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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:38

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Sainte-Pélagie.

 

On a fait la noce un brin, hier soir, entre camarades, avant de me conduire à Pélago.

 

J’ai écrit deux articles chez les autres, depuis que La Rue est morte. Les deux tartines m’ont valu la prison.

 

Je suis entré un peu parti !

 

On m’a cru malade, et on m’a dépêché le pharmacien.

 

Je me suis fâché. Un révolté avoir recours à l’apothicaire !

 

« Mais, monsieur, a fait le Diaforius, tout le monde se drogue ici, pour le moment, le pavillon des Princes est à ma merci ! »

 

C’est un rieur. Il m’a donné des détails.

 

« Le personnel des politiques est divisé en deux camps : ceux qui vont et ceux qui ne vont pas… vous m’entendez ! 89 va à peu près, 93 pas du tout, 1830 entre les deux. Il y a un ancien disciple de Pierre Leroux – par exemple, je ne vous dis que ça ! »

 

C’est qu’il touche juste, le pharmacien, et qu’il a mis le doigt où il fallait !

 

Non, 93 ne va pas.

 

Je vois, tous les matins, passer un homme qui porte, comme un calice sous un linge, une urne blanche. On dirait qu’il va dire une messe basse ; mais il entrouvre une porte dérobée qui se referme sur lui, hermétiquement.

 

Quand il ressort, c’est si vite que je m’y perds, et je puis à peine glisser, sous la serviette, un regard qui dévisage le récipient. Je ne reconnais pas le ventre ordinaire, la panse familiale.

 

J’ai fini par soulever les voiles.

 

L’urne mystérieuse est un vase intime qui s’est grimé pour tromper le monde, un Thomas qui a pris des allures d’amphore ; mais le bout de l’oreille passe, en un tuyau vert qui étrangle mes derniers doutes. D’ailleurs, l’homme s’est déboutonné, m’a dit tout, et m’a tout montré.

 

« J’en prends un tous les jours depuis tente ans, et je m’en trouve bien, vous le voyez.

 

Oui. Seulement, pourquoi ne pas faire vider l’ostensoir par l’auxiliaire. »

 

Il s’est redressé, et, me fixant d’un air courroucé

 

« Citoyen, dans une république telle que je la veux, chacun vide son pot. Il y a des corvées comme il y a des devoirs !

 

Mais vous avez une tasse d’indiscipliné, un bénitier de ci-devant, vous trahissez.

 

Non ! je suis centralisateur pour le fond et individualiste pour la forme. La giberne à tous, mais ronde ou ovale, au choix.

 

L’exercice du tuyau serait-il obligatoire ?

 

Ne plaisantez pas, jeune homme, je suis un vétéran ! Vous êtes trop nouveau, et pas assez mûr, pour avoir le droit de peser mes actions.

 

Je ne demande pas à peser ! »

 

Trop nouveau ? pas assez mûr ? … Pas mûr encore pour le narguilé, non ! et pas fou des canules, l’ancien !

 

Ne voudrait-il pas que j’en eusse une aussi et que je m’exécutasse le matin, au commandement – sur un ordre du Comité du salut public. Artilleurs, à vos pièces !

 

« Je suis un pur », dit-il toujours.

 

Ah ! bien ! s’il n’était pas pur, après tant de coups de piston !

 

« Je reste à cheval sur les principes »

 

Il quitte bien les étriers une fois par jour, au moins.

 

« Nos pères, ces géants… »

 

Mon père était de taille moyenne, plutôt petit ; mon grand-père était appelé Bas-du-cul dans son village. Je n’ai pas de géants pour ancêtres.

 

« L’immortelle Convention…

 

Un tas de catholiques à, rebours !

 

Ne blasphémez pas ! »

 

« Et pourquoi donc ! Est-ce que je n’ai pas le droit de jeter ma boule dans le jeu de quilles de vos dieux ? Je croyais que vous étiez pour la liberté de penser, et de parler, et de sacriléger – si ça me prenait. Allez-vous me percer la langue avec un fer rouge, ou m’infliger le supplice de l’eau, par la bouche, avec le petit outil-là… si je ne demande pas grâce ? Ah ! non ! par exemple ! »

 

Peyrat répond par un sourire amer, et renfonce sur ses oreilles un passe-montagne comme on en a pour gravir le mont Blanc, lui qui est du mont Aventin. Car il en est. C’est un Gracque, cet homme à la cuvette, à la seringue, et au bonnet à mentonnière !

 

Le disciple de Pierre Leroux s’en paie !

 

Une légende court sur lui.

 

Cantagrel a été, dans un coin de France, membre de la Société du Circulus. Chacun devait, pour la prospérité commune, fournir sa part d’engrais – coûte que coûte ! L’humanitarisme le perdit, il voulut faire du zèle, prit des herbes qui lui mirent le feu au corps, et dut revenir à Paris, pour tâcher d’enrayer.

 

« Si encore quelqu’un en profitait ! » dit-il parfois mélancoliquement.

