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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:43

 

L'INSURGE

Aux morts de 1871

 

À TOUS CEUX

qui, victimes de l’injustice sociale,

prirent les armes contre un monde mal fait

et formèrent,

sous le drapeau de la Commune,

la grande fédération des douleurs,

 

Je dédie ce livre.

Jules VALLÈS.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:42

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C’est peut-être vrai que je suis un lâche, ainsi que l’ont dit sous l’Odéon les bonnets rouges et les talons noirs.

 

Voilà des semaines que je suis pion, et je ne ressens ni un chagrin ni une douleur ; je ne suis pas irrité et je n’ai point honte.

 

J’avais insulté les fayots de collège ; il paraît que les haricots sont meilleurs dans ce pays-ci, car j’en avale des platées et je lèche et relèche l’assiette.

 

En plein silence de réfectoire, l’autre jour, j’ai crié, comme jadis, chez Richefeu :

 

« Garçon, encore une portion ! »

 

Tout le monde s’est retourné, et l’on a ri.

 

J’ai ri aussi – je suis en train de gagner l’insouciance des galériens, le cynisme des prisonniers, de me faire à mon bagne, de noyer mon cœur dans une chopine d’abondance – je vais aimer mon auge !

 

J’ai eu faim si longtemps !

 

J’ai si souvent serré mes côtes, pour étouffer cette faim qui grognait et mordait mes entrailles, j’ai tant de fois brossé mon ventre sans faire reluire l’espoir d’un dîner, que je trouve une volupté d’ours couché dans une treille à pommader de sauce chaude mes boyaux secs.

 

C’est presque la joie d’une blessure guérie à chatouiller.

 

Toujours est-il que je n’ai plus le teint verdâtre et l’œil creux ; il traîne souvent de l’œuf dans ma barbe.

 

Je ne la peignais pas autrefois, cette barbe ; mes doigts la fourrageaient et la maltraitaient, lorsque je songeais à mon impuissance et à ma misère.

 

À présent, je la lisse et l’égalise… j’en fais autant pour ma tignasse, et l’autre dimanche, devant le miroir, en laissant tomber mes derniers voiles, je me suis surpris, avec une pointe d’orgueil, une pointe de bedon.

 

Mon père était plus courageux, et je me rappelle avoir vu luire de la haine dans ses yeux, quand il était maître d’étude, lui qui ne jouait pas au révolutionnaire cependant, qui n’avait pas vécu dans les temps d’émeute, qui n’avait jamais crié aux armes, qui n’avait pas été à l’école de l’insurrection et du duel !

 

J’en suis là – et j’ai trouvé dans ce lycée la tranquillité de l’asile, le pain du refuge, la ration de l’hôpital.

 

Un des vieux de Farreyrolles, qui avait vu Waterloo, nous contait, à la veillée, que le soir de la bataille, avant qu’elle fût finie, passant devant un cabaret, à deux pas de la Haie sainte, il s’était abattu contre une table de bois, avait jeté son fusil et refusé d’aller plus loin.

 

Le colonel l’avait traité de lâche.

 

« Lâche si vous voulez ! Il n’y a plus de Bon Dieu, plus d’Empereur… J’ai soif et j’ai faim ! »

 

Et il avait cherché sa vie dans le buffet de l’auberge, au milieu des cadavres ; et jamais, disait-il, il n’avait fait repas meilleur, trouvant la viande savoureuse et le vin frais. Puis il s’était étendu, faisant un traversin de son sac, et avait ronflé au ronflement du canon.

 

Mon esprit à moi s’endort loin du combat et loin du bruit, le souvenir du passé ne vibre plus dans mon cœur que comme peut vibrer, à l’oreille d’un fugitif, le roulement de tambour qui s’éloigne et qui meurt.

 

Gibier de garni, obligé, pendant des années, d’accepter n’importe quel trou pour alcôve, et de ne rentrer dans ces trous-là qu’à des heures toujours noires, de peur de l’insomnie ou de la logeuse ; échappé de campagne, à qui il fallait plus d’air qu’aux autres, et qui n’a pu renifler que des miasmes, dans des hôtels à plombs ; affamé qui n’a jamais mangé son comptant, alors qu’il avait une fringale et des dents de loup – c’est ce gaillard-là qui, un beau matin, se trouve sûr du pain et du lit, sûr de la nappe sans ordures, du sommeil sans punaises, et du lever sans créanciers.

 

Et Vingtras le farouche n’a plus la rage au cœur, mais le nez dans son assiette, une serviette avec un rond, et un beau couvert de melchior.

 

Même il vous dit le Benedicite tout comme un autre, avec un air de componction bien suffisante, et qui ne déplaît pas aux autorités.

 

Le repas fini, il remercie Dieu (toujours en latin, glisse la main au dos de son gilet pour défaire la boucle, lâche un bouton par-devant, et recroise là-dessus sa redingote – ramassée dans l’armoire du mort et arrangée pour sa taille, à la papa. Puis, les tripes emplies, la lèvre grasse, il prend, avec la division qu’il dirige, le chemin de la cour des grands, qui domine le pays, ainsi qu’une terrasse de château féodal.

 

Sur cette hauteur-là, à de certaines heures, le ciel me fait l’effet d’une robe de soie tendre, et la brise me chatouille le cou comme un frôlement d’ailes.

 

Je n’ai jamais eu, devant moi, tant de douceur et de sérénité.

 

Le soir.

 

La petite chambre qui est au bout du dortoir, et où les maîtres d’étude peuvent, à leurs moments de liberté, aller travailler ou rêver, cette chambre-là donne sur une campagne pleine d’arbres et coupée de rivières.

 

Dans l’haleine du vent arrive un parfum de mer qui me sale les lèvres, me rafraîchit les yeux et m’apaise le cœur. À peine il palpite, ce cœur-là, à l’appel de ma pensée, comme le rideau contre la fenêtre sous un souffle plus fort.

 

J’oublie le métier que je fais, j’oublie les moutards que je garde… j’oublie aussi la peine et la révolte.

 

Je ne tourne pas la tête du côté où mugit Paris, je ne cherche pas, à l’horizon, la place fumeuse où doit être le champ de bataille – j’ai découvert dans le fond, tout là-bas, une oseraie et un verger en fleurs, sur lesquels je fixe mon regard humide et que je sens plus doux.

 

Oui, ceux de l’Odéon avaient raison : Sacré lâche !

 

Quand je sors du collège, je me trouve dans des rues tranquilles et endormies, et je n’ai que cent pas à faire pour arriver à un ruisseau que je longe en ne pensant à rien, en suivant d’un œil assoupi un branchage ou un paquet d’herbes que le courant, emporte, et qui a des aventures en route.

 

Au bout du chemin est une guinguette, avec un chapelet de pommes enfilées pour enseigne ; moyennant quelques sous, je bois du cidre qui a une belle couleur d’or et me pique un brin le nez.

 

Ah ! oui ! Sacré lâche !

 

Mais aussi, je n’ai pas eu de chance…

 

Par un hasard bourgeois, ce lycée est plein d’air et de lumière ; c’est un ancien couvent, à grands jardins et à grandes fenêtres ; il tombe dans les réfectoires des disques de soleil ; il entre dans les dortoirs, quand les croisées sont ouvertes, des échos de feuillage et des tressaillements de nature déjà rouillée par l’automne, avec des tons chauds de bronze et de cuivre.

 

Je n’ai pas déplu à ces collégiens, habitués à être surveillés par des novices à peine sortis des bancs, ou par de vieux pions à brisques, plus bêtes que des sergents de chambrée.

 

Ils m’ont accueilli un peu comme un officier d’irréguliers en détresse, que la mort de son père – un régulier à chevrons – a rappelé par hasard ; puis, j’ai mon auréole de Parisien. C’est assez pour que je ne sois pas haï par ce monde de jeunes prisonniers.

 

Mes collègues aussi m’ont trouvé bon garçon, quoique trop sobre, eux qui enferment leurs heures de liberté dans un petit café humide et sombre, et s’y abrutissent à boire de la bière, à siroter des glorias, et à caleçonner des pipes.

 

Je ne bois pas et ne fume point.

 

Le temps que j’ai à moi, je le passe auprès du poêle, dans mon étude vide, un livre à la main, ou bien dans la classe de philosophie, un cahier sur les genoux.

 

Le professeur est le gendre du recteur lui-même, et cela le flatte de voir ce Parisien à l’air crâne, à la barbe noire, assis comme un écolier sur un banc, et écoutant parler des propriétés de l’âme. Elles m’ont joué un tour pour le baccalauréat, il ne faut pas qu’elles me fichent encore dedans pour la licence. J’ai besoin de savoir combien l’on en compte dans le Calvados : six, sept, huit… ou moins, ou plus !

 

Et je suis les leçons avec assiduité, pour être bien au courant de la philosophie du département.

 

15 octobre.

 

C’est aujourd’hui l’ouverture de la Faculté des lettres ; le discours de rentrée sera prononcé par le professeur d’histoire.

 

Mais je l’ai déjà vu, ce professeur-là !

 

C’est lui qui vint au lycée Bonaparte, en qualité de normalien de troisième année, nous faire la rhétorique, au temps où j’étais rhétoricien.

 

C’était en 1849 – il avait, ma foi, la phrase hardie et révolutionnaire. Je me rappelle, même, qu’il allait au café avec Anatoly, dont il connaissait le frère aîné, et qu’il releva la tête en m’entendant, à une table voisine où l’on se disputait, insulter la lévite de Béranger.

 

Il m’avait remarqué, sans retenir mon nom ; mais il se souvenait de l’incident, et quand, au sortir du cours, je l’ai abordé, il m’a tout de suite reconnu.

 

« Et que faites-vous ? J’avais entendu dire que vous aviez été déporté, ou tué en duel. »

 

Je lui confie à quel point je me sens envahi, résigné à mon sort, heureux de la discipline, content de vivre, la main sur le tire-bouchon à cidre ou sur la cuiller à fayots, les yeux sur un flot de rivière.

 

« Diable, diable ! a-t-il dit, comme un médecin qui entend de mauvaises nouvelles. Venez donc me voir, nous causerons. Cela me fait plaisir de m’échapper quelquefois de ce milieu de niais et de scélérats ! »

 

Il montrait, du geste, les autorités, et tout le groupe de ses collègues.

 

C’est lui, l’universitaire bien en cour, qui parle ainsi !

 

Ah ! pourquoi l’ai-je rencontré ! je vivais calme, je me reposais délicieusement ; il m’a remis le feu au ventre, et quand, le dimanche, je dégrafe une boucle au dessert, et me défends contre l’émotion, il me secoue :

 

« Vous n’allez pas devenir bourgeois, au moins, et engraisser ! Je préfère encore que vous m’insultiez pour ma croix de juin. »

 

Je l’ai insulté, en effet, à propos de sa décoration, le premier jour où je suis allé chez lui, puis je me suis dirigé vers la porte.

 

Il m’a retenu.

 

« J’avais vingt ans… j’étais avec tout le troupeau de la Normale… Ne sachant pas ce que signifiait l’insurrection, je me suis mis du côté de Cavaignac, que je croyais républicain, et je suis entré le premier au Panthéon, où s’étaient barricadés les blousiers. On m’a envoyé porter la nouvelle à la Chambre et ils m’ont noué leur ruban à la boutonnière. Mais, je vous le jure, loin de faire assassiner un homme, j’ai sauvé la vie de plusieurs combattants au péril de la mienne. Restez, allez ! Vous voyez bien que l’on peut changer, puisque vous avouez que vous n’êtes plus le même… »

 

Il m’a tendu la main, je l’ai prise, et nous avons été amis.

 

Je suis devenu aussi le favori de son confrère à cheveux blancs, le père Machar, qui s’est enterré en province, après avoir eu son heure de gloire à Paris.

 

« Lequel de vous s’appelle Vingtras ? », a-t-il demandé aux maîtres d’étude, rassemblés pour la seconde conférence de l’année.

 

Je me détache du groupe.

 

« D’où venez-vous ? où avez vous fait vos classes ? … Là-bas ? Vous les y avez terminées au moins, je l’aurais parié ! »

 

Et il m’a fait lire tout haut ma dissertation, mon devoir.

 

« Vous êtes un écrivain, monsieur ! »

 

Il m’a jeté ça à la tête, sans crier gare, et, en sortant, m’a emmené jusqu’à sa porte. Je lui ai conté mon histoire.

 

« Eh ! Eh ! a-t-il dit en hochant la tête, s’il n’y avait que le camarade Lancin et moi, vous seriez reçu licencié en août ; mais resterez-vous seulement jusque-là ? Le proviseur vous gardera-t-il ? Vous avez l’air d’un homme, il lui faut des chiens couchants…

 

Je me fais petit, je suis décidé à être lâche !

