pour le jour où, ne devant plus travailler pour un patron mais pour eux-mêmes, il leur sera nécessaire d'être unis et solidaires, afin d'accroître la force de la grande armée prolétarienne, dont ils sont les cellules premières. Pourquoi ne pourriez-vous pas arriver à ce que se créent, dans l'usine même, des ateliers spécialisés dans l'instruction, véritables écoles professionnelles, où chaque ouvrier pourrait, en échappant à l'abrutissement de la fatigue, ouvrir son esprit à la connaissance des divers procédés de production et se perfectionner ?

Certainement, la discipline sera indispensable pour accomplir tout cela, mais la discipline que vous demanderez à la masse ouvrière sera bien différente de celle que le patron imposait et à laquelle il prétendait, fort de ce droit de propriété qui lui conférait sa position de privilégié. Vous serez forts d'un autre droit : celui du travail, qui, après avoir été pendant des siècles un instrument entre les mains de ceux qui l'exploitaient, veut aujourd'hui s'affranchir, veut se diriger lui-même. Votre pouvoir, opposé à celui des patrons et de leurs acolytes, représentera en face des forces du passé, les libres forces de l'avenir, qui attendent leur heure et la préparent, en sachant qu'elle sera l'heure de la rédemption de tous les esclavages.

Et c'est ainsi que les organismes centraux qui seront créés pour chaque groupe d'ateliers, pour chaque groupe d'usines, pour chaque ville, pour chaque région, et qui aboutiront au Conseil ouvrier national suprême, poursuivront, élargiront, intensifieront l'œuvre de contrôle, de préparation et d'organisation de la classe tout entière avec, comme objectif, la prise du pouvoir et la conquête du gouvernement.

Le chemin ne sera ni court, ni facile, nous le savons beaucoup de difficultés surgiront et vous seront opposées, et pour en triompher, il vous faudra faire usage de grande habileté, il faudra peut-être parfois faire appel à l'intervention de la force de classe organisée, il faudra toujours être animés et poussés à l'action par une grande foi. Mais ce qui est le plus important, camarades, c'est que les ouvriers guidés par vous et par ceux qui suivront votre exemple, acquièrent la conviction profonde qu'ils marchent désormais, certains du but à atteindre, sur la grande route de l'avenir.

Signé « L'Ordine Nuovo », L'Ordine Nuovo, 1, 18, 13 septembre 1919.

Notes

1 Le comité d'entreprise (commissione interna) de la Fiat-Centro, qui représentait 10 000 ouvriers, démissionna en août 1919. La nouvelle commission décida de faire désigner des « délégués d'atelier» (Commissari di reparto), dont les fonctions, ainsi que l'Avanti allait le faire remarquer, s'apparentaient à celles des shop stewards britanniques. Sur l'exemple des 42 ateliers de la Fiat, des délégués furent ainsi élus dans la plupart des entreprises métallurgiques de Turin. A la mi-octobre 1919 se réunit la première assemblée des comités exécutifs des Conseils d'usines de Turin. Elle représentait plus de 30 000 ouvriers.

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