 

Il a, paraît-il, écrit à Hugo, à propos du chapitre sur Cambronne, dans Les Misérables. Hugo lui a répondu :

 

« Frère, l’Idéal est double : idéal-pensée, idéal-matière ; envolement de l’âme vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre ; gazouillements en haut, borborygmes en bas – sublimité partout ! Votre fécondité égale la mienne. Frère, c’est assez… relevez-vous »

 

« C’est moi qui est signé Hugo et monté la blague », m’a dit un camarade.

 

Sont-ils drôles, tout de même !

 

Ce Circulutin a été condamné comme gérant d’une feuille incendiaire – je m’en doutais !

 

L’autre est le rédacteur en chef du seul journal républicain qui ait pu venir au monde, avoir droit à la vie, trouver grâce devant l’Empereur. Non pas que l’homme soit un courtisan et ait commis une lâcheté – il est, au contraire, un raide et un inflexible. Mais à la manière des Jacobins, et Napoléon sait bien que Robespierre est le frère aîné de Bonaparte, et que quiconque défend la République au nom de l’autorité est un Gribouille de l’Empire !

 

Je puis m’isoler, heureusement.

 

Au Petit Tombeau.

 

J’habite le Petit Tombeau.

 

C’est, au haut de la prison, une chambre étroite et triste ; mais, en grimpant sur la table, on arrive jusqu’à la fenêtre, et, de cette fenêtre, on voit la cime des arbres et une grande bande du ciel.

 

Je passe des heures entières la tête contre les barreaux, à humer la fraîcheur du vent ou à recevoir, sur le front, ma part de soleil.

 

Cette solitude ne m’effraie pas. Souvent même, je plante là 89 et 93 pour me trouver simplement en face de moi, et pour suivre ma pensée, blottie dans un coin de la cellule ou baignant, dans l’air libre, au-delà de la croisée grillée.

 

Cette captivité n’est point pour moi la servitude : c’est la liberté.

 

En cette atmosphère de calme et d’isolement, je m’appartiens tout entier.

 

Le club.

 

Ce calme-là a été tout troublé, parce que des vides se sont produits ; j’ai été appelé à la chambre d’honneur, qui a été envahie, et que j’ai laissé envahir de bon cœur. Mon logis est devenu le salon, la salle à manger, la salle d’armes, et le club de la prison.

 

On en fait un tapage là-dedans !

 

Mais le preu, pour le boucan, est, hors de marque, l’ancien collaborateur de Proudhon, le père Langlois.

 

« Nom de Dieu ! Sacré nom de Dieu ! ! ! »

 

Ah ! c’est vous ! … Quel temps fait-il dehors ?

 

Quel temps ? »

 

Il tape sur les meubles, roule des yeux féroces, chasse, d’un coup de botte irrité, une paire de pantoufles qui traînait près du lit.

 

« Quel temps ? … Il fait très beau ! »

 

C’est avoué d’un ton furieux et menaçant. Sa main semble chercher le sabre ; il a l’air de déchirer une cartouche en se mouchant, de porter une dépêche au général, quand il part avec de vieux journaux dans ses doigts crispés – revenant quelquefois d’un bond, la figure contractée.

 

« Qu’est-ce qu’il y a ?

 

Il y a quelqu’un ! »

 

Au bout de dix minutes qu’il est là, le chahut devient terrible. On monte sur les chaises ; lui, grimpe sur la table de nuit !

 

C’est une pantomime et des cris d’hystérique !

 

Nous ne sommes que des choses de chien !

 

Comment ! moi, Vingtras, j’hésite à pendre le gouverneur de la Banque !

 

« On a donc parlé de le pendre ?

 

Oué ! oué ! et vous renaudez, nom de Dieu ! »

 

Il a, aujourd’hui, envie de dresser une potence pour le détenteur du numéraire, qui ne vit que sur son porte-feuille – le sale bougre !

 

Il simule l’exécution.

 

Il pend son mouchoir, se pend un peu lui-même, fait couic au grand moment, risque d’avaler sa langue, se décide à redescendre… et se précipite de nouveau sur les chaussons, avec une rage de jeune chien qui fait ses dents.

 

« Maî il ait tooquaî çait hôômme ! dit Courbet, qui fume dans un coin. Il parle de Peurrouddhon ? moâ seul l’ai côônnu. N’y avait que nous deusse de praîts en Quarante-huit ! Haî ! pourquouâ que vous criaî côômme çââ ? nom d’un paitit bonhôômme !

 

Je ne crie pas, je suis plus calme que vous, nom de dieu ! sacré nom de dieu ! ! ! »

 

Comiques et assommants, ces visiteurs gueulards, ces détenus qui vont ou qui ne vont pas – des gens qui ont fait leurs classes, pourtant, des éduqués, des bourgeois !

 

Quelquefois, un travailleur vient leur faire honte de leur bêtise, et refouler leurs bouillons pointus. Plus fort qu’eux, le manieur d’outils !

 

Il a conquis un nom, ce Tolain, dans les réunions publiques. Il est le chef moral de la classe ouvrière.

 

Une face étroite – qu’allonge et amincit encore une longue barbe coupée ras sur les joues – œil vif et bouche fine, un beau front.