 

Peut-être, mais on voit que vous ne l’êtes pas, et les pleutres devinent votre mépris. »

 

Il a dit vrai, le vieux maître ! Il ne m’a servi à rien de paraître endormi, et de prendre du ventre, et de réciter le Benedicite !

 

Les cagots de la Faculté, le proviseur et l’aumônier du collège ont décidé que je sauterais. Mon poil de sanglier, mon œil clair, mon coup de talon, si mou que soit mon pas, insultent leur menton glabre, leur regard louche, leur traînement de semelles sur les dalles.

 

Ne pouvant me reprocher d’être inexact ou ivrogne, ils ont eu une idée de génie, les jésuites !

 

Ils ont fait organiser, en dessous, une conspiration contre moi.

 

Minuit.

 

Le dortoir, où je piochais à la chandelle, est devenu le terrain d’embuscade des complotiers.

 

Il prête à l’émeute par sa construction monacale. Chaque frère avait jadis une cellule à ciel ouvert, chaque élève a maintenant la sienne, si bien que l’on ne voit personne de l’intérieur des boxes ; le maître d’étude entend les bruits, mais ne peut distinguer les gestes.

 

Un beau soir, il y a eu insurrection entre ces murs de bois : tapage contre les cloisons, sifflets, grognements, cris, et si drôles que, ma foi, j’ai voulu m’en mêler.

 

Et j’ai, moi aussi, cogné, sifflé, grogné et crié avec des notes aiguës de soprano :

 

« À bas le pion ! »

 

C’est ma première heure vivante depuis mon entrée ici.

 

Je suis là, en chemise, au milieu de la cellule, cognant le chandelier contre le pot de chambre, faisant le coq et le cochon, glapissant toujours : À bas le pion !

 

On pousse la porte…

 

C’est le proviseur lui-même. Il a l’air stupéfait de me voir bannière au vent, les pieds nus sur le carreau, mon vase de nuit d’une main, mon bougeoir de l’autre, et il balbutie d’un air égaré :

 

« Vous n’en… n’en… n’entendez donc pas ?

 

– ? ? ?

 

Cette révolte ! … ces cris ! …

 

Des cris ? … une révolte ? … »

 

Je me suis frotté les yeux et j’ai pris la mine ahurie et confuse… Oh ! il a bien vu de quoi il retournait, et il est parti, blanc comme la faïence du pot. Il n’y aura plus d’émeute au dortoir : il n’y a pas de danger !

 

Je me recouche, désolé que le boucan soit fini.

 

Mais je vois bien que je suis fichu. Je vais me payer des fantaisies, avant qu’on me chasse.

 

L’occasion vient de se présenter.

 

Le professeur de rhétorique est tombé malade. Il est de règle que ce soit le maître d’étude qui remplace le titulaire, quand celui-ci est, par extraordinaire, empêché ou absent.

 

C’est donc moi qui ferai la classe ce soir, qui monterai à cette chaire.

 

M’y voici.

 

Les élèves attendent, avec l’émotion que cause tout incident nouveau. Comment vais-je m’en tirer, moi le beau parleur, le favori de la Faculté, le Parisien ?

 

Je commence.

 

« Messieurs,

 

« Le hasard veut que je supplée votre honorable professeur, M. Jacquau. Mais je me permets de ne point partager son opinion sur le système d’enseignement à suivre.

 

« Mon avis, à moi, est qu’il ne faut rien apprendre, rien, de ce que l’Université vous recommande. (Rumeurs au centre.) Je pense être plus utile à votre avenir en vous conseillant de jouer aux dominos, aux dames, à l’écarté – les plus jeunes seront autorisés à planter du papier dans le derrière des mouches. (Mouvements en sens divers.)

 

« Par exemple, messieurs, du silence ! il n’est pas nécessaire de réfléchir pour apprendre du Démosthène et du Virgile, mais quand il faut faire le quatre-vingt-dix ou le cinq cents, ou échec au roi, ou empaler des mouches sans les faire souffrir, le calme est indispensable à la pensée, et le recueillement est bien dû à l’insecte innocent que va, messieurs, sonder votre curiosité, si j’ose m’exprimer ainsi. (Sensation prolongée.)

 

« Je voudrais enfin que le temps que nous allons passer ensemble ne fût pas du temps perdu. »

 

Tableau !

 

Le soir même, j’ai reçu mon congé.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:42

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Me voilà de nouveau sur le pavé de Paris, n’ayant que quarante francs en poche, et brouillé avec toutes les universités de France et de Navarre.

 

De quel côté me tourner ?

 

Je ne suis plus le même homme : huit mois de province m’ont transformé.

 

J’avais vécu, pendant dix ans, tel que l’ivrogne qui a peur de l’affaissement, au lendemain de l’ivresse, et qui reprend du poil de la bête, saute sur le vin blanc dès son lever, et garde toujours une bouteille à portée de sa main qui tremble. Je me soûlais avec ma salive.

 

Et j’en étais le plus souvent pour mes frais de courage !

 

Ceux-là mêmes à qui je faisais l’aumône d’une gaieté qui cachait ma peine ou distrayait la leur, ceux-là, plutôt que de comprendre et de remercier, me traitaient d’Auvergnat et de cruel. Pouilleux d’esprit, lâches de cœur, qui ne voyaient pas que je jetais de l’ironie sur les douleurs comme on mettrait un faux nez sur un cancer, et que l’émotion me rongeait les entrailles, tandis que j’étourdissais notre misère commune à coups de blague, ainsi que l’on crève un carreau à coups de poing pour avoir de l’air dans un étouffoir !

 

C’était bien la peine de se ranger !

 

Qu’ai-je fait, depuis que je suis revenu de cette province ? … Je ne le sais plus. J’ai vécu à la façon d’une bête, comme là-bas, mais sans la joie du pâturage et de la litière.

 

Vais-je descendre jusqu’au cimetière en ne faisant que me défendre contre la vie, sans sortir de l’ombre, sans avoir au moins une bataille au soleil ?

 

Tant pis ! Ils crieront à la trahison s’ils veulent !

 

Je vais chercher à vendre huit heures de mon temps par journée, afin d’avoir, avec la sécurité du pain, la sérénité de l’esprit.

 

Après tout, Arnould, qui est un honnête homme, est bien entré à la Ville ; Lisette, que j’ai rencontrée l’autre matin, me l’a dit.

 

Voici qu’il faut faire apostiller ma demande… Encore un serment à fouler aux pieds !

 

N’importe !

 

J’ai été parjure en étant pion – parjure je serai encore en allant mendier la signature de gens qui ont tenté de nous assassiner au Deux-Décembre.

 

Misérable ! au lieu de gagner du terrain, j’en ai perdu et je viens de me trouver des cheveux blancs !

 

C’est fait ! – Un général de la Garde, un libraire des Tuileries, un ancien proviseur de mon père, ont donné, chacun, deux lignes de recommandation.

 

Elles ont suffi. Je viens d’être nommé auxiliaire, à cent francs par mois, dans une mairie qui est au diable et qui a l’air d’une bicoque.

 

J’y file, monte les escaliers et demande le chef de bureau.

 

Un monsieur à lunettes et un peu bossu me reçoit.

 

« C’est bien. Vous serez aux naissances. »

 

Il me mène au bureau des déclarations et me confie à un employé qui me toise, me fait signe de m’asseoir et me demande si j’écris bien ( ! !).

 

« Pas trop.

 

Faites voir. »

 

Je plonge une plume dans l’encrier, je la plonge trop fort, et en la retirant, j’éclabousse, d’une tache énorme, la page d’un grand registre que l’homme a devant lui.

 

Il donne les signes du plus violent désespoir.

 

« C’est juste sur le nom ! … Il faut un renvoi ! »

 

Il se jette à la fenêtre, se penche au-dehors, fait des gestes, pousse des cris.

 

Appelle-t-il au secours ? Sent-il venir l’apoplexie ? Veut-il me faire arrêter ?

 

Qui lui répond ? Est-ce le médecin, le commissaire ?

 

Non. C’est un charbonnier, un marchand de vin et une sage-femme qui, cinq secondes plus tard, se précipitent dans le bureau et demandent, avec effroi, « ce qu’il y a ? »

 

« Il a que monsieur, que voilà, a débuté par envoyer une saloperie sur mon livre, et qu’il faut maintenant que vous signiez tous, en marge, pour que l’enfant ait un état civil. »

 

Il se tourne vers moi avec fureur.

 

« Vous entendez ? un é-tat ci-vil ! Savez-vous au moins ce que c’est ?

 

Oui, j’ai fait mon droit.

 

J’aurais dû m’en douter ! »

 

Et il ricane.

 

« Ils en sont tous là… Les bacheliers, c’est la mort aux registres ! »

 

Encore des miaulements et un bruit de gros souliers, encore une sage-femme, un charbonnier et un marchand de vin.

 

Mon collègue me lance en plein danger.

 

« Interrogez vous-même la déclarante. »

 

De quelle façon vais-je m’y prendre ? que dois-je dire ?

 

« Madame, vous venez pour un enfant ? … »

 

Il hausse les épaules, fait mine de jeter le manche après la cognée.

 

« Et pour quoi diable voulez-vous qu’elle vienne ? … Enfin, vous serez peut-être capable de constater ! Assurez-vous du sexe.

 

M’assurer du sexe ! … et comment ? »

 

Il rajuste ses lunettes et me fixe avec stupeur ; il semble se demander si je ne suis pas arriéré comme éducation et exagéré comme pudeur au point d’ignorer ce qui distingue les garçons des filles.

 

J’indique par signes que je le sais bien.

 

Il pousse un soupir d’aise, et s’adressant à l’accoucheuse :

 

« Déshabillez l’enfant. Vous, monsieur, regardez. Mais de là-bas vous ne voyez rien, approchez donc !

 

C’est un garçon.

 

Je vous crois ! » fait le père en se rengorgeant, avec un coup d’œil au charbonnier.

 

Me voilà nourrice, ou peu s’en faut.

 

Je suis bien obligé, par politesse, d’aider un brin à ouvrir les langes, à retirer les épingles, à désemmailloter le moutard, et à lui faire une petite chatouille sous le menton, quand il crie trop fort.

 

Heureusement, la pension Entêtard m’a donné une manière et mon coup de main devient célèbre, dans l’arrondissement, autant que jadis mon tour de chemise. À moi le pompon !

 

Ils ne sont guère forts, mes collègues, mais ce ne sont point de méchantes gens. Il n’y a pas en eux ce levain de fiel et de chagrin qui fermente chez les universitaires constamment jaloux, peureux, espionnés.

 

Ils ne me font point sentir trop cruellement mon infériorité ; mon copain n’a pas rechigné, ni ronchonné, plus de deux jours.

 

« Sommes toute, que vous a-t-on enseigné au collège, Le latin ? Mais c’est bon pour servir la messe ! Apprenez donc plutôt à faire des jambages, des pleins et des déliés. »

 

Et il me donne des conseils pour la queue des lettres longues et pour la panse des lettres rondes. Nous restons même après la fermeture des bureaux, pour soigner mon anglaise, sur laquelle je sue sang et eau.

 

Un jour, à travers la croisée, un ancien camarade m’a vu, un de la bande des républicains.

 

« Tu faisais des émeutes autrefois ; tu fais des majuscules maintenant ! »

 

Eh bien, oui ! mais, mes majuscules faites, je suis libre, libre jusqu’au lendemain.

 

J’ai ma soirée à moi, – le rêve de toute ma vie ! – et je n’ai qu’à me lever aussi tôt que les ouvriers pour avoir encore deux heures de frais travail, avant de venir vérifier le sexe des mioches.

 

Je les démaillote, mais je me suis démailloté aussi, et je pourrai montrer que je suis un homme à qui voudra regarder.

 

Enterrement Murger.

 

J’ai demandé congé pour suivre le convoi d’un illustre.

 

Je veux voir les célébrités qui accourront en foule ; je veux entendre aussi ce que l’on dira sur sa tombe.

 

On a pleurardé, voilà tout.

 

On a parlé d’une maîtresse et d’un toutou que le défunt aimait bien, on a jeté des roses sur sa mémoire, des fleurs dans le trou, de l’eau bénite sur le cercueil ; – il croyait en Dieu ou était forcé de paraître y croire.

 

Des pioupious aussi suivaient le cortège avec leurs fusils : le peloton des décorés.

 

Il avait la croix ; c’était comme une médaille d’aveugle, une contremarque de charité. On ne laisse pas crever de faim les légionnaires ; resté misérable, il avait dû nouer sa gloire, comme une queue de cheval, avec le ruban rouge.

 

Je suis revenu songeur, et soudain j’ai senti dans mes entrailles un tressaillement de colère. Il m’a fallu huit jours encore pour comprendre ce qui remuait en moi – un matin, je l’ai su.

 

 

C’était mon livre, le fils de ma souffrance, qui avait donné signe de vie devant le cercueil du bohème enseveli en grande pompe et glorifié au cimetière, après une vie sans bonheur et une agonie sans sérénité.

