Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:46

SAVOiR-ViVRE
Pour Etienne Zabulon

On ne bâille pas chez moi
comme ils bâillent chez eux
avec
la main sur la bouche
Je veux bâiller sans tralalas
le corps recroquevillé
dans les parfums qui tourmentent la vie
que je me suis faite
de leur museau de chien d'hiver
de leur soleil qui ne pourrait
pas même
tiédir
l'eau de coco qui faisait glouglou
dans mon ventre au réveil
Laissez-moi bâiller
la main

sur le coeur
à l'obsession de tout ce à quoi
j'ai en un jour un seul
tourné le dos

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:44

iLS ONT
ils ont si bien su faire
si bien su faire les choses
qu'un jour nous avons tout
nous avons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l'air
Qu'ils aient si bien su faire
si bien su faire les choses
les choses
qu'un jour nous ayons tout foutu
nous ayons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l'air
Il ne faudrait pourtant pas grand'chose
pourtant pas grand'chose
grand'chose
pour qu'en un jour enfin tout aille
tout aille
aille
dans le sens de notre race à nous
de notre race à nous
Il ne faudrait pourtant pas grand'chose
pourtant pas grand'chose
pas grand'chose
pas grand'chose

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:43

SUR UNE CARTE POSTALE
Passe pour chaque coin recoin de France
d'être
un Monument aux Morts
Passe pour l'enfance blanche
de grandir dans leur ombre mémorable
vivant bourrage de crâne
d'une revanche à prendre
Passe pour le crétin d'Allemand
de se promettre d'avoir la peau du Français
et d'en faire
des sauts de lits
Pour le crétin de Français
de se promettre d'avoir la peau de l'Allemand
et d'en faire des sauts de lit
Passe pour tout élan patriotique
à la bière brune
au pernod fils
mais quelle bonne dynamite
fera sauter la nuit
les monuments comme champignons
qui poussent aussi
chez moi

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:41

ET CAETERA
Devant la menace allemande, les Anciens Combattants Sénégalais
adressent un cablögramme d'indéfectible attachement.
(Les Journaux.)

 Aux Anciens Combattants Sénégalais
aux Futurs Combattants Sénégalais
à tout ce que le Sénégal peut accoucher
de combattants sénégalais futurs anciens
de quoi-je-me-mêle futurs anciens
de mercenaires futurs anciens
de pensionnés
de galonnés
de décorés
de décavés
de grands blessés
de mutilés
de calcinés
de gangrenés
de gueules cassées
de bras coupés
d'intoxiqués
et patati et patata
et caetera futurs anciens
Moi
je leur dis merde
et d'autres choses encore
Moi je leur demande
de remiser les
coupe-coupe
les accès de sadisme
le sentiment
la sensation
de saletés
de malpropretés à faire
Moi je leur demande
de taire le besoin qu'ils ressentent
de piller
de voler
de violer
de souiller à nouveau les bords antiques
du Rhin
Moi je leur demande
de commencer par envahir le Sénégal
Moi je leur demande
                            de foutre aux "Boches" la paix

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:37

BLACK-LABEL À BOiRE
        pour ne pas changer
        Black-Label à boire
        à quoi bon changer

TEL J'Ai VU LE CiEL
partout Un le même
ni moins bleu
moins beau
ni moins gris
moins triste
avec ou sans nuages

        BLACK-LABEL A BOiRE
        pour ne pas changer
        Black-Label à boire
        à quoi bon changer

J'Ai SAOULÉ MA PEiNE
ce soir comme hier
comme tant et tant
d'autres soirs passés
où de bouge en bouge
où de bar en bar
où de verre en verre
j'ai saoulé ma peine