 

Il zézaie un peu, lui aussi, comme Vermorel. Ambitieux redoutables, ceux qui mâchent ou ont l’air de mâcher le caillou de Démosthène ! C’est derrière des bégaiements d’enfants que s’embusque leur énergie d’hommes d’action.

 

Distingué sous ses habits vulgaires.

 

J’ai déjà vu un célèbre qui avait cette allure-là : le prêcheur blond de la Saint-Barthélemy de Juin, celui qui, d’un geste bénin et avec du miel sur les lèvres, décréta le grand massacre – de Falloux.

 

Peut-être n’ont-ils pas le nez fait de la même façon ; mais je rapproche leurs silhouettes dans le miroir, parce que leurs aspects se dressent pareils devant moi et qu’ils ont la même élégance grêle, la même douceur d’accent, la même lueur de regard… ce noble et ce roturier !

 

Il a la marche un peu balancée du plébéien ; mais c’est exprès, peut-être ! S’il voulait, cela deviendrait la souplesse du gentilhomme. Avec son rire discret, son regard pointu, son profil aiguisé, sa barbe, dont il affine les poils, il me semble ne songer qu’à crever l’atmosphère populaire et l’air sombre dans lequel il vit. Il cisèle avec patience l’outil de son ambition, ex-ciseleur qui a lâché ses outils de métier depuis longtemps.

 

« Il est même question d’ouvrir une souscription pour les faire repasser, tant ils sont rouillés ! » a dit un farceur d’atelier.

 

Mais s’il a la peur du travail qui salit les mains, il n’a pas peur de l’étude solitaire, des longues veillées passées en tête-à-tête avec les Pères de l’Église économique et les Pères de la Révolte sociale. Il a acheté, sur les quais, Adam Smith et Jean-Baptiste Say, vendus au bouquiniste par quelque bourgeois tombé, quelque déclassé descendu dans le ruisseau. Ils sont maintenant sur la table de l’artisan qui monte.

 

Avec quatre ou cinq volumes de Proudhon, cela a fait le compte. Il a la pierre de touche de toutes les monnaies de métal et d’idées, il deviendra un savant – il l’est. C’est lui, le contremaître de l’atelier où se fabrique la révolution ouvrière.

 

Il gagne sa vie, comme employé, chez un quincaillier tout fier d’avoir pour commis un garçon qui en sait si long.

 

Il a déjà un clan, ce plébéien émancipé. Un bûcheur massant pour de bon, Perrachon, qui, lui, n’a pas quitté l’établi, représente le labeur manuel dans ce ménage d’opinions. Il vénère à l’égal d’un dieu celui qui s’est fait teneur de livres et dévoreur de grimoires. Et il le copie et il le singe, taillant sa barbe et ses cheveux tout pareil, boutonnant son paletot de même, et plantant son chapeau à semblable inclinaison sur le front ou l’oreille.

 

C’est encore, je me figure, une habileté de mon Falloux de faubourg, ce Sosie ! Avec les bretelles de son tablier de travail, Perrachon lie à son patron d’idées le peuple, qui, sans cela, se défierait peut-être de cette veste qui s’allonge en redingote.

 

Pourvu qu’il ne coupe pas ce cordon-là, un matin – et qu’il ne lâche pas les blousiers comme il a lâché la blouse !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:37

11

 

11

 

J’ai entrepris l’histoire des vaincus de Juin. J’en ai retrouvé plusieurs, tous pauvres, mais presque tous dignes dans leur misère. Quelques-uns, seulement, ont été gâtés par les habitudes fainéantes des prisons, et laissent à la femme le poids du travail et le soin de nourrir le ménage.

 

Beaucoup de ces femmes ont été héroïques. Elles ont élevé la marmaille pendant que le père était à Doullens ou au bagne, se privant de tout pour que les petits citoyens ne manquassent de rien, dépensant autant de génie que de courage pour faire sortir de terre un métier, une industrie, un truc à pain. Et les moutards ont poussé – graine d’insurgés !

 

Quelques filles ont bien disparu, à l’âge où un ruban bleu affole et où la misère enlaidit. C’est la douleur des mansardes, où le proscrit n’a retrouvé que l’image fripée, salie, de l’enfant qu’il avait fait photographier, pour dix sous, un dimanche de foire, aux environs de Paris. Ç’avait été le diable pour la faire tenir tranquille ; il avait fallu que le papa l’embrassât dix fois, et lui recommandât d’être sage.

 

Elle l’avait été.

 

Depuis longtemps, elle ne l’est plus, et l’on ne sait où la retrouver. Elle n’ose revenir voir sa mère : elle craint que le vieux ne se jette sur elle.

 

« Non ! m’a dit l’une d’elle en sanglotant, j’ai trop peur de le voir pleurer ! »

 

Je vis dans ce monde en bourgeron, plus ému, certes, que je ne le fus jamais sous l’œil des explicateurs de Conciones, dans le monde des héros antiques. Leurs casques, leurs tuniques et leurs cothurnes m’avaient vite embêté.

 

Et voilà que dans le voisinage de mes camarades nouveaux, dans la fréquentation des simples, m’est venu aussi le dédain de la défroque jacobine.