 

À l’œuvre donc ! et vous allez voir ce que j’ai dans le ventre, quand la famine n’y rôde pas, comme une main d’avorteuse qui, de ses ongles noirs, cherche à crever les ovaires !

 

Moi qui suis sauvé, je vais faire l’histoire de ceux qui ne le sont pas, des gueux qui n’ont pas trouvé leur écuelle.

 

C’est bien le diable si, avec ce bouquin-là, je ne sème pas la révolte sans qu’il y paraisse, sans que l’on se doute que sous les guenilles que je pendrai, comme à la Morgue, il y a une arme à empoigner, pour ceux qui ont gardé de la rage ou que n’a pas dégradés la misère.

 

Ils ont imaginé une bohème de lâches, – je vais leur en montrer une de désespérés et de menaçants !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:41

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Il fait lugubre dans ma chambre, une chambre de trente francs qui a vue sur un boyau de cour où, au-dessus d’un tas de débris, est juché un pigeonnier dont les roucoulements me désespèrent.

 

Je n’entends guère que cette musique irritante, et les sanglots d’une femme qui occupe, près de moi, un cabinet sombre qu’elle n’arrive pas à payer, et qui se lamente – institutrice à cheveux gris dont on ne veut plus et qui cherche des leçons à dix sous.

 

La malheureuse ! Je l’ai rencontrée l’autre soir qui, pour ce prix-là, offrait à des garçons de salle du Val-de-Grâce ses caresses de vieille et entrouvrait sa robe pour laisser prendre ses seins.

 

J’aurais voulu partir : il me semble qu’il passe à travers la cloison une odeur qui empoisonne ma pensée !

 

Il a bien fallu rester, cependant, et ne point donner congé, car j’aurais dû débourser pour rien une quinzaine. Or, j’ai réglé ma vie – le livre de comptes est là, près du livre de souvenirs – mon budget est inexorable. Je n’ai qu’à courber la tête sur le papier et à me bourrer les oreilles de coton, pour rester sourd aux hoquets de douleur de la voisine et aux ronrons de tendresse des tourterelles.

 

L’une d’elles va souvent, sur la fenêtre du cabinet, chercher un peu de pain qu’y émiettent les mains de la pauvresse, des mains qui sentent encore la sueur d’amour des infirmiers.

 

Au collège, la colombe était l’oiseau des voluptés et se rengorgeait sur l’épaule des déesses et des poètes. Ici, elle fait la belle et s’aiguise le bec contre les vitres d’une pierreuse. Gemuere palumboe.

 

Je me lève à six heures, j’enveloppe mes pieds dans un restant de paletot, parce que le carreau est froid, et je travaille jusqu’au moment où il faut se diriger vers la mairie.

 

Je reviens à la besogne de cinq à huit heures seulement, pas plus tard. Le soir me fait peur, dans ce taudis de la rue Saint-Jacques, tout près de l’ancien Carrefour de la guillotine, tout contre l’Hôpital militaire, tout proche de l’Hôtel des Sourds-Muets. Les alentours manquent de gaieté, vraiment !

 

« Mais en te mettant à la croisée, tu peux voir le panthéon, où tu iras dormir un jour si tu deviens un grand homme », m’a dit, en ricanant, Arnould, qui est venu me voir.

 

Je ne crois pas au Panthéon, je ne rêve pas le titre de grand homme, je ne tiens pas à être immortel après ma mort – je tiendrais seulement à vivre de mon vivant !

 

Je commence à y arriver, mais il fait encore bien sale et bien triste sur le chemin.

 

La femelle d’à côté s’est enhardie ; elle se soûle, maintenant, et amène des hommes qui boivent avec elle.

 

Un jour, un de ces pochards a refusé de cracher au bassinet et a voulu la battre ; elle a appelé au secours.

 

C’est moi qui ai tordu le poignet de l’ivrogne – il avait ramassé un couteau sur une assiette à fromage, et allait frapper le ventre de la femme. Je l’ai poussé jusqu’à la porte de l’allée, que j’ai refermée sur lui, et contre laquelle il a cogné plus d’un quart d’heure, en criant : « Viens-y donc, le mangeur de blanc ! »

 

Du coup, on a chassé l’institutrice, a dit la logeuse avec une nuance de regret. Et il n’y a plus que les ramiers qui s’aiment et font leurs crottes devant ma fenêtre, ne trouvant plus de pain sur l’autre.

 

Mon travail n’avance guère, pourtant. C’est qu’aussi il gèle dans cette chambre, et qu’il est long à faire flamber, mon tas de houille ! Je grelotte, en brûlant des allumettes, et si j’ai le courage de m’asseoir devant ma table, sans feu dans la cheminée, peu à peu le frisson vient et la pensée s’en va.

 

J’ai longtemps réfléchi. Je suis allé à Sainte-Geneviève chercher, dans les livres, des procédés d’allumage qui puissent me sauver des longues stations en chemise, devant le foyer plein de fumée et non de flammes, avec la fraîcheur du matin sur mes jambes nues.

 

Mais j’ai échoué, et le vent est au nord. Je ne fais rien depuis huit jours – que prendre des notes au crayon, en sortant à peine mes bras du lit.

 

J’ai essayé d’aller écrire à la bibliothèque. Mais, si j’ai trop froid ici, là-bas j’ai trop chaud. Mes idées s’amollissent et se décolorent, comme la viande rouge au fond de la marmite, dans cette atmosphère d’une moiteur pesante, et je roupille sur mon papier blanc. Un invalide vient me réveiller insolemment.

 

N’arriverai-je donc pas à attaquer mon livre avant le printemps ?

 

Eh bien, si ! Je ferais plutôt faillite ! Je sors de la maison Dulamon et Cie, à laquelle j’ai été présenté par un ancien collègue de mon père, qui vend du latin aux enfants.

 

Nous avons fait marché pour une robe de chambre avec capuchon, cordelière et traîne, en drap de couvent. On doit me la livrer dans une semaine, contre moitié – prix convenu, l’autre moitié payable à la fin du mois prochain. En tout : soixante francs.

 

Je flâne jusqu’au jour de la réception.

 

La voici !

 

« Prenez vos trente francs ! »

 

L’homme les a empochés, et a filé. Moi, je me carre dans mon froc de laine.

 

Ah ! bourgeois qui l’avez taillé, mercier qui l’avez vendu, vous ne savez pas ce que vous venez de faire ! Vous venez de donner une guérite à la sentinelle d’une armée qui vous en fera voir de dures !

 

Si cette houppelande n’avait point été bâtie, je lâchais pied, peut-être, en face de l’âtre noir, je fuyais ma cellule glacée, je jetais le manche après la cognée – je n’écrivais pas mon livre !

 

Le moment de l’échéance approche ! Nous sommes au 22, c’est pour le 30 !

 

J’ai profité de ce que c’était dimanche et de ce que je n’allais pas au bureau, pour mettre la dernière main à mon ouvrage, et achever de recopier.

 

Vite, relisons-nous ! … Des ciseaux, des épingles ! Il faut retrancher ceci, ajouter cela !

 

J’ai jeté de l’encre de tous les côtés. Des passages entiers sont comme des bandeaux de taffetas noir sur l’œil, ou comme des bleus sur le nombril ! Je me suis coupé avec les ciseaux, piqué avec les épingles ; des gouttelettes de sang ont giclé sur les pages – on dirait les mémoires d’un chiffonnier assassin !

 

C’est que le mercier n’attendra pas ! Il ira me relancer à la mairie, montrera mon billet, criera, et je serai destitué. Car je suis fonctionnaire, maintenant, et je dois faire honneur à ma signature, sous peine de compromettre le gouvernement, qui ne me donne pas quinze cents francs par an pour que je vive en bohème.

 

Il est trois heures. J’entends carillonner les vêpres. Pas un bruit dans la maison – que la toux d’un poitrinaire qui finit de cracher son dernier poumon.

 

Oh ! que c’est affreux d’être obscur, pauvre, isolé !

 

Le quart, la demie !

 

J’étais resté la main sur mes yeux pour les empêcher de pleurer. Mais il ne s’agit pas de rêvasser. Et ma dette !

 

Il s’agit de me rendre chez le rédacteur en chef du Figaro, de pénétrer dans son foyer. On ne le trouve pas au journal, à la sortie du bureau, pendant la semaine ; et, d’ailleurs, on n’écoute guère les inconnus, dans ces endroits-là.

 

Me recevra-t-il ? n’est-ce point son jour de repos ? On dit qu’il aime ses enfants, et qu’il veut les embrasser tranquillement, sans être importuné pendant ses vingt-quatre heures de vacances.

 

Ah ! tant pis !

 

Comme mes jambes flageolent en montant l’escalier !

 

Je sonne.

 

« M. de Villemessant ?

 

Il n’y est pas. Monsieur est parti depuis une semaine pour la campagne et ne reviendra que dans quinze jours. »

 

Absent ! … Mais alors je suis perdu !

 

La bonne a dû lire mon désespoir sur ma figure.

 

Elle voit, d’ailleurs, le bout de mon manuscrit roulé, crispé, qui a l’air de se tordre de douleur au fond de ma poche.

 

Elle ne ferme pas la porte, et se décide enfin à me dire qu’à défaut de Villemessant son gendre est à la maison, que si je veux donner mon nom elle le fera passer, et, que même, elle remettra ce que j’apporte.

 

En disant cela, elle désigne du coin de l’œil l’article, qui ressemble à un hérisson, avec ses épingles de raccord. Je le sors, et le lui fais prendre par le ventre, pour qu’elle ne se pique pas. Elle rit, d’un air compatissant, et part – en le tenant à bras tendu.

 

On me laisse seul pendant un quart d’heure, au moins.

 

Enfin la porte s’ouvre :

 

« Mais ça mord, votre copie, cher monsieur ! » dit un gros homme chauve, en secouant ses doigts en saucisses.

 

Je m’excuse en balbutiant :

 

« N’importe ! J’ai vu le titre, j’ai lu dix lignes, ça mordra sur le public aussi ! Nous publierons cela, jeune homme ! Par exemple, il faudra attendre quelque temps ; c’est long en diable ! »

 

Attendre ? Ma foi, je lui explique que je ne peux pas attendre.

 

« J’ai une perte de jeux à régler demain, et c’est pourquoi j’ai osé venir tout droit ici.

 

Tiens, tiens ! vous pelotez donc la dame de pique ? Est-ce que vous tirez à cinq ? »

 

Je ne sais pas ce que c’est de tirer à cinq ; mais il faut bien répondre quelque chose, et d’une voix caverneuse je dis :

 

« Oui, Monsieur, je tire à cinq.

 

Cristi ! vous avez de l’estomac ! »

 

Beaucoup trop ! je m’en suis aperçu souvent ; les jours de jeûne surtout.

 

« Tenez, Voilà un mot pour le caissier. Présentez-le-lui demain, on vous donnera cent francs. C’est le grand prix, mais votre article a du chien ! au revoir ! »

 

Du chien ? … Peut-être bien !

 

Je n’ai pas regardé, comme on l’enseigne à la Sorbonne, si ce que j’écrivais ressemblait à du Pascal ou à du Marmontel, à du Juvénal ou à du Paul-Louis Courier, à Saint-Simon ou à Sainte-Beuve, je n’ai eu ni le respect des tropes, ni la peur des néologismes, je n’ai point observé l’ordre nestorien pour accumuler les preuves.

 

J’ai pris des morceaux de ma vie, et je les ai cousus aux morceaux de la vie des autres, riant quand l’envie m’en venait, grinçant des dents quand des souvenirs d’humiliation me grattaient la chair sur les os – comme la viande sur un manche de côtelette, tandis que le sang pisse sous le couteau.

 

Mais je viens de sauver l’honneur à tout un bataillon de jeunes gens qui avaient lu les Scènes de Bohème et qui croyaient à cette existence insouciante et rose, pauvres dupes à qui j’ai crié la vérité !

 

S’ils en tâtent encore, de cette vie-là, c’est qu’ils ne seront bons qu’à faire du fumier d’estaminet ou du gibier de Mazas ! À l’issue de leurs trente ans, ils seront happés au collet par le suicide ou la folie, par le gardien d’hospice ou le gardien de prison, ils mourront avant l’heure ou seront déshonorés à leur moment.

 

Je ne les plaindrai pas, moi qui ai déchiré les bandages de mes blessures pour leur montrer quel trou font, dans un cœur d’homme, dix ans de jeunesse perdue !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:41

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La mode est aux conférences : Beauvallet doit lire Hernani au Casino-Cadet.

 

Séance solennelle ! great attraction ! C’est une protestation contre l’Empire, en l’honneur du poète des Châtiments.

 

Mais il faudra, comme au Cirque, un artiste d’ordre inférieur, clown ou singe, de ceux qui, après le grand exercice, occupent la piste, tandis que l’on reprend les chapeaux et que l’on fait appeler les voitures.