Mort au cancre
au pou
mort au Chancre 
au fou
et
sus au dévoyé
ont encore hurlé
ceux qui nombreux disent tous m'avoir à l'œil me
    regarder vivre
et ceux 
ceux parlons-en
qui vagissent de rage et de honte
de naître aux Antilles
de naître en Guyane
de naître partout ailleurs qu'en bordure
de la Seine ou du Rhône
ou de la Tamise
du Danube ou du Rhin
ou de la Volga

Ceux qui naissent 
ceux qui grandissent dans l'Erreur
ceux qui poussent sur l'erreur
ceux qui meurent comme ils sont nés
fils de singes
fils de chiens
 
Ceux qui se refusent un âme
ceux qui se méprisent
ceux qui n'ont pour eux-mêmes et leurs proches
que honte et lâcheté

Ceux qui renoncent une pleine vie d'hommes
d'être
autre chose qu'ombre d'ombres
Ceux qui se renient
se surveillent
se désespèrent
et se lamentent

Ceux qui se prennent eux-mêmes aux cheveux de ne
    point onduler
    sous la brise embaumée
comme épis de blé d'or des pays tempérés qu'in-
ventent les livres

Ceux qui voulant à leur nez qu'écrase tout le poids
    du Ciel
une forme moins plate
se le massent
le remassent au coucher
à la graisse de boeuf du Brésil
de Dominicanie
de Porto-Rico
du Venezuela

Ceux qui croient pouvoir s'amincir les lèvres 
à se les mordre
jusqu'au sang
à longueur de journée

Ceux qui se traitent eux-mêmes
de sauvages
sales nègres
soubarous
bois-mitan
gros-sirop
guinains
congos
moudongues
fandangues
nangues

Ceux dont l'échine est veule

et le dos bastonné
et la fesse
bottée

Ceux dont l'attitude immuable d'esclaves
insulte à la sagesse antique et belle
de leurs propres Anciens

Ceux à qui la merveilleuse inconscience
fait zézayer de Père en fils
de fils en Pères
Zié Békés brilé zié Nègues
Il est dit que le Blanc aura toujours le nègre à l'oeil

Ceux qui permirent le déracinement de DEUX CENT
CiNQUANTE MiLLiONS de leurs

Ceux qui ordonnèrent les razzias
ceux qui obéirent à l'ordre de razzias
ceux qui dépistèrent les razziés

Ceux dont les Pères vendirent les fils à l'encan
et les fils à leur tour la Terre-Mère
ceux dont les frères donnèrent si gentiment la chasse
    à leur frères

Ceux qui se laissèrent prendre à ce jeu de famille
Ceux capturés vifs
et qui s'en réjouissant se dirent en eux-mêmes
Mieux vaut être chair rouge que gibier mort

Ceux qui ne virent dans la Mort
le salut de la Vie

Ceux qui s'en allèrent 
bien dociles 
à la file
le cou pris au carcan mayombé
 

Ceux dont la douceur
l'hébétude
l'inconscience
et la passivité
n'avaient d'égale
que l'arrogance
la sottise
la faconde
la vanité crépue
des dachys ouvrant la marche
des dachys fermant la marche au rivage

Ceux qui parvinrent exténués mais vivants au rivage
avant que d'avoir à quitter à jamais voiles au vent
les rives du Congo
du Gabon
du Bénin
de Guinée
de Gambie
de Gorée

Ceux qui ne s'étonnèrent de rien de voir un navire
    au large

Ceux dont les Ancêtres étampés
fleurdelisés
marqués de fer rouge
aux lettres du navire au Large
puis parqués
enchaînés
rivés
cadenassés
et calés
furent bel et bien du voyage
sans air
sans eau
sans fin

Ceux dont les Ancêtres furent jetés au cours du 
    voyage
sans fin 
sans eau
sans air

Ceux dont les Ancêtres
eurent la chair tout brûlée à vif
au-dessus des seins
sur les omoplates
sur le gras du bras

Ceux qui trouvèrent la pestilence
commode

Ceux qui se laissèrent conduire par bordée sur le
    pont
Ceux qui au son de la vielle ou de la musette
se mirent à danser sous l'oeil de la chiourme
le fouet de la chiourme