 

Tout ce fatras de la légende de 93 me fait l’effet du tas de guenilles effrangées et déteintes que l’on vient offrir au père Gros, le chiffonnier, dans son échoppe de la rue Mouffetard, ouverte à tous les vents.

 

Il me fait l’honneur de m’inviter, de temps en temps, au repas de famille ; et je suis tout heureux de me sentir estimé et aimé, moi, le déclassé, par ce régulier de la hotte qui fait ajouter, pour le citoyen Vingtras, un morceau de lard, dans la marmite qui fume et sent bon parmi les odeurs de corroyage de la Bièvre.

 

Et il dit à la bourgeoise :

 

« Pas besoin de faire des économies, ma vieille, pourvu que l’on ait la pâtée de chaque jour… »

 

Puis, se tournant vers moi :

 

« La vie est dure, c’est vrai ; mais ça nous console, nous, les ouvriers, de voir que des instruits comme vous passent du côté des prolétaires. Ah ! par exemple, vous me le promettez bien : si jamais il faut voir à retrouver le fusil, que j’ai enterré, le soir du 24 juin, derrière les Gobelins, vous viendrez à la soupe de la barricade tout comme à celle-ci, n’est-ce pas ? »

 

Et la bourgeoise de répondre, avec un sourire grave :

 

« Oui, père, j’en suis certaine, monsieur sera avec les malheureux. »

 

Moi, j’ai désigné un bout de flanelle rouge qui tirait la langue par la gueule d’un sac :

 

« Nous mettrons cela au bout d’une baïonnette.

 

Ah ! jeune homme ! ce n’est pas la Marianne qui est tout, c’est la Sociale ! Quand nous l’aurons, on fera de la charpie avec les bannières ! »

 

La Sociale, la Marianne – deux ennemies !

 

Ils m’ont conté, ces vieux de Juin 48, que, dans les prisons où vinrent les rejoindre ceux du 13 juin 49, on menaça les nouveaux venus du regard et du geste, et l’on dressa des retranchements, dès le premier jour de l’arrivée. Il y eut des cognements de tête terribles, sous ce même bonnet de prison, quoique dans les cérémonies en commun, enterrements ou anniversaires, tous eussent à la boutonnière l’immortelle écarlate.

 

La haine subsista, implacable, entre les partis, saisissant tous les prétextes pour éclater. À propos d’un bout de jardinet mal enclos, d’une branche de fraisier dépassant la ligne de cailloux formant frontière, à propos d’un pied de capucines s’étirant entre deux cellules, on se jetait au nez les malheurs et les fautes de la Révolution !

 

J’ai beaucoup appris dans la gargote tenue par un ancien de Doullens, où tous mes débris d’insurrection viennent échouer, les soirs de grande paie ou les matins de chômage. Chacun arrive faire sa déposition, témoigner de ce qu’il vit aux heures tragiques, résumer ses souvenirs de la sinistre bataille.

 

Le beau parleur de la bande est un gaillard aux yeux gris d’acier, brillants et aigus, aux pommettes comme fardées de rouge, au front trop vaste, comme celui de quelques cabotins qui l’ont fait raser pour l’ennoblir, aux cheveux longs et tombant en rouleaux, à l’instar des saltimbanques – et des poètes.

 

Il ne lui manque que le cercle de cuivre qui retient les tignasses des acrobates, ou la couronne en papier des Jeux floraux.

 

On ne devinerait jamais que c’est un ex-menuisier qui fut condamné à perpétuité pour avoir, la serpillière au ventre, donné le coup de fion à la grosse étagère de pavés qui faisait le coin du Marché noir.

 

Pour le moment, le métier n’allant pas, il s’est fait courtier-placier et, s’il faut l’en croire, il gagne à peu près sa vie. Sa redingote bleue est propre ; il conserve pourtant la casquette.

 

« Ça épargne mon chapeau quand je ne vais pas chez les clients, dit-il. Et puis, camarade, je suis toujours un ouvrier : ouvrier voyageur au lieu d’être ouvrier à l’attache, voilà tout. »

 

« Et Ruault, qu’est-ce qu’il devient ? Y a-t-il longtemps que tu ne l’as pas vu ?

 

Non. Pourquoi ça ?

 

Tiens, au fait, tu ne sais pas, on a raconté qu’il était mouchard.

 

Parlons d’autre chose, eh ! les amis ! a interrompu le vieux Mabille. Tout le monde en serait, si l’on écoutait ce qui se dit ! Il n’y a qu’à saigner ceux pour qui c’est prouvé… ça en dégoûtera les autres ! »

 

Le père Mabille est un ancien ciseleur qui a perdu le tour de main de son état dans l’oisiveté cruelle de la détention, et qui s’est fait marchand des rues.

 

Mais, pendant les années de prison, il a étudié dans des bouquins empruntés à ses voisins de travée ; il a réfléchi, discuté, conclu. Son grand front ridé et dégarni raconte ses méditations ; ce vendeur d’éventails ou d’abat-jour – suivant la saison – a la face d’un philosophe de combat. S’il avait un habit noir sur le dos, on s’arrêterait devant ce haut vieillard et l’on saluerait sa tête grave.

 

« Qu’enseigne-t-il ? » demanderaient les gens de la Sorbonne ou de la Normale.