 

On m’a offert d’être le singe : j’ai accepté.

 

Dans quel cerceau sauterai-je ? J’offre et je prends pour titre : Balzac et son œuvre.

 

Les histoires de Rastignac, de Séchard et de Rubempré m’ont agrippé le cerveau. La Comédie humaine est souvent le drame de la vie pénible – le pain ou l’habit arraché à crédit ou payé à terme, avec les fièvres de la faim et les frissons du papier-douleur. Il est impossible que je ne trouve pas quelque chose de poignant à dire, en parlant de ces héros qui sont mes frères d’ambition et d’angoisse !

 

Le jour de la représentation est venu – le Maître et le singe ont leurs noms accolés sur le programme.

 

Il y aura du monde. Les vieilles barbes de 48 seront là pour se retrousser contre Bonaparte, chaque fois qu’un hémistiche prêtera à une allusion républicaine. Il y aura aussi toute la jeune opposition : des journalistes, des avocats, des bas-bleus qui, de leur jarretière, étrangleraient l’empereur s’il tombait sous leurs griffes roses, et qui ont mis leur chapeau des dimanches en bataille.

 

Mais, de loin, je vois qu’on se pousse devant la porte du Grand-Orient, autour d’un homme qui colle sur l’affiche une bande fraîche.

 

Que se passe-t-il ?

 

On a interdit la lecture du drame d’Hugo, et les organisateurs annoncent que l’on remplacera Hernani par Le Cid.

 

Beaucoup s’en vont, après avoir dédaigneusement épelé mes quatre syllabes… qui ne leur disent rien.

 

« Jacques Vingtras ?

 

Connais pas. »

 

Personne ne connaît, sauf quelques gens de presse, ceux de notre café qui, venus exprès, restent pour voir comment je m’en tirerai, et dans l’espoir que je ferai four ou scandale.

 

Je laisse débiter les alexandrins et m’en vais attendre à la brasserie la plus voisine.

 

« À ton tour ! Ça va être à toi. »

 

Je n’ai que le temps de grimper les escaliers.

 

« À vous ! à vous ! »

 

Je traverse la salle ; me voici arrivé sur l’estrade.

 

Je prends du temps, pose mon chapeau sur une chaise, jette mon paletot sur un piano qui est derrière moi, tire mes gants lentement, tourne la cuiller dans le verre d’eau sucrée avec la gravité d’un sorcier qui lit dans le marc de café. Et je commence, pas plus embarrassé que si je pérorais à la crémerie :

 

« Mesdames, messieurs… »

 

J’ai aperçu, dans l’auditoire, des visages amis, je les regarde, je m’adresse à eux, et les mots sortent tout seuls, portés par ma voix forte jusqu’au fond de la salle.

 

C’est la première fois que je parle en public, depuis le Deux-Décembre. Ce matin-là, je montais sur les bancs et sur les bornes pour apostropher la foule et crier : « Aux armes ! », je haranguais un troupeau d’inconnus, qui passèrent sans s’arrêter.

 

Aujourd’hui, je suis en habit noir, devant des parvenus endimanchés qui se figurent avoir fait acte d’audace, parce qu’ils sont venus pour entendre lire des vers.

 

Vont-ils me comprendre et m’écouter ?

 

On déteste Napoléon, dans ce monde de puritains, mais on n’aime pas les misérables dont le style sent la poudre de Juin plus que celle du coup d’État. Ces vestales à moustaches grises de la tradition républicaine sont – comme étaient Robespierre et tous les sous-Maximiliens, leurs ancêtres – des Bridoisons austères de la forme classique.

 

Et les cravatés de blanc qui sont là, et qui m’ont lu, ont été déroutés, les cuistres, par mes attaques d’irrégulier, déchaînées moins contre le buste de Badinguet que contre la carcasse de la société tout entière, telle qu’elle est bâtie, la gueuse, qui n’a que du plomb de caserne à jeter dans le sillon où les pauvres se tordent de douleur et meurent de faim – crapauds à qui le tranchant du soc a coupé les pattes, et qui ne peuvent même pas faire résonner, dans la nuit de leur vie, leur note désolée et solitaire !

 

Seulement, à cette heure, c’est le dédain plus que le désespoir qui gonfle mon cœur, et le fait éclater en phrases que je crois éloquentes. Dans le silence, il me paraît qu’elles frappent juste et luisent clair.

 

Mais elles ne sont pas barbelées de haine.

 

Ce n’est point la générale, c’est la charge que je bats, en tapin échappé aux horreurs d’un siège et qui, porté tout d’un coup en pleine lumière, crâne et gouailleur, riant au nez de l’ennemi, se moquant même des ordres de l’officier, et de la consigne, et de la discipline, jette son képi d’immatriculé dans le fossé, déchire ses chevrons, et tambourine la diane de l’ironie avec l’enthousiasme des musiciens de Balaklava.

 

Ma foi, pendant que j’y suis, je m’en vais leur dégoiser tout ce qui m’étouffe !

 

J’oublie Balzac mort pour parler des vivants, j’oublie même d’insulter l’Empire, et j’agite, devant ces bourgeois, non point seulement le drapeau rouge, mais aussi le drapeau noir.

 

Je sens ma pensée monter et ma poitrine s’élargir, je respire enfin à pleins poumons. J’en ai, tout en parlant, des frémissements d’orgueil, j’éprouve une joie presque charnelle ; – il me semble que mon geste n’avait jamais été libre avant aujourd’hui, et qu’il pèse, du haut de ma sincérité, sur ces têtes qui, tournées vers moi, me fixent, les lèvres entrouvertes et le regard tendu !

 

Je tiens ces gens-là dans la paume de ma main, et je les brutalise au hasard de l’inspiration.

 

Comment ne se fâchent-ils pas ?

 

C’est que j’ai gardé tout mon sang-froid, et que, pour faire trou dans ces cervelles, j’ai emmanché mon arme comme un poignard de tragédie grecque, je les ai éclaboussés de latin, j’ai grandsièclisé ma parole, – ces imbéciles me laissent insulter leurs religions et leurs doctrines parce que je le fais dans un langage qui respecte leur rhétorique, et que prônent les maîtres du barreau et les professeurs d’humanités. C’est entre deux périodes à la Villemain que je glisse un mot de réfractaire, cru et cruel, et je ne leur laisse pas le temps de crier.

 

Puis il y en a que je terrorise !

 

Tout à l’heure, je venais de crever un de leurs préjugés avec une phrase méchante comme un couteau rouillé.

 

J’ai vu toute une famille s’étonner et se récrier, le père cherchait son pardessus, la fille rajustait son châle. Alors, j’ai dirigé de ce côté mon œil dur, et je les ai cloués sur leur banc d’un regard chargé de menaces. Ils se sont rassis épouvantés, et j’ai failli pouffer de rire.

 

Mais il est temps de conclure ; il me faut ma péroraison, je la brûle !

 

L’aiguille a fait son tour… Je viens de finir mon heure et de commencer ma vie !

 

On a parlé de moi, pendant vingt-quatre heures, dans quelques bureaux de journaux et quelques cafés du boulevard. Ces vingt-quatre heures-là suffisent, si je suis vraiment bien bâti et bien trempé. Je n’ai plus la tête dans un sac, le cou dans un étau.

 

Allons, la journée a été bonne ; et ma salive a nettoyé la crasse des dernières années, comme le sang de Poupart avait lavé la crotte de notre jeunesse !

 

Je pouvais ne jamais saisir cette occasion. Elle m’échappait, en tout cas, si j’étais resté de l’autre côté de l’eau, si seulement je n’avais pas fréquenté l’estaminet où vont quelques plumitifs ambitieux.

 

C’est parce que je suis venu manger à cette table d’hôte, parce que je me suis grisé quelquefois et qu’étant gris j’ai eu de l’audace et de l’entrain, c’est parce que je suis sorti de la vie de travail acharné et morne pour flâner avec ces flâneurs, que je suis parvenu enfin à trouer l’ombre et à déchirer le silence.

 

Il fallait avoir un louis à casser de temps en temps ! … Je l’avais le jour où je touchais mes appointements.

 

Combien je te bénis, petite place de 1500 francs qui m’as permis d’aller là dépenser dix francs, les premiers du mois, trois francs les autres jours, qui m’as donné des airs de régulier et m’as valu, pour ce motif, des leçons à cent sous l’heure – les mêmes que j’avais fait payer cinquante centimes pendant si longtemps !

 

C’est cet emploi de rien du tout qui m’a sauvé ; c’est grâce à lui que je déjeune ce matin.

 

Car ma conférence ne m’a pas rapporté un écu. Le directeur m’a payé en nature, largement : hier soir nous avons fait un bon dîner.

 

Mais aujourd’hui mon gousset est vide : je ne suis pas plus riche que si l’on m’avait sifflé. Mes gants, mes bottines, ma chemise d’apparat m’ont coûté les yeux de la tête. Comment souperai-je ?

 

Vers neuf heures, mes boyaux grognaient terriblement. Je me suis rendu au Café de l’Europe, où des camarades ont crédit, et j’ai accepté une bavaroise – parce qu’on y met des flûtes.

 

Le lendemain, comme d’habitude, je suis allé à la mairie. Les employés, qui m’ont vu venir, sortent sur le seuil de leurs bureaux.

 

« Qu’y a-t-il donc ?

 

Monsieur Vingtras ! Le maire vous demande. »

 

Du couloir, j’aperçois en effet, par la porte de la salle des mariages entrebâillée, le maire qui m’attend.

 

Il me fait entrer dans son cabinet.

 

« Monsieur, vous devinez sans doute pourquoi je vous ai appelé ?

 

– ? … »

 

« Non ? … Eh bien, voici. Vous avez prononcé dimanche, au Casino, un discours qui est une véritable offense au gouvernement. Ce sont, du moins, les termes dont s’est servi l’inspecteur d’Académie, dans son rapport communiqué au préfet. Personnellement, j’ai à vous exprimer mon étonnement de vous voir compromettre une administration dont je suis le chef et une situation qui, vous me l’avez dit vous-même, est, quoique infime, votre véritable et seul gagne-pain. Officiellement, j’ai à vous avertir qu’il vous sera désormais interdit de remonter à la tribune, et à vous prier de me remettre ou de me promettre votre démission. »

 

Ne pas remonter à la tribune – de cela je m’en console ; après tout, le coup est porté, et j’aurai, de plus, le bénéfice de la persécution.

 

Mais remettre ma démission ! perdre ma petite place ! cette idée me donne froid dans le dos. Tous les bouts d’articles qui me promettent un avenir glorieux ne valent pas une soupe. Et je suis habitué à la soupe maintenant, et j’aurais beaucoup de peine à rester plus d’un jour sans manger !

 

Il a bien fallu partir, cependant. J’ai pâli en serrant la main de ce brave homme, et en disant adieu à cette bicoque.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:41

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Que faire ?

 

Me voilà lancé à nouveau dans la politique. Mais, aujourd’hui, je n’ai pas à craindre de faire destituer mon père, je n’ai plus le boulet de la famille au pied, je suis maître de moi. Il ne s’agit que de savoir si j’ai du talent et du courage !

 

Pauvre garçon ! crois cela et bois de l’eau, de cette eau sale que tu as lapée si longtemps, dans les cruches ébréchées des garnis – comme les chiens errants trempent leur langue dans le ruisseau – et qui va redevenir ta boisson, malgré ton triomphe d’hier, si tu veux demeurer un homme libre !

 

Tiré du bourbier ? … allons donc ! Tu n’as que la tête hors de la vase, le reste est encore englué.

 

Plains-toi ! Tu agonisais sans que l’on te vît souffrir, on te regardera claquer maintenant !

 

Girardin avait chargé Vermorel de me prévenir qu’il voulait me voir.

 

« Qu’il vienne dimanche. »

 

J’y suis allé.

 

Il m’a fait attendre deux heures et m’aurait oublié, dans la bibliothèque vide où tombait le crépuscule, si je n’avais ouvert la porte, grimpé l’escalier, forcé la consigne, et pénétré dans le cabinet où il fouaillait de reproches trois ou quatre individus qui baissaient la tête et se rejetaient les torts, comme des écoliers qui ont peur du maître.

 

Il s’est à peine excusé, a continué de traiter en laquais les gens qui étaient là – dont un ou deux avaient les cheveux blancs – et m’a expédié, à mon tour, par une phrase brève :

 

« Tous les matins, à sept heures, je suis visible ; demain, si vous voulez. »

 

Il m’a salué ; et voilà !

 

Je ne m’attendais pas à la sécheresse de cet accueil. Je ne croyais pas surtout assister à cette scène de la rédaction brutalisée comme de la valetaille.

 

6 heures du matin.