Ceux qui ne fomentèrent
nulle révolte
et celles
celles qui firent
avorter les révoltes
d'avoir eu non seulement
la matrice ondulée
cajolée
dorlotée
ébranlée
mais encore
longue langue
langue longue



Ceux qui ne désarmèrent l'équipage
ceux qui ne firent feu sur l'équipage désarmé
et ne se rendirent maîtres après Dieu
de la barre et du gouvernail
mais bras croisés
l'oreille en proue
s'entendirent dire et lire
la sentence à mort
à mort la négraille
la valetaille
la racaille

Ceux que ma mémoire 
retrouve en Exil
assis de nos jours sur le pas de la case en bambou
    de lattes tressées
qui insulte au soleil éclatant des Antilles-Heureuses
d'être à jamais esclaves

Ceux que la Nuit surprend à se jouer du cul-de-pipe
    en terre rouge
des derniers Roucouyennes
du Pays de Guyane à mon coeur accroché

Ceux dont les yeux de chat-tigre
sont l'oreille
de la nuit de Rott-Pèye
de la nuit du Yan-man
ou de la nuit des isles à sucre
des isles à rhum
des isles à mouches
des isles à miel
des isles à ......

Ceux qui comptent les étoiles

Ceux qui se signent de grâce et d'effroi à l'étoile qui
    file

Ceux qui lisent dans les nuages

Ceux qui remercient le Ciel à tout vent

Ceux satisfaits d'eux-mêmes
qui se contentent de peu
se contentent de rien
Ceux dont l'estomac
depuis trois siècles et plus
fait envie ou pitié
moins envie que pitié

Ceux qui se nourrissent de morue et d'igname
de piment et de sel
tous les jours que Dieu fait
et que Dieu fait
sans vin sans pain
sans rien 
d'autre
que souskaye à mangos
que mangos à souskaye

Ceux qui se lèvent tôt
pour que se lèvent tard
et se gavent
se dandinent
se pommadent
se désodorisent
se parfument
se lotionnent
se maquillent
se gargarisent
se congratulent
se jalousent
se débinent
s'enrichissent
d'autres

Ceux dont la sueur arrose
champ de cannes
de maïs
d'ananas
de bananes

Ceux dont la sainte résignation n'a d'égale
que le sacré mépris de l'Eglise où le Curé préfère
au blanc de blanc catholique et romain
un cul-sec de coeur de chauffe
des isles à sucre
des isles à rhum
des isles à mouches
des isles à miel
des isles à .....
des isles amènes
ainsi soient-elles
ainsi soit-il
Amen

Et sus au dévoyé
mort au cancre
au pou
mort au chancre
au fou

        BLACK-LABEL A BOiRE
        pour ne pas changer
        Black-Label à boire
        à quoi bon changer
 
(extrait de BLACK-LABEL, p. 14-23, Gallimard)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:35

BiENTÔT
Bientôt
je n'aurai pas que dansé
bientôt
je n'aurai pas que chanté
bientôt
je n'aurai pas que frotté
bientôt
je n'aurai pas que trempé
bientôt
je n'aurai pas que dansé
chanté
frotté
trempé
frotté
trempé
frotté
chanté
dansé
        Bientôt