 

Ce qu’il enseigne ? Sa chaire est ambulante comme sa vie ; elle est faite de la table sur laquelle il s’accoude, dans un cabaret pauvre, pour prêcher la révolte aux jeunes, ou d’un tonneau enlevé à la barricade et mis debout, pour qu’il y monte et harangue de là les insurgés.

 

Pas mal de ceux que je vois en vêtements misérables, beaucoup de ces crève-la-faim ont lu Proudhon et pesé Louis Blanc.

 

Chose terrible ! au bout de leurs calculs, à l’extrémité de leurs théories, c’est toujours une sentinelle d’émeute qui se tient debout !

 

« Il faut encore du sang, voyez-vous ! »

 

Et pourquoi ?

 

Pourquoi ces hommes qui vivent de rien, qui ont besoin de si peu, pourquoi ces espèces de vieux saints à la longue barbe et aux yeux doux, qui aiment les petits enfants et les grandes idées, imitent-ils les prophètes d’Israël, et croient-ils à la nécessité du sacrifice, à la fatalité de l’hécatombe ?

 

Une gamine de huit ans s’était, l’autre jour, coupé le doigt – un farouche à poitrail velu s’est évanoui. Il fallait voir comme tout ce gibier de prison d’État s’est mis à consoler et à embrasser la fillette ! L’un a fait un poupon de linge, l’autre a été acheter une poupée d’un sou. Ce sou-là était pour son tabac, il n’a pas fumé de la soirée. Et l’on a lié le chiffon autour du bobo, avec plus d’émotion qu’on n’en eût eu à bander la plaie d’un combattant, affreusement mutilé dans une ambulance de carrefour.

 

Le garçon aux yeux aigus a voulu faire un livre. Il écrit ; je m’en doutais.

 

« Oui, j’ai noté ce que j’ai vu à Toulon. J’en ai deux cahiers gros comme ça. Je vous les montrerai, si vous voulez venir à la maison. »

 

Nous avons pris rendez-vous.

 

« Vous allez voir ma femme, c’est la fille de Pornin, la Jambe de bois. »

 

Une créature frêle et mince, gracieuse et triste – triste jusqu’à la mort ! – de la distinction, et une mélancolie sans nom, venant on ne sait d’où, reflet d’un mal incurable et caché ! Les cheveux sont gris, d’un gris qui trahit une mue de chagrin ; quelque révélation douloureuse a dû, un soir, jeter de la cendre sur cette tête jeune, faner ce visage tendre, et le griffer de ces rides fines comme des fils de soie.

 

Elle a à peine répondu au bonjour banal de son mari, et m’a accueilli presque avec douleur.

 

Je lui ai parlé de son père, cette fameuse Jambe de bois qui eut sa minute de résonance dans l’histoire intime des événements de Février.

 

« Oui, je suis fille de Pornin. Mon père était un honnête homme ! »

 

Elle a répété cela plusieurs fois : « Un honnête homme ! » l’œil baissé, serrant, ses petits bras sur sa poitrine, écartant sa chaise, me semblait-il, pour que l’autre ne la frôlât pas en allant et venant par la chambre, à la recherche de son manuscrit.

 

À la fin, il s’est frappé le front et a dit : « Je me rappelle maintenant, c’est en bas. »

 

Il est descendu – à pas de loup – courbant l’échine, le pied traînant, le geste gauche, mais sa prunelle luisant toujours et perçant l’ombre de l’appartement endormi dans le crépuscule.

 

Les persiennes étaient restées closes ; elle n’avait point levé le crochet quand nous étions entrés, on aurait dit qu’elle ne voulait pas qu’on vît la couleur de ses paroles.

 

Pendant que nous étions seuls, elle n’a prononcé qu’un mot :

 

« Est-ce que vous êtes d’un complot avec mon mari ?

 

Je ne conspire pas. »

 

Elle ne répondit rien, et nous demeurâmes muets, dans l’obscurité.

 

Il revint avec ses cahiers.

 

« Ce n’est pas rédigé comme par un écrivain de profession, mais il y a beaucoup de souvenirs. Tirez-en profit pour votre travail. Imprimez seulement mon nom, afin que l’on voie que les condamnés au bagne de Juin n’étaient ni de si grands ignorants, ni de si grands scélérats qu’on l’a prétendu. »

 

Elle a relevé ses paupières, et son œil a dirigé vers l’homme une lueur froide qui m’a glacé au passage, tandis qu’il me reconduisait en étouffant sa marche et sa voix comme dans une maison où il est défendu de parler parce qu’il y a une agonie – ou un cadavre.

 

Je suis descendu dans Paris, par des rues discrètes et noires, le cerveau hanté d’idées troubles, me demandant quel était le drame qui se jouait entre ces deux êtres.

 

« Ah ! vous y êtes allé, alors, me dit le vieil échappé de Doullens. Sa femme y était-elle ? Une courageuse, celle-là ! Je l’ai vue à l’œuvre quand elle était jeune fille… fine comme une mouche et gaie comme une alouette ! Il a plus de chance qu’il n’en mérite.