 

Il me faut trois quarts d’heure pour arriver jusqu’à la grille de l’hôtel ; je traverse la cour, gravis le perron, pousse la grande porte vitrée, et me trouve aussi embarrassé que si j’étais dans la rue. Des domestiques sont là qui bâillent, ouvrent les fenêtres et secouent les tapis. Je les prie d’avertir Jean, le valet de chambre, qui m’annoncera à son maître.

 

Me voici enfin devant lui.

 

Quel visage blafard ! quel masque de pierrot sinistre ! Une face exsangue de coquette surannée ou d’enfant vieillot, émaillée de pâleur, et piquée d’yeux qui ont le reflet cru des verres de vitres !

 

On dirait une tête de mort, dont un rapin farceur aurait bouché les orbites avec deux jetons blancs, et qu’il aurait ensuite posée au-dessus de cette robe de chambre, à mine de soutane, affaissée devant un bureau couvert de papiers déchiquetés et de ciseaux les dents ouvertes.

 

Nul ne croirait qu’il y a un personnage là-dedans !

 

Ce sac de laine contient, pourtant, un des soubresautiers du siècle, un homme tout nerfs et tout griffes qui a allongé ses pattes et son museau partout, depuis trente ans. Mais comme les félins, il reste immobile quand il ne sent pas, à sa portée, une proie à égratigner ou à saisir.

 

Le voilà donc, ce remueur d’idées, qui en avait une par jour au temps où il y avait une émeute par soir, celui qui a pris Cavaignac par le hausse-col et l’a jeté à bas du cheval qui avait rué contre les barricades de Juin. Il a assassiné cette gloire, comme il avait déjà tué un républicain dans un duel célèbre.

 

On ne voit plus, sous sa peau ni sur ses mains, trace de sang – ni le sien, ni celui des autres !

 

Non, ce n’est pas une tête de mort ; c’est une boule de glace où le couteau a dessiné et creusé un aspect humain, et buriné, de sa pointe canaille, l’égoïsme et le dégoût qui y ont fait des taches et des traînées d’ombre, comme le vrai dégel dans le blanc du givre.

 

Tout ce qui évoque une idée de blêmissement et de froid peut traduire l’expression de ce visage.

 

Il m’a laissé de son spleen dans l’âme, de sa neige dans les artères !

 

Je suis sorti en grelottant. Dehors, il m’a semblé que mes veines étaient moins bleues sous l’épiderme brun, l’arc de mes lèvres s’est détendu, et j’ai roulé des yeux blancs vers le ciel.

 

D’ailleurs, je lui avais amené, en ma personne, un pauvre et un simple. Il l’a deviné tout de suite, je l’ai vu, – et j’ai senti que, déjà, il me méprisait.

 

J’allais lui demander un avis, un conseil, et même, dans son journal, un coin où mettre ma pensée et continuer, la plume à la main, ma conférence de combat.

 

Qu’a-t-il dit ?

 

En langage de télégramme, avec deux mots gelés il m’a réglé mon compte.

 

« Irrégulier ! dissonant ! »

 

À toutes mes questions, qui parfois le pressaient, il n’a répondu que par ce marmottement monotone. Je n’ai pu tirer rien autre chose de ses lèvres cadenassées.

 

Rencontrant Vermorel, le soir, je lui ai conté ma visite, et j’ai vomi ma colère.

 

Lui, avait revu Girardin ; il m’a brusquement interrompu :

 

« Mon cher, il ne prend que des gens dont il fera des larbins ou des ministres et qui seront son clair de lune… pas d’autres ! Il m’a parlé de votre entrevue. Savez-vous ce qu’il m’a dit de vous ? « Votre Vingtras ? Un pauvre diable qui ne pourra pas s’empêcher d’avoir du talent, un enragé qui a un clairon à lui et qui voudra en jouer, au nom de ces idées et pour la gloire, taratati, taratata ! Croit-il pas que je vais le mettre avec mes souffleurs de clarinette, pour qu’on ne les entende plus ? »

 

Il a dit cela ?

 

Mot pour mot. »

 

J’ai été me coucher là-dessus et j’ai passé la nuit en face de cette conversation qui m’a fait frémir d’orgueil… et trembler de peur.

 

Je n’ai pas dormi. Le lendemain, au saut du lit, ma résolution était prise ; je m’habille, mets mes gants, et en route pour l’hôtel de Girardin.

 

Il a retiré son masque devant Vermorel, je vais lui demander de l’enlever devant moi ; s’il ne l’ôte pas, je le lui arracherai !

 

« Oui, monsieur, vous avez une personnalité dont vous êtes l’otage, et qui vous condamne à vivre hors de nos journaux. La presse politique vous évincera ; aussi bien les autres que moi, entendez-vous ! Il nous faut des disciplinés, bons pour la tactique et la manœuvre… jamais vous ne vous y astreindrez, jamais !

 

Mais mes convictions ?

 

Vos convictions ? Elles doivent adopter la rhétorique courante, le mode de défense qui est dans l’air. Or, vous avez une langue à vous ; vous ne vous l’arracherez pas de la bouche, alors même que vous l’essaieriez ! Rien à faire, rien ! Je ne voudrais pas de vous, quand vous me paieriez pour ça ! »

 

« Eh bien, ai-je dit, désespéré, je ne vous propose plus d’être un polémiste à cocarde rouge, je vous demande seulement de devenir un collaborateur littéraire, de vous vendre mon talent… puisque vous prétendez que j’en ai ! »

 

Il a mis son menton glabre dans sa main et a hoché la tête.

 

« Pas davantage, mon cher monsieur. Tandis que vous exécuteriez des variations sur les petites fleurs des bois ou les petites sœurs des pauvres, il s’échapperait de votre mirliton des notes de cuivre. À votre insu, même. Et, vous le savez, ce ne sont point tant les paroles mâles que l’accent viril qui font peur à l’Empire. On me supprimerait tout aussi bien pour un article de vous sur la goguette de Romainville que pour un article d’un autre sur le gouvernement de M. Rouher.

 

Je suis donc condamné à l’obscurité et à la misère !

 

Faites des livres ! Et encore je ne suis pas bien sûr qu’on les imprimera, ou qu’ils ne seront pas poursuivis. Faites un héritage plutôt croyez-moi ! ou de la Bourse, ou de la Banque… ou une révolution ! Choisissez.

 

–     Je choisirai. »

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:40

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« Oui, vous êtes bête comme un cochon ! Ah ! mes enfants ! quel machin que ce Vingtras ! Le voilà qui pisse de l’œil parce qu’il ne peut pas faire d’articles sur la Sociale, dans la boîte à Girardin ! … Et vous dites qu’il ne veut même pas de vos petites fleurs des bois ? Eh bien, je les prends, moi ; à cent francs la botte, une tous les samedis. »

 

C’est Villemessant qui, me rencontrant à l’angle du boulevard, m’a demandé ce que je devenais et m’a fait cette proposition, après m’avoir bousculé avec son ventre, après m’avoir déclaré que j’étais bête comme un cochon.

 

« Ah ! mes enfants quel machin que ce Vingtras ! »

 

Une heure après, je l’ai retrouvé, par hasard, au détour d’une rue ; il criait encore :

 

« Quel machin ! Ah mes enfants ! »

 

Eh bien, oui ! j’avais souhaité de porter dans la politique ma réputation naissante, de sauter en plein champ de bataille…

 

Girardin m’a guéri de ce rêve-là.

 

Je ne me suis fié, cependant, ni à ses avis, ni à ses conseils. J’ai monté d’autres escaliers – je les ai redescendus Gros-Jean comme devant. Nulle part il n’y a de place pour mes brutalités.

 

Je laisse bien passer le bout de mon drapeau entre les lignes de mes chroniques du Figaro ; dans mes bouquets du samedi je glisse toujours un géranium sanglant, une immortelle rouge, mais perdue sous les roses et les œillets.

 

Je raconte des histoires de campagne ou de baraque, des souvenirs du pays ou des amours de foire ; mais, si je parle des va-nu-pieds, c’est en saupoudrant de soleil leur misère, et en faisant cliqueter les paillettes de leurs costumes.

 

LE LIVRE.

 

Voici qu’en comptant les feuillets, il me semble que j’ai achevé mon œuvre ! L’enfant est sorti… celui dont le premier tressaillement date de l’enterrement de Murger !

 

Le voilà devant moi. Il rit, il pleure, il se débat dans cette ironie et ces larmes – j’espère qu’il saura faire son chemin.

 

Mais comment ?

 

Ceux du bâtiment disent tous que les articles en volumes « c’est des fours » et que les libraires n’en veulent plus.

 

J’ai tout de même pris mon gosse sous le bras, et nous sommes allés frapper à deux ou trois portes. On nous a, partout, poliment priés de déguerpir.

 

À la fin, cependant, là-bas, au diable, un éditeur qui commence s’est aventuré à parcourir les premiers feuillets.

 

« Topez là ! vous aurez des épreuves à corriger dans quinze jours, et le bon à tirer dans deux mois. »

 

J’ouvre les narines, je me gonfle.

 

Le bon à tirer, cela équivaut au commandement de « Feu » à la barricade, c’est le fusil passé à travers la persienne !

 

Le livre va paraître, le livre a paru.

 

Cette fois, il me semble bien que je suis arrivé. J’ai plus que le visage hors de terre, je suis délivré jusqu’à la ceinture, jusqu’au ventre – je crois que je n’aurai plus jamais faim.

 

Ne t’y fie pas trop, Vingtras !

 

Mais, en attendant, savoure ton succès, mon bonhomme : le vagabond et l’inconnu d’hier a du rata dans sa gamelle, avec un brin de laurier.

 

Le bouquin va de l’avant, le môme a vraiment du sang, et l’on trinque à sa santé dans les cafés du boulevard et les mansardes du Quartier latin. Les sans-le-sou ont reconnu un des leurs, les bohèmes ont vu le gouffre, j’ai sauvé de la fainéantise ou du bagne un tas de garçons qui y couraient, par le sentier que Murger a bordé de lilas !

 

C’est toujours ça !

 

J’aurais pu rouler là-dedans, moi aussi !

 

J’en ai le frisson, quand j’y pense – même sous le rayon de ma jeune gloire !

 

Ma jeune gloire ? Je dis cela pour me rengorger un peu, mais, vraiment, je ne me trouve guère changé depuis que je lis, dans les journaux, qu’un jeune écrivain vient de naître, qui ira loin.

 

J’ai eu plus d’émotion à ma conférence ; j’ai été autrement secoué, les jours où il m’a été donné de parler au peuple. J’avais à jeter l’émotion, minute par minute, dans des cœurs qui palpitaient là, devant moi ; pour entendre leur battement, il me suffisait de pencher la tête, je pouvais voir flamber ma parole dans des yeux qui fixaient les miens et dont le regard me caressait ou me menaçait… c’était presque la lutte à main armée !

 

Mais ces gazettes que voilà sur ma table – comme des feuilles mortes ! – elles ne frémissent pas et ne crient point !

 

Où donc le bruit d’orage que j’aime ?

 

J’ai plutôt honte de moi, par moments, quand c’est seulement le styliste que la critique signale et louange, quand on ne démasque pas l’arme cachée sous les dentelles noires de ma phrase comme l’épée d’Achille à Scyros.

 

J’ai peur de paraître lâche à ceux qui n’ont entendu dans les cénacles à gueux, promettre que, le jour où j’échapperais à la saleté de la misère et à l’obscurité de la nuit, je sauterais à la gorge de l’ennemi.

 

C’est cet ennemi-là qui m’encense aujourd’hui.

 

En vérité, j’ai eu plus de gêne que de plaisir à recevoir certains saluts, faits par des hommes que je méprise.

 

Mon vrai bonheur, celui qui m’a arraché des yeux de sincères larmes d’orgueil, c’est lorsque, dans des lettres venues de je ne sais où, et qui m’ont rejoint je ne sais comment, j’ai trouvé des poignées de main d’ignorés et d’inconnus, de conscrit effaré ou de vaincu saignant.

 

« Si je vous avais lu plus tôt ! » dit le vaincu.

 

« Je ne vous avais pas lu ! » dit le conscrit.

 

J’ai donc pénétré dans la foule, il y a donc derrière moi des soldats, une armée ! … Ah ! j’ai passé des nuits à rôder dans ma chambre, tenant ces chiffons de papier dans mes doigts crispés, ruminant l’assaut sur le monde avec ces correspondants pour capitaines !

 

Heureusement, je me suis vu dans la glace : j’avais pris une attitude de tribun et rigidifiais mes traits, comme un médaillon de David d’Angers.

 

Pas de ça, mon gars : halte-là !

 

Tu n’as à copier ni les gestes des Montagnards, ni le froncement de sourcils des Jacobins, mais à faire de la besogne simple de combat et de misère.

 

Contente-toi donc de te dire qu’il est doux de sentir venir à soi des tendresses étrangères, quand on a été incompris et supplicié par les siens.