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:34

HOQUET
Pour Vashti, et Mercer Cook

Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet
secouant mon instinct
tel le flic le voyou
Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en
Ma mère voulant d'un fils très bonnes manières à table
Les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas
le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion
un estomac doit être sociable
et tout estomac sociable
se passe de rots
une fourchette n'est pas un cure-dents
défense de se moucher
au su
au vu de tout le monde
et puis tenez-vous droit
un nez bien élevé
ne balaye pas l'assiette
Et puis et puis
et puis au nom du Père
                       du Fils
                       du Saint-Esprit
à la fin de chaque repas
        Et puis et puis
        et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en
Ma mère voulant d'un fils mémorandum
Si votre leçon d'histoire n'est pas sue
vous n'irez pas à la messe
dimanche
avec vos effets des dimanches
Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu
Taisez-vous
Vous ai-je ou non dit qu'il vous fallait parler français
le français de France
le français du Français
le français français
Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en
Ma mère voulant d'un fils
fils de sa mère
Vous n'avez pas salué voisine
encore vos chaussures de sales
et que je vous y reprenne dans la rue
sur l'herbe ou la Savane
à l'ombre du Monument aux Morts
à jouer
à vous ébattre avec Untel
avec Untel qui n'a pas reçu le baptême
Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en
Ma mère voulant d'un fils très do
        très ré
        très mi
        très fa
        très sol
        très la
        très si
        très do
        ré-mi-fa
        sol-la-si
        do
Il m'est revenu que vous n'étiez encore pas
à votre leçon de vi-o-lon
Un banjo
vous dîtes un banjo
comment dîtes-vous
un banjo
vous dîtes bien
un banjo
Non monsieur
        vous saurez qu'on ne souffre chez nous
ni ban
ni jo
ni gui
ni tare
les mulâtres ne font pas ça
laissez donc ça aux nègres

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:32

BLANCHi
Pour Christiane et Alioune Diop

 Se peut-il donc qu'ils osent
me traiter de blanchi
alors que tout en moi
aspire à n'être que nègre
autant que mon Afrique
qu'ils ont cambriolée
Blanchi
Abominable injure
qu'ils me paieront fort cher
quand mon Afrique
qu'ils ont cambriolée
voudra la paix la paix rien que
la paix
Blanchi
Ma haine grossit en marge
de leur scélératesse
en marge
des coups de fusil
en marge
des coups de roulis
des négriers
des cargaisons fétides de l'esclavage cruel
Blanchi
Ma haine grossi en marge
de la culture
en marge
des théories
en marge des bavardages
dont on a cru devoir me bourrer au berceau
alors que tout en moi aspire à n'être que nègre
autant que mon Afrique qu'ils ont cambriolée

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:31

SOLDE
Pour Aimé Césaire

 J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs souliers
dans leur smoking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon
J'ai l'impression d'être ridicule
avec mes orteils qui ne sont pas faits
pour transpirer du matin jusqu'au soir qui déshabille
avec l'emmaillotage qui m'affaiblit les membres
et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe
J'ai l'impression d'être ridicule
avec mon cou en cheminée d'usine
avec ces maux de tête qui cessent
chaque fois que je salue quelqu'un
J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs salons
dans leurs manières
dans leurs courbettes
dans leurs multiples besoins de singeries
J'ai l'impression d'être ridicule
avec tout ce qu'ils racontent
jusqu'à ce qu'ils vous servent l'après-midi
un peu d'eau chaude
et des gâteaux enrhumés
J'ai l'impression d'être ridicule
avec les théories qu'ils assaisonnent
au goût de leurs besoins
de leurs passions
de leurs instincts ouverts la nuit
en forme de pallaisson
J'ai l'impression d'être ridicule
parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur ci-vi-li-sa-tion

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article
29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 23:28

PAREiLLE A LA LÉGENDE
Des cheveux que je lisse
que je relisse
qui reluisent
maintenant qu'il m'en coûte
des les avoir crépus
Dans une longue carapace de laine
mon cou s'engouffre
la main s'énerve
et mes orteils se rappellent
la chaude exhalaison des mornes
Et mon être frigorifié
Et becs de gaz
qui rendent plus tristes
ces nuits au bout desquelles
occidentalement
avance mon ombre
pareille à ma légende
d'homme singe

Léon Gontran DAMAS
(pigments, éditions Présence Africaine)

Repost 0
Published by Stéphane Parédé
commenter cet article