 

Ah ! certes, oui ! Mais n’a-t-on pas dit de lui ce qu’on a dit de Ruault : qu’il était de la rousse ?

 

Pas possible ! Elle le prendrait par les moustaches et nous l’amènerait, toute petiote qu’elle soit, après l’avoir souffleté. Elle le donnerait à Mabille pour qu’il le saigne ! N’est-ce pas, Mabille ?

 

Oui. À moins qu’elle n’ait trop honte ; ou qu’elle l’aime… ça s’est vu ! »

 

Quelqu’un est entré.

 

« De qui donc parlez-vous là ?

 

–     De Largillière. »

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:37

12

 

12

 

Quelques hommes sont venus me trouver et m’ont sommé, au nom de l’idée révolutionnaire, de me présenter à la députation contre Jules Simon. Je n’ai point refusé.

 

Pauvre fou !

 

Ah ! ceux qui croient que j’ai accepté par orgueil et envie de me mettre en vue ne savent point quelles pâleurs me prennent et quels frissons me secouent, à la pensée que je vais entamer la lutte !

 

Mais puisqu’on m’a appelé, je ne reculerai pas.

 

Et que lui dirai-je, à ce faubourg Antoine ? À ces gens de Charonne, à ces blousiers de Puteaux, comment parlerai-je ? – moi qui vais jeter, dans la balance, des théories a peine mûres et que je n’ai guère eu le loisir de peser dans mes mains de réfractaire.

 

Je n’ai jamais eu assez d’argent pour acheter les œuvres de Proudhon. Il a fallu qu’on me prêtât des volumes dépareillés, que je lisais la nuit.

 

Heureusement, la Bibliothèque était là ; et j’ai, de temps en temps, fourré mon nez et plongé mon cœur dans la source. Mais j’ai dû boire au galop et en m’étranglant, parce que j’avais autre chose à faire, rue Richelieu, qu’à étudier la justice sociale.

 

J’avais à arracher, du ventre des bouquins, le germe des articles qui me faisaient vivre, et que le chef du dictionnaire me refusait quand ils avaient odeur de philosophie belliqueuse ou plébéienne. Or, cela arrivait parfois, lorsque j’avais avalé une gorgée de Proudhon – il en roulait des gouttes toutes rouges sur mon papier.

 

Je ne sais donc que la moitié de ce qu’il faudrait savoir, et encore ! Et je me trouve exposé à la chute grotesque, ignorant qui veut heurter de front le vieux monde, apprenti qui va se dresser contre un maître, conscrit qui ose engager à fond le drapeau !

 

C’est à lâcher pied, à se laisser rouler du haut en bas de l’escalier ! … comme les filles enceintes qui ne veulent pas que l’on connaisse leur faiblesse.

 

J’en ai eu la tentation, au risque de m’estropier ou de me défigurer, car je serai bien autrement meurtri, si je mérite les huées de l’auditoire ! Être blessé ne serait rien ; être bafoué serait la ruine de toute une jeunesse bourrée de douleurs, mais aussi bourrée d’espérances !

 

La première réunion a lieu ce soir.

 

J’essaie de préparer ma harangue… Ah ! bien oui ! Il me faudrait des heures et des heures ! Je me contente de tracer, pour toute la campagne, deux ou trois grandes lignes, comme des cordes de piste, en semant des idées, comme les cailloux du Petit Poucet. Je suivrai ces lignes-là et je ramasserai ces cailloux sur mon passage lorsque j’irai vers l’ogre.

 

Tout au moins aurais-je besoin d’une escorte de dévoués ! Mais Passedouet et les hommes de Juin ne sont plus là. Ils sont repartis dès que j’ai eu accepté le danger, repartis dans leurs quartiers, à la recherche d’autres Vingtras.

 

Personne – par un hasard barbare – n’est de la circonscription où l’on m’a dit d’aller me faire tuer, comme Napoléon ordonnait à ses lieutenants de se camper en travers d’un pont et d’y mourir. Et je viens de me mettre en chemin, tout seul, pour la salle du club, sur une banquette d’impériale.

 

J’entends, sur cet omnibus, encenser le mérite de celui que je vais combattre.

 

« Oh ! celui-là arrivera haut la main ! Il battra Lachaud comme plâtre.

 

Il n’a pas d’autre concurrent ?

 

Certes non ! Qui donc oserait, parmi les républicains ? »

 

Eh ! malheureux ! il y a là, à côté de toi, un pauvre diable qui en passant ses trois sous avec les tiens, au conducteur, vient de laisser tomber des bouts de notes sur lesquels il avait inscrit les deux premières phrases qu’il va prononcer contre ton favori ; plus, quatre ou cinq effets, criards comme des images d’Épinal et qui doivent colorier sa harangue.

 

Tu es peut-être assis dessus – tu as le derrière sur mon éloquence !

 

« Le 105 de la rue ?

 

C’est ici. »

 

Je dégringole.

 

Mon comité est pauvre comme Job. C’est dans une écurie abandonnée qu’a été donné le rendez-vous. À peine peut-il y tenir trois cents personnes.

 

Elles y sont.