 

Avoue la joie que tu éprouves à te découvrir une famille, qui t’aime plus que ne t’aima la tienne, et qui, au lieu de t’insulter, ou de rire de tes grands espoirs, tend ses bras vers toi et te salue – comme dans les campagnes on salue l’aîné qui porte l’honneur et le fardeau du nom.

 

Oui, c’est là ce qui m’a pris l’âme.

 

Je me sens apprécié par quelques-uns et j’en avais vraiment besoin, car il est dur de rester, comme je l’ai fait, railleur et sombre, tout le long d’une jeunesse robuste.

 

Il y a dans ces lettres un billet de femme.

 

« Et personne ne vous a aimé pendant que vous étiez si pauvre ? »

 

Personne !

 

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:39

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J’ai retrouvé, au Figaro, un garçon que j’ai connu autrefois.

 

Encore un masque pâle, mais avec de beaux grands yeux clairs, la bouche fine, des dents de marbre, la peau grêlée, trouée, couturée, une barbiche au menton comme un fer de toupie, une chevelure crépue et laineuse, plantée comme la perruque d’un clown – les pointes de tout cela aiguisées, tordues, éternellement affilées par les doigts nerveux de l’homme – cette face étrange est juchée sur des épaules en portemanteau, et vissée dans un faux col qui l’empêche de tourner.

 

On dirait qu’elle a été fichée sur la nuque, après coup, et qu’on l’a adaptée, comme une tête-de-loup, sur l’épine dorsale, plus raide qu’un manche à balai !

 

Un ensemble osseux, crochu, anguleux, à ne pas prendre avec les mains de peur de s’y piquer !

 

J’ai pourtant vu des menottes câliner ce visage-là.

 

La première fois que je le rencontrai, il portait dans ses bras une enfant qui pleurait (la mère étant malade ou partie) et c’était lui qui faisait la maman et essuyait les larmes.

 

Il m’en vint un petit brouillard aux paupières, à moi aussi.

 

Je l’aidai à amuser la fillette qui, au bout d’un moment, se consola en tirant les cheveux du père – de drôles de cheveux, avec leur mèche vrillée qui faisait ressort sous les doigts mignons.

 

Rochefort écrivait des vaudevilles, en ce temps, avec un vieux bouffon. Il a fait du chemin depuis.

 

Il est devenu égratigneur d’Empire ; il égratigne avec son esprit, son courage, ses crocs, ses ongles, son toupet, sa barbiche, avec tout ce qu’il a de pointu sur lui, la peau des Napoléon. Et cela, en ayant l’air de s’en défendre, sans paraître y toucher : bélier à la corne sournoise, régicide à coiffure de pitre, abeille républicaine à corset rouge, qui s’est faufilée dans la ruche impériale et y tue les abeilles à corset d’or, frissonnantes sur le manteau de velours vert.

 

On se le dispute, dans les journaux. Voilà qu’il vient d’être enlevé au Figaro par Le Soleil, et Le Figaro ne sait à quel saint se vouer.

 

« Vingtras, voulez-vous prendre sa place ? » me crie à brûle-pourpoint Villemessant.

 

Déjà !

 

Ah ! je vais prendre ma revanche.

 

Ce ne sera pas pour rien que l’on aura mis si longtemps à deviner quelle force était en moi.

 

« Combien pour m’avoir ? … Dix mille francs ? Allons donc ! Il faut que mon année me rapporte ce que j’ai dépensé dans le ruisseau, pendant les dix ans que j’y ai trempé mes pattes gelées. Mettons dix-huit cents francs qu’on mangeait (oh ! pas plus !) du 1er Janvier à la Saint-Sylvestre. Donc, collez dix-huit mille balles, et ça y est. Sinon, non ! »

 

On a signé.

 

J’ai bien un peu fait l’Auvergnat ; le soir, je me suis vanté trop haut du chiffre arraché.

 

Mais, songez donc ! j’ai enlevé ce sac d’écus à la force d’une mâchoire, qui, pendant un quart de siècle, avait eu les dents longues !

 

J’aurais pu succomber vingt fois – tant d’autres ont sombré à mes côtés !

 

J’ai survécu. Ce n’est pas la faute des bourgeois. En les rançonnant aujourd’hui, je ne rentre pas précisément dans mon dû. Je ne les tiens pas quittes pour ça !

 

Et puis, ma fierté vient moins du taux élevé auquel on me cote, que de ce qu’en ma personne les irréguliers sont vengés.

 

J’ai fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là ! … Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes sous.

 

Eh bien, merci !

 

Il n’y a pas une semaine que je suis au Figaro, et voilà qu’ils en ont assez.

 

Le journal a une clientèle d’insouciants et d’heureux, d’actrices et de mondaines ; le fait est que je ne dois pas les faire rire toujours.

 

Une fois par hasard, du Vingtras, c’est drôle, comme une escapade chez Ramponneau, comme une dînette à la ferme où l’on trempe du pain noir dans du lait blanc, comme une visite d’élégante dans un logis de blousier où la soupe sent bon – mais quotidiennement, jamais !

 

Or, je ne puis ni ne veux être l’amuseur du boulevard.

 

Je n’ai pris personne en traître. Je sentais si bien, quand l’on m’a embauché, que j’aurais à lutter contre le Tout-Paris, que j’avais repoussé les rouleaux d’or, tant qu’on n’avait pas stipulé que je serais libre de mener la campagne à ma guise.

 

On savait à qui l’on avait affaire.

 

Il paraît que non.

 

Il ne me reste qu’à plier bagage ; je n’aurai pas été moi au péril de ma dignité, au risque de ma vie, pendant les jours obscurs, pour devenir un chroniquailleur d’atelier ou de boudoir, un guillocheur de mots, un écouteur aux portes, un fileur d’actualités !

 

« Si vous vouliez pourtant, avec votre coup de pinceau ! » dit Villemessant, qui tiendrait à me garder.

 

Oui, parbleu ! J’ai des adjectifs pour la rue Bréda aussi bien que pour le faubourg Antoine. Je m’entendrais tout autant à écraser des vessies de couleur sur ma palette qu’à bitumer mes toiles ou à buriner mes eaux-fortes.

 

Si je voulais… Oui, mais voilà, je ne veux pas ! Nous nous sommes trompés tous les deux. Vous voulez un égayeur, je suis un révolté. Révolté, je reste, et je reprends mon rang dans le bataillon des pauvres.

 

Car me voilà pauvre de nouveau, – encore, toujours !

 

On avait bien fait des traités, convenu que, dans le cas de séparation, je serais payé quand même. Et pourtant il a fallu lutter, car il s’agissait non seulement de la sécurité que donne l’argent en poche, mais d’une défaite à éviter. Ça a fini en marmelade : une combinaison, quelques billets de mille, l’offre d’un roman…

 

Je l’ai essayé, ce roman ! Mais, décidément, je ne suis pas assez loin de ma jeunesse empestée et meurtrie, et ces pages-là, on les trouverait, certes, bien plus que mes articles, pleines de rages sourdes et hérissées de fureur !

 

Je suis sorti pour rien de mon taudis – le temps seulement de gagner la haine de mes confrères qu’a glacé ma pâleur de Cassius. C’est un élan de perdu !

 

Mais voici qu’il y a du bruit dans le Landerneau politique ; Ollivier s’agite et Girardin le défend. Une lueur a passé dans le lorgnon planté sur le nez du masque pâle, qui a levé sa main grise, et menacé l’aréopage d’hommes d’État qui entoure l’Empereur.

 

On a tué son journal.

 

Oh ! ses ongles ressortent, ses nerfs se raidissent, il se retrouve sur ses pattes ! Et il se démène et rugit dans le sac où l’on veut le coudre, – le vieux chat !

 

Son journal est mort, mais il a trouvé un homme en peine, qui lui a vendu le sien, prêté sa maison, et il va s’installer là, donnant rendez-vous à tous ceux qui désirent mordre.

 

Il s’est rappelé mes crocs. Je reçois un mot de lui : « Venez. »

 

Je le trouve en veston bleu, une rose à la boutonnière ; il arrive à moi, la main tendue et le sourire aux lèvres :

 

« Bouledogue, on va vous déchaîner ! Vous ferez la chronique le dimanche… Et qu’on vous entende aboyer, n’est ce pas ? »

 

Ses babines se retroussent et il miaule en croisant ses griffes !

 

J’ai donné un coup de gueule, et ça n’a pas traîné !

 

On a ordonné à Girardin d’abattre son chien. Il n’a fait ni une ni deux, et m’a dépêché son gérant, pour m’attacher la pierre au cou et me jeter à la rivière.

 

Il eût pu attendre, cependant.

 

Car un soldat s’est chargé de me descendre pour tout de bon – un soldat à panache et à trois galons d’or, qui a déjà repassé sa flamberge, à ce que l’on raconte, et qui veut venger son général.

 

Ce général, Yusof, un barbare, vient de rendre ce qu’il avait d’âme. J’ai hurlé à la mort près de son cadavre, au nom des innocents qu’il avait fait assassiner.

 

Son état-major a délégué le plus fort au sabre pour me clouer saignant sur le cercueil.

 

C’est ce qu’on dit du moins ; c’est ce que vient de m’apprendre Vermorel.

 

« On vous provoquera demain, ce soir peut-être…

 

C’est bien. Restez là et écoutez-moi. Si, au nom de ce colonel, les culottes rouges viennent me demander réparation, réparation ils auront et je leur ferai bonne mesure. Vous savez mon duel avec Poupart ? Il était entendu que l’on tirerait jusqu’à ce que le plomb manquât, et canon contre poitrine, à volonté ! Or, Poupart était mon camarade, et ces soudards sont mes ennemis ; nous devons donc aller plus loin avec ceux-ci. Il n’y aura qu’une balle, une seule : les casseurs de poupées en seront pour leurs frais de tir. On se postera dans cette cour, là-dessous, s’ils veulent ; on ira où j’ai abattu Poupart, s’ils préfèrent. Mais deux heures après leur visite, sans procès-verbal, et sans pourparlers ! Voulez-vous être mon témoin ?

 

Diable ! …

 

Allons, vous le serez. Mon cher, nous allons vider une bouteille de derrière les fagots, et trinquer à la belle occasion qui est donnée à un pékin et à un réfractaire de tenir en joue un commandant de régiment ! »

 

Il fait un soir tiède, mon logis est loin du bruit… c’est le crépuscule et le silence.

 

Deux ou trois fois des bottes ont fait sonner le pavé. J’ai espéré que c’étaient eux ; je voudrais en finir du coup.

 

« Je reviendrais demain, à dit, près de minuit, Vermorel. Le bateau est peut-être parti trop tard d’Algérie. Au matin, ils pourront être arrivés. »

 

Personne ne s’est présenté, pas plus aujourd’hui qu’hier.

 

C’est à mourir de colère ! Avoir fait ses provisions de courage, s’être préparé à une fin superbe ou à une victoire qui dominerait la vie – et rester sur les angoisses de l’attente, et l’humiliation du suicide imposé par Girardin !

 

L’officier a été moins bête que je ne croyais. Peut-être même n’a-t-il jamais songé à aiguiser son bancal, voyant que j’avais déjà la langue coupée, et, qu’en tant que journaliste, j’étais mort.

 

En effet, l’avertissement collé en tête de la feuille de Girardin me désigne comme dangereux. Nulle part, on ne voudra de celui qui, du premier jour, attire la foudre sur la maison où il entre.

 

Me voilà bien loti : repoussé de partout !

 

Je me sens moins libre que quand je traînais la guenille dans les coins sombres. J’avais l’indépendance de celui qui, dans un cul-de-basse-fosse, peut creuser la pierre, et faire un trou par où il sautera sur la sentinelle pour l’égorger.

 

C’était ma force – maintenant, la mèche est éventée, je suis signalé. Et, comme la bête noire des gardes-chiourme, au bagne, je verrai s’écarter de moi ceux qui ont peur du bâton aussi bien que ceux qui le manient.

 

C’eût été une autre paire de manches si j’avais tué raide le colonel !

 

« Mais, mon cher, les témoins n’auraient pas voulu, et vous eussiez encore passé pour un lâche. »

 

C’est bien possible !

 

Je vis dans un monde de sceptiques et de nonchalants. Les uns n’auraient pas cru à mon envie tragique, les autres m’en auraient voulu d’introduire la mort dans le duel de presse et m’eussent calomnié, pour que je ne plantasse pas, sur le chemin du boulevard, ce jalon sanglant.

 

Heureusement, je suis fort, et si mes conditions avaient été repoussées, j’aurais endommagé la binette du provocateur et je lui aurais tiré les moustaches, jusqu’à ce que la foule s’attroupât !