 

« Citoyens ! … »

 

Où ai-je pris ce que je leur ai conté ? J’ai attaqué je ne sais comment, parlant de l’odeur de crottin, de la bizarrerie du local, de la misère qui nous ridiculisait, dès le début. J’arrachais mes paroles aux murailles suintant le fumier, et où étaient scellés des anneaux auxquels une discipline républicaine voulait nous attacher aussi – comme des bêtes de somme !

 

Ah ! mais non !

 

Et j’ai rué, et je me suis cabré, trouvant en route de l’ironie et de la colère !

 

Quelques bravos ont éclaté et m’ont mis le feu sous le ventre. Quand j’ai eu fini, on est venu à moi de toutes parts.

 

Le président, debout :

 

« Citoyens, nous allons voter sur la prise en considération de la candidature Jacques Vingtras. »

 

On a levé les mains.

 

« Le citoyen Jacques Vingtras est adopté pour candidat par la démocratie socialiste révolutionnaire de l’arrondissement. »

 

Une acclamation de ces trois cents pauvres a souligné la déclaration solennellement prononcée.

 

J’ai eu froid dans le dos, car ce succès-là ne prouve rien.

 

Cette poignée d’acclamants a été triée sur le volet des logis misérables ; et encore, parmi ceux qui m’ont applaudi, parce que ma voix tonnait, ou pour ne pas faire « scission ouverte », combien m’abandonneront demain pour suivre le cortège de Simon triomphant !

 

Ma victoire a été trop facile ! Je les touchais du doigt, mon souffle leur brûlait le visage, et je sais bien que j’ai, dans le geste et l’accent, quelque chose qui commande, alors que l’on est si près de moi !

 

Mais quand je serai devant l’ennemi ; dans une salle immense et bondée ? …

 

Salle du Génie.

 

J’y suis – la salle est bondée et immense ! elle me paraît telle du moins. Ce sont les adversaires qui ont préparé la rencontre. Moi, je n’ai eu que le loisir de ne rien préparer, rien ! pas la frimousse d’un exorde, pas la queue d’une péroraison !

 

Les ardents de mon comité m’ont tiré à hue et à dia pour aller, dans les communes, à la chasse aux influents. J’ai couru ici, là, ailleurs encore, j’ai fait le tour de la circonscription à pied, en wagon, en charrette – malade des canons pris sur le zinc pour trinquer avec les braves gens.

 

Je me contentais d’humecter mes lèvres, mais je n’en avais pas moins la nausée du vin, et je passais pour bien froid ou bien fier auprès de ceux qui me voyaient accepter en rechignant la tournée qu’ils offraient de si bon cœur.

 

Disséminés et rares, les frères à qui l’on rendait visite et qu’on avait à aller chercher tout au bout d’un champ, ou à faire demander à l’atelier – dont on mangeait le temps, que l’on compromettait, même, auprès des patrons, et sur le compte desquels on s’était quelquefois trompé.

 

Ils me toisaient alors, du haut en bas, s’indignaient qu’on les eût crus capables de m’aider à semer la division dans le parti.

 

Émotions mesquines qui tuaient la fleur de la pensée dans ma tête ! promenades éreintantes qui écrasaient mes idées en chemin !

 

Imbécile que je suis !

 

Je me figurais que ma défaite piteuse viendrait de ce que je n’ai pas assemblé un faisceau de doctrines.

 

Allons donc !

 

J’ai, à deux ou trois reprises, vu jour pour les amener, rigides et nettes, devant la foule… Ils ont trouvé que je parlais froid. Ils espéraient des mots qui flambaient – et mes partisans eux-mêmes m’ont tiré par le pan de la redingote pour me souffler qu’il n’y avait, devant ce public, qu’à faire ronfler la toupie des grandes phrases.

 

Mais moi qui, jadis, avais dans la main le nerf de bœuf de l’éloquence tribunitienne, je n’ai plus l’envie de le faire tournoyer et de casser, avec cela, les reins aux discours des autres ! J’ai honte des gestes inutiles, de la métaphore sans carcasse – honte du métier de déclamateur !

 

Pardieu, oui ! j’évoquerais des images saisissantes et qui empoigneraient ce monde-là, si je le voulais ! … Or, je ne me sens plus le courage de le vouloir. J’ai perdu, avec l’ardeur de la foi jacobine, le romantisme virulent de jadis… et ce peuple m’écoute à peine ! Je n’ai pas encore la charpente d’un socialiste fort, et je n’ai plus l’étoffe d’un orateur de borne, d’un Danton de faubourg – c’est moi-même qui ai déchiré ce chiffon-là ! Ce n’est pas décadence, c’est conversion ; ce n’est pas faiblesse, c’est mépris.

 

Une fois, à Boulogne, j’ai failli y passer.

 

« C’est vous qui voulez empêcher Simon d’être nommé ! »

 

On m’a cerné, bousculé, frappé.

 

J’étais seul, tout seul.

 

Pour me défendre, il ne m’est venu d’abord que la vieille formule classique :

 

« On assassine la liberté de parole en ma personne !

 

Eh bien, oui ! on l’assassine. Et à coup de poing sur le mufle ! » a vociféré un blanchisseur à encolure de taureau.