 

Aux faubouriens et aux sergents de ville accourus, j’aurais crié :

 

« Il voulait me saigner, comme un cochon, parce qu’il sait le sabre, je lui propose la partie à bout portant, et il cane ! Laissez-moi donc taper dessus ! »

 

On m’aurait peut-être fait assassiner, par mégarde, fait casser les côtes ou les reins, sournoisement, pendant le transfert au commissariat, sinon au poste, dans un tumulte de violon, où un faux ivrogne eût soulevé la querelle, et où la clef du geôlier, ayant l’air de nous séparer, m’aurait défoncé la poitrine.

 

Rien de tout cela ne s’est passé.

 

Je n’ai, par bonheur, confié à personne cette rumeur venue jusqu’à moi. Si j’en avais ouvert la bouche, les camarades n’eussent pas manqué de prétendre que j’avais inventé le colonel pour inventer le duel à mort.

 

Quelle misère !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:39

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Villemessant continue à crier sur les boulevards :

 

« Vingtras ? … Ah ! mes enfants, quel machin ! »

 

Drôle d’homme !

 

C’est un Girardin avec de gros yeux ronds, les bajoues blêmes, la moustache d’une vieille brisque, la bedaine et les manières d’un marchand d’hommes, mais amoureux de son métier et arrosant d’or ses cochons vendus.

 

Capable de massacrer de sa blague féroce un rédacteur qui a fait four chez lui, mais, deux minutes après, « pissant de l’œil » comme il aime à dire, au récit d’une misère de foyer, d’une maladie de gamin, d’une infortune de vieillard ; vidant sa poche à sous et celle à louis dans le tablier d’une veuve en larmes, d’un geste aussi crâne que celui avec lequel il crevait la paillasse à l’orgueil d’un débutant, ou même d’un ancien ; s’asseyant sur toutes les délicatesses des gens – l’animal ! – mais ayant le cœur sous la fesse !

 

Il faut que ses bonisseurs attirent la foule ! Si un des gagistes ne fait pas l’affaire, il lui flanque son sac devant le public, à la parade, et lui fait descendre, la tête en bas, l’escalier de la baraque. Il exige des sujets qui, sur un signe de lui, cabriolent et se disloquent, sautent au lustre, fassent craquer le plafond ou le filet…

 

Je ne lui en veux pas de ses brutalités graissées de farce !

 

« Eh ! là-bas ; le croque-mort, j’ai quelque chose à vous demander ! C’est-il vrai que quand vos parents sont venus à Paris, pour s’égayer, vous les avez conduits à la Morgue et au Champ-des-Navets ? Oui ? … Ah ! zut, alors ! Et moi qui veux des rigolos ! Vous ne l’êtes pas pour deux sous, vous savez ! Non, vrai, vous n’êtes pas rigolo ! Ah ! je sais bien ce qu’il faudrait pour faire faire risette à monsieur… une bonne révolution ? Si ça ne dépendait que de moi… mais que dirait « Mon Roy » ? Voyons, oui ou non, sans barguigner, fusillera-t-on papa à l’avènement de Sainte-Guillotine ?

 

Ma foi, non ! Après tout, il a ouvert un cirque à toute une génération qui se rongeait les poings dans l’ombre ; sur le sol où l’Empire avait semé le sel biblique de la malédiction, il a jeté, lui, le sel gaulois à poignées – de ce sel qui ravive la terre, assainit les blessures, et remet la pourpre dans les plaies ! Paris lui doit, à ce patapouf, un regain de gaieté et d’ironie. Légitimiste, royaliste ? allons donc ! Il est un blagueur de la grande école, et, avec son journal tirant à blanc contre les Tuileries, le premier insurgé de l’Empire.

 

Girardin aussi.

 

Il en est du momifié de La Liberté comme du poussah du Figaro. Si l’on casse la glace dans laquelle il a mis refroidir son masque, on trouve de la bonté tapie dans la moue de ses lèvres, et des larmes gelées dans ses yeux froids.

 

Il n’a pas le loisir d’être sentimental, le pâle, ni d’expliquer son dédain de l’humanité, ni pourquoi il a le droit de fouailler, en valets, ceux qui sont gens à se laisser fouailler, les pleutres ! Il n’insulte pas ceux qu’il estime, pas de danger !

 

Il a donné un coup de couteau dans mon fatras d’illusions, mais il me l’a porté en pleine poitrine.

 

« C’est parce que je vous ai reconnu courageux », m’a-t-il dit l’autre jour, où, en pleine soirée, il m’a pris le bras, devant tous, et s’est promené avec moi longtemps.

 

Il s’est arrêté tout d’un coup, et me fixant :

 

« Vous croyez que je méprise les pauvres, n’est-ce pas ? Non ! Mais je trouve imbécile l’homme au cerveau robuste qui fait le puritain avant d’avoir assuré sa liberté en mettant de l’or dans son jeu. Il en faut ! Et puis, a-t-il ajouté plus bas, on peut faire le bien – en cachette, par exemple… sans quoi les affamés vous mangeraient la vie ! »

 

Il paraît, en effet, qu’il est charitable, ce cynique !

 

J’ai appris même que, dans le cimetière de Saint-Mandé, l’homme atteint par sa balle peut dormir consolé ; que la veuve du mort vit, depuis l’enterrement, du pain donné par la main ensanglantée du duelliste, et que le fils a pour tuteur inconnu dans la vie celui qui tua son père.

 

Shakespeariens à leur façon, ces deux journalistes du siècle : l’un traînant le ventre de Falstaff, l’autre offrant la tête d’Yorick aux méditations des Hamlets !

 

« Mettez-vous dans vos meubles, mon cher, ayez un journal à vous ! » ne cesse de me beugler le gros Villemessant.

 

C’est bientôt dit ; mais je vais essayer tout de même !

 

J’y ai consacré six mois – six mois pendant lesquels je n’ai, employé mon temps qu’à prendre des consommations ruineuses, dans des endroits luxueux où je faisais des stations de deux heures en guettant les richards, comme jadis, à l’époque de Chassaing, en attendant les sept sous pour le gloria, bu à l’œil, et pour lesquels le délégué au crédit était parti en expédition.

 

Que de petites lâchetés et de hontes comiques !

 

J’ai ri aux calembours de fils de famille, plus bêtes que des oies ; j’ai fait la bouche en cul de poule quand ils en contaient, « une bien bonne » parce qu’ils devaient mettre cent louis dans l’affaire ; j’ai rincé le bec à des chevaliers d’industrie qui me promettaient un héritier ou un usurier… et qui se fichaient de moi.

 

Ah ! j’ai bien fait de naître Auverpin !

 

Un autre se serait lassé et aurait demandé grâce à l’ennemi. Moi, je n’ai pas cédé d’une semelle – ce sont mes semelles qui ont cédé.

 

Car j’ai croqué, pendant ce chômage, ce qui me restait de l’argent du Figaro ; j’ai même des dettes. Me voici arrivé au dernier billet de cent francs.

 

Je le ménage, en mangeant du pain et en buvant de l’eau, chez moi, pour pouvoir aller sucer une côtelette et prendre une tasse de thé, au café où vont les capitalistes.

 

À la fin, j’ai mis le grappin sur un collet tout pelucheux, et j’ai pincé entre les battants de ma porte une redingote de juif.

 

Je le tiens !

 

Il mettra son nom en tête, aura le titre de Directeur, la moitié des bénéfices, et versera, pour cela, deux mille francs !

 

On va vraiment loin avec deux mille francs !

 

Mais, loin ou non, j’ai hâte d’en finir.

 

« Vous avez le génie de l’administration, dites-vous ? Moi, je suis sûr de moi ! … Au mur, les affiches ! »

 

On en a collé pour cinquante francs.

 

Si rares qu’elles soient, les malheureuses, l’une d’elles a frappé les yeux d’un patron de journal qui a prétendu que si j’étais allé le voir, il m’eût accueilli à bras ouverts. Il ment.

 

« Voulez-vous lâcher votre canard qui crèvera en cassant sa coquille et entrer chez moi ?

 

Non ! »

 

J’ai envie de rire un peu au nez de cette société que je ne puis attaquer de vive force, fût-ce au péril de ma vie !

 

L’ironie me pète du cerveau et du cœur.

 

Je sais que la lutte est inutile, je m’avoue vaincu d’avance, mais je vais me blaguer moi-même, blaguer les autres, hurler mon mépris pour les vivants et pour les morts.

 

Et je l’ai fait ! – je me suis payé une bosse de franchise, une vraie tranche de dédain !

 

J’ai appelé à moi les premiers venus.

 

Il m’est arrivé un jeune homme de seize ans, à la figure maladive, avec des airs de fille, mais aussi avec l’ossature faciale d’un gars à idées et à poil. Espèce de moulage de plâtre jauni à l’air, avec le rat de la phtisie logé dedans ! C’est Ranc qui me l’a envoyé.

 

Il a rôdé deux heures devant la maison, avant d’oser monter ; c’est sa mère qui a fini par pousser la porte et demander, pour son fils, Gustave Maroteau, l’aumône d’une auscultation littéraire.

 

Derrière lui est entré Georges Cavalié, le Don Quichotte de la laideur, long, sec, dégingandé, biscornu, que j’ai baptisé Pipe-en-Bois, il y a deux ans, au café Voltaire – à cause de son air de calumet à tuyau de frêne, taillé par un berger – et qui, sous ce nom, représente le sifflet du paradis, depuis le boucan d’Henriette Maréchal au Français ! Fruit sec de la Pipo, mais pas bête ; bizarre ; gai, vaillant aussi, n’ayant pas de poitrine, mais ayant du cœur.

 

Un autre, rougeaud, trapu, avec un crâne chauve bleui par places, comme une poularde où il y a des truffes, l’air paysan, les oreilles percées, la mouche du vigneron sous la lèvre. Il est débarqué chez moi, se disant patronné par les Goncourt, et m’a emmené chez eux.

 

Il a encore pour parrain Lepère, un avocat de son pays, député de demain, poète de jadis, auteur de la chanson du Vieux Quartier latin, qui connaît depuis dix ans et aime comme tout le garçon au crâne truffé.

 

« Vous pouvez compter sur lui, a-t-il fait en tapant sur l’épaule de l’homme. Lourd, mais sûr. »

 

Et Gustave Puissant est devenu le Roger Bontemps du journal. Il fait des articles saisissants à force d’être surveillés et fouillés ; il espionne la nature, moucharde ses héros, et vous livre des dossiers empoignants.

 

J’ai un Normalien qui fait pipi sur la Normale.

 

Et tous de casser le mufle aux rengaines et d’allumer des incendies de paradoxes, sous le nez des cipaux de marbre qui montent la garde dans les musées – la blague ayant toujours sa cible sérieuse et devant, sans cesse, aller écorcher le pif de Badinguet aux Tuileries !

 

Mais il faudrait un cautionnement pour pouvoir jaboter politique, même en se moquant ! Et tous les mois on saisit notre pauvre Rue, on arrête la vente des kiosques, on nous fait les cent mille misères !

 

Un beau jour, j’ai écrit une page brutale, Les Cochons vendus, qui, en paraissant souffleter des maquignons, giflait magistrats et ministres, légalité et tradition.

 

L’huissier est venu.

 

On va nous tuer.

 

Mais je ne suis pas en nom ; la loi ne s’en prend qu’au gérant et ne désire pas atteindre le coupable, pourvu que l’arme soit brisée.

 

Pauvre gérant ! Il m’a été adressé, par je ne sais qui, et s’est fait reconnaître à moi en deux mots qui ont réveillé l’une des souffrances que j’ai tenues cachées, depuis mon enfance, dans le coin le plus ensanglanté de mon cœur.

 

Un jour, quand j’avais dix ans, alors que le père était pion et avait obtenu que son fils travaillât, à ses côtés, dans la chambrée des grands, un élève irrita M. Vingtras, qui leva la main et effleura le visage de l’écolier insolent.

 

Le frère de cet écolier, solide, fort, déjà moustachu, qui se préparait à la Forestière, sauta par-dessus la table, et vint, à son tour, frapper le maître d’étude, et le bouscula et le battit.

 

J’aurais voulu tuer ce grand-là ! J’avais entendu l’économe parler d’un pistolet qu’il avait dans son armoire. Je m’introduisis comme un voleur chez lui, fouillai dans les tiroirs, ne trouvai rien. Si j’avais mis la main sur l’arme, j’aurais peut-être passé en cour d’assises.

 

Le proviseur s’émut, et des excuses furent faites, en plein réfectoire. – Mon père pleurait.

 

Quand, excitée par un hasard, ma mémoire a reconstruit la scène, je l’ai maltraitée, bourrée d’autres pensées et traînée vite sur un autre terrain, parce qu’il me semblait sentir fermenter de la boue sous mon crâne !

 

Et voilà que c’est le cadet de celui qui insulta mon père qui offre ses joues pour recevoir les soufflets de la Justice !

 

J’ai eu, un moment, l’envie de me venger sur l’innocent. Si ses cheveux n’avaient pas été gris, je lui rendais la gifle, alourdie par vingt-cinq ans de fureur, et je l’assommais.

 

Mais il a l’air bon, ce candidat à la gérance. Puis il ne demande presque rien. Et, parce que le frère du souffleteur s’offre au rabais, le fils du souffleté oublie l’injure, et l’embauche. Pour un million, je n’aurais pas voulu de la douleur que le scandale me laissa : pour vingt francs de moins à donner, je tope dans la main de l’individu.

 

 

Il sanglote, à son tour, quoique pourtant ce ne soit pas une humiliation, mais presque un honneur qui l’attend. Il sera « condamné politique » et ceux qui ne l’auront pas vu geindre et se lamenter devant les juges le salueront.

 

L’avocat du journal tire de son attitude des effets de pitié joyeuse, et il demande grâce pour le pauvre homme, qui en attrape pour six mois tout de même, et sort en épongeant son crâne chauve, sans s’apercevoir que son mouchoir à carreaux dégoutte, grâce à la rigole des larmes.

 

« Tâchez d’obtenir que je ne fasse pas la prison, demande-t-il, entre deux hoquets, au défenseur qui promet de s’en occuper. Six mois ! six mois ! »

 

Il fait pisser son foulard… et Laurier de rire derrière lui.

 

Il rirait derrière une douleur pour tout de bon, ce Laurier ! Point par cruauté, mais parce que ses veines charrient le mépris de l’humanité et que ce mépris tortille et fronce sa bouche menue : museau de rongeur, face de rat – de rat qu’on aurait pris par la queue et trempé dans un tonneau de Malvoisie. Le teint est vineux, c’est un sanguin !

 

Il y a de la vigueur, sous son enveloppe frêle, et, entre ses petites dents à grignoter le bois, siffle une voix aiguë et ferme, qui s’enfonce en vrille dans l’oreille d’un tribunal.

 

Il est gai et mordant, hardi même. Il n’a pas seulement des grains de sel sur la langue, mais aussi des grains de poudre ; il fait rire et fait peur, avec son ironie qui tantôt amuse et tantôt ensanglante, qui pique ou déchire au choix – sans que la passion s’en mêle jamais !

 

Il est le scepticisme incarné ; c’est un tireur pour la joie de tirer et de toucher, qui fait rouge de son épée et blanc de ses convictions.

 

Ce petit homme sans menton, sans lèvres, à tête de belette et aussi de linotte, est une des caboches les plus fortes de son temps, le Machiavel de son époque… un Machiavel chafouin, blagueur, Fouilleur, viveur, puisqu’il vient après Tortillard, Jean Hiroux, Calchas et Giboyer.

 

Il n’écrit plus Le Prince – pas de danger ! – il est en train d’écrire Le Tribun.

 

Il a rencontré au Palais un gars du Midi, à la tignasse noire, au timbre ronflant, jouant les débraillés, et borgne ; ce qui en fait un être à part, lui donne une marque de fabrique, un signe qui le fera reconnaître. S’il eût eu ses deux yeux, l’autre ne l’aurait pas pris ; un homme comme tout le monde, sans une taie, une bosse, un tire-l’œil, n’aurait pas fait son affaire.

 

Laurier n’hésite pas, et étend la main sur le phénomène. C’est le bélier qu’il dressera pour faire, à coups de corne, les trous par où se glisseront ses envies de millions et ses fièvres de curiosité.

 

Il pourrait ronger avec ses quenottes et passer – il préfère qu’un autre enfonce.

 

Il a flairé son temps.

 

On espère une grosse voix, un geste peuple, une allure d’orateur de carrefour, un Thérésa mâle. On est las de Schneider et de Morny, de Cochonnette et de Caderousse ; la bourgeoisie a plein le dos de l’Empire et veut paraître courageuse contre lui, après l’avoir préparé par sa lâcheté, ses assassinats d’ouvriers et ses transportations sans jugements.

 

L’orgueil de la race, son intérêt aussi, la poussent à faire les gros yeux au Bonaparte. Les prunelles de Gambetta, même celle qui a un voile – surtout celle-là ! – lanceront le regard de colère et la lueur de mort qui doivent menacer le pouvoir !

 

C’est sa façon de rire au Forum, à ce Laurier qui aime les mystifications féroces et se délecte à ce rôle de Barnum au nez creux, qui sent que le vent est à la paillasserie de l’éloquence.

 

Car la vulgarité même de Gambetta sert à sa vogue, la banalité de son fonds d’idées est l’engrais de son talent. Cabotin jusqu’au bout des griffes, il ne prend pas une minute de vacances, n’accroche à aucune patère, ni de salon bourgeois, ni de café de noceurs, ni de cabaret louche, son ulster en peau de lion – toujours Dantonesque, même à table, même au lit !

 

Il a lu que Danton, avant d’éternuer dans le son, déclara qu’il ne regrettait pas la vie, ayant bien soiffé avec les buveurs, bien riboté avec les filles ; et il fait le soiffeur, le riboteur, le Gargantua et le Roquelaure.

 

Il se crée, autour de ses tapages et de ses orgies, une légende que Laurier chauffe.

 

Ce mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunitienne emplit d’admiration les petits de la conférence Molé ou les ratés du café de Madrid, qui s’en vont criant à la foule :

 

« Hein ! est-ce un mâle ! »

 

Cabotin ! cabotin !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:38

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Un article de La Rue m’a retiré le pain de la bouche. J’y signalais comme farceurs ou fusilleurs futurs les députés de Paris.

 

Désormais, les journaux de l’opposition me sont fermés. J’ai osé toucher aux idoles : les bonapartistes m’ont emprisonné, les tricolores vont m’affamer.

 

Chaque barreau de l’échelle parlementaire porte un des cinq coqs de la gauche que j’ai déplumés, dont j’ai fait saigner le croupion. Ils ont juré, pour leur revanche, de me faire saigner l’estomac et le cœur.

 

On ne laissera pas plus gazouiller mes rossignols littéraires qu’on ne laissera aboyer mes colères politiques. J’ai engagé la lutte, le rire aux dents. Il faudra que ces dents s’allongent, ou que je me les laisse arracher, que je demande grâce, et que j’aille leur lécher les bottes.

 

J’ai vraiment eu une riche idée en écrivant ces deux cents lignes ! … Elles me désignent à la calomnie et à la mort !

 

« Elles vous désignent au peuple aussi ! m’a dit un vieil insurgé, en me prenant le poignet et avec un éclair dans les yeux. Tenez bon, nom de Dieu ! et, aux jours de révolution, c’est vous que le faubourg appellera ; c’est eux qu’il collera au mur ! Rappelez-vous ce que je vous dis là, citoyen ! »

 

Tenir bon ! Oh ! si j’avais seulement la miche assurée, la chemise blanche, un galetas, l’ordinaire de la crémerie, – cent sous de rente par jour !

 

Je ne les ai pas !

 

Il va falloir gagner sa vie à tripoter encore les livres, à compiler les vieux, à pondre des œufs de cane pour les faiseurs de dictionnaires, qui, moyennant dix centimes la ligne, prendront le droit de m’humilier à plaisir, de me faire stationner dans l’antichambre, de hocher la tête en brocanteurs qui déprécient la marchandise qu’on leur apporte… surtout quand celui qu’ils exploitent est un failli du succès.

 

Oh ! mieux vaudrait casser des pierres sous le grand soleil !

 

« Je t’écoute ! » m’a crié Landriot, qui a lâché la Normale pour être secrétaire d’un gros bonnet de la Sorbonne, lequel a claqué et l’a laissé dans la panne.

 

Il est devenu la béquille de Gustave Planche ; claqué aussi le père Planche !

 

Et Landriot, depuis des années, a la salive rouge ; c’est en toussant, et d’une voix cassée, qu’il a cinglé l’ambition de mon souhait avec son rire poussif de gavroche agonisant.

 

Il a essayé de tout, lui – jusqu’à la mendicité !

 

Il ne le cache pas, il lance son aveu, avec les lambeaux de ses poumons, à la face de cette société qui a permis à la faim de lui ronger la poitrine – et l’honneur !

 

Il est même cause que je passe pour un gredin auprès de gens qui se contentent de le plaindre, et de s’égayer au récit et à la pantomime de la scène d’aumône.

 

« Moi, ai-je crié, j’aurais mieux aimé arrêter l’homme et lui dire : « Donne de quoi acheter du pain, ou je t’étrangle ! »

 

Ils se sont voilé la face !

 

« C’est qu’il serait capable de le faire comme il le dit ! »

 

Oui, j’aurais préféré attaquer au coin d’un bois que mendier au coin d’une borne ; mais j’aurais préféré aussi me briser la tête contre un mur, ou me jeter à la rivière, que de ne pas garder ma probité intacte. C’est un outil qu’il me faut conserver pur et tranchant comme une lame neuve.

 

Landriot a ricané de nouveau.

 

« Ta probité ? Tu en crèveras, comme moi de ma phtisie. Seulement, il faudra peut-être qu’ils te tuent, parce que, toi, tu es solide… Mais si tu te figures que tu vas manger ton soûl de par les dictionnaires, et avoir ton chalumeau de paille et ton droit au vin sur le radeau de Lachâtre ou de Larousse, il faut en rabattre, mon fiston ! Moins qu’avant, je te dis ! Ils se tiennent comme les doigts du pied, les libérâtres, et tu as marché, avec tes sabots, sur leurs bottines. En quarantaine ! au lazaret ! … Ah ! il te reste une chance, néanmoins, celle de devenir poitrinaire aussi. Alors, ils te feront peut-être la charité de te donner à rédiger des mots ayant rapport à ton mal. Et même, la veille de ton agonie, ils t’augmenteront, parce que tu n’auras eu qu’à coller, sur la page blanche, ton mouchoir plein de sang, pour décrire une pneumonie, comme Apelle, ce vieux birbe, peignit la rage ! … Tiens ! quand on ne croit ni à Dieu, ni à diable, on devrait se faire prêtre ! On a au moins des hosties à manger ! Toi, imbécile, tu es l’hostie qu’on mange ! »

 

Heureusement, j’ai mon ardoise chez Laveur, le père nourricier de quelques vilains jeunes, comme moi, et de quelques beaux vieux, comme Toussenel et Considérant.

 

« Nous ne sommes pas inquiets, allez ! Vous nous paierez à la façon de M. Courbet chez Handler… quand ça lui plaît. Et ne vous ne gênez pas pour les extra ! Seulement, quand vous serez quelque chose vous vous souviendriez de nous, n’est-ce pas ? »

 

Les simples ont l’air de croire que je serai « quelque chose » un jour, mais les éduqués haussent les épaules en entendant prononcer mon nom.

 

« Pourquoi, diable, vous occupez-vous de la politique ! Avec ce que vous avez dans le ventre, si vous faisiez seulement de la littérature, l’avenir serait si beau pour vous ! tandis que c’est la misère, la prison… Tenez, vous êtes toqué ! »

 

« Moi d’abord, je rogne les basques » a dit, avec une moue significative, un tailleur des grands quartiers qui m’habillait depuis longtemps, et à qui je donnais de l’argent… quand j’en avais de trop. « Comment ! vous pourriez être député, et vous vous mettez à insulter les Cinq ! Je ne travaille pas pour les barricadiers, je ne coupe pas des redingotes qui vont se salir contre les blouses. »

 

Justement, j’avais besoin d’un complet de demi-saison.

 

Heureusement, un juif qui habille des camarades – à tempérament – a bien voulu me prendre mesure, et m’offrir toute sa maison. Mais il a à écouler un stock de velours tramé et il faut que j’accepte un costume de charpentier.

 

J’hésite, je soupire. Le juif en appelle à mes convictions. Un peu plus, il me traitait de renégat !

 

« Fus gui hêdes pur les hufriers, foyons ! Fus rucheriez te hêdre hapillé gomme eusses ! Vaut bas êdre incrat, cheune homme, gui zait se gu’ils veront pur fus ! »

 

Lui aussi !

 

À qui se fier : de l’insurgé, du patron de table d’hôte ou de ce Shylock à tant par mois ?

 

Lequel croire ?

 

Je n’ai à croire ni ceci, ni cela. J’ai à reprendre, tout connu que je suis, le collier des anciennes détresses.

 

Mais cette fois, si l’on appelle : « Aux armes ! » quand j’apparaîtrai, on me reconnaîtra, et si je suis vêtu en gueux, on saluera ma misère.

 

Seulement, il faut pouvoir attendre le moment de bien mourir – et c’est dur d’être en complet de commissionnaire, lorsqu’on a été un moment sur le chemin de la fortune et de la gloire.

 

C’est moi qui l’ai voulu.

 

Pourquoi n’ai-je pas baissé d’un cran mon pavillon ? Pourquoi ai-je défendu les pauvres ?

 

Mais où serait le mérite : si je vivais d’eux – comme leur vermine !

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