 

Le bureau a eu peur que mon écrabouillage ne fît une tache sale dans l’apothéose du concurrent. Puis j’ai eu un peu de toupet. J’avais au moins de quoi répondre à ces arguments-là, je pouvais ceinturer le blanchisseur, tandis que, pendant toute la campagne, cette anguille de Simon m’avait filé entre les doigts, visqueux et souple, obséquieux à force d’onctuosité, et noyant dans du lait les serpents qui me sifflaient dans la gorge.

 

Ça été une grande minute ! Seul ! J’avais osé venir seul ! – Jamais je n’ai été fier de moi comme en ce jour d’immense humiliation.

 

Une autre fois encore, cependant, j’ai eu un revenez-y d’orgueil, à la sortie d’une réunion où, l’un après l’autre, le glorieux et moi, nous avions parlé à la foule.

 

J’entendis un de ceux du comité dire, en me désignant :

 

« Ça saura se faire écouter de la canaille… »

 

Enfin, la corvée est finie, la période électorale est close ! Je suis libre !

 

Il y a là-bas, du côté de Chaville, une ferme où j’ai passé des journées calmes et heureuses à regarder battre le blé, courir les canards vers la mare, à boire du petit vin blanc sous un grand chêne ombreux, et à faire la sieste dans l’herbe coupée, près des pommiers en fleur.

 

J’ai soif de silence et de paix. Je suis allé là – oubliant le vote des sections dans Paris, me roulant sur le foin, écoutant les rainettes qui chantaient dans les roseaux verts. Et, le soir, je me suis endormi entre des draps de toile bise et dure comme ceux où me fourraient mes cousines au village.

 

Au village !

 

Ah ! j’étais plutôt fait pour être un paysan qu’un politiqueur – quitte à prendre la fourche avec les Jacques une année de disette, un hiver de famine !

 

7 heures du matin.

 

Un homme vêtu en entrepreneur cossu, avec une grosse chaîne d’or, un pantalon gris trop court sur des souliers épais, a frappé à ma porte, s’est présenté comme un coreligionnaire et m’a demandé de l’écouter un moment.

 

« Si vous voulez, avec vos relations, votre talents. »

 

« Tardy, Tardy ! »

 

Tardy est un ancien camarade de collège, pauvre, pauvre, plus pauvre que moi ! à qui je paie un cabinet garni près de ma chambre, et qui gagne sa part à la gamelle en recopiant ce que j’écris.

 

Je l’appelle à mon secours. Il saute en chemise sur le carré.

 

« Tiens ! regarde, regarde bien celui là ! Il venait pour m’acheter… et il m’a cru capable de l’écouter, le misérable !

 

Non ! non ! monsieur, balbutie l’individu pâle comme un mort, et trébuchant dans l’escalier.

 

Plus vite ! ou je vous crève !

 

Non ! non ! monsieur ! » répète-t-il en dégringolant.

 

Mais comment ont-ils osé ! Qui l’envoie ?

 

Voyons ! C’est mon comité qui a fait les frais – mais avec l’aide d’un homme qui disait donner pour la cause en offrant l’argent des affiches et des bulletins !

 

Il faut aller le trouver, tirer cela au clair !

 

J’ai averti les camarades. Ils ont traînassé…

 

« Vous êtes au dessus de ça », ont-ils fini par dire en haussant les épaules. »

 

J’ai insisté.

 

« Laissez-nous donc tranquilles ! »

 

Je n’en ai pas moins gardé un frisson, et j’ai peur qu’il n’y ait là-dessous un danger dont je sentirai les griffes un jour !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:36

13

 

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Je suis un des dix nommés par une assemblée populaire pour aller poser une question, presque porter une sommation aux députés de Paris.

 

Millière, Trinquet, Humbert, Cournet, sont aussi de ces dix-là.

 

Chez qui ira-t-on d’abord ? Lequel des représentants abordera-t-on le premier ?

 

On découvre l’adresse de Ferry – quelque part, rue Saint-Honoré – dans le Bottin du petit café où la commission s’est donné rendez-vous.

 

« Chez Ferry ! … Vous êtes de son arrondissement, Vingtras. C’est vous qui lui parlerez. »

 

Entrée spacieuse, paliers solennels, maison silencieuse et grave.

 

Je monte les étages, aussi ému que si je gravissais les marches de l’échafaud.

 

« C’est ici. »

 

Une bonne arrive au coup de sonnette.

 

« M. Jules Ferry ?

 

Il est là. »

 

Mes jambes vacillent. Je suis plus blanc que le tablier de la servante… lequel n’est pas très blanc.

 

« Qui dois-je annoncer ? »

 

Nous nous regardons. Aucun de nous ne vient en son nom personnel ; nous ne nous présentons pas non plus de la part d’un comité reconnu, d’une association républicaine ayant pignon sur rue.

 

« Dites que ce sont des gens du VIe qui ont une communication à faire.

 

Du sixième ? Il n’y a pas de sixième ! »

 

On s’explique… difficilement. Elle a peur, cette fille !

 

« Je m’en fiche ! Nous y sommes nous y restons ! » déclare Trinquet en s’accotant, comme un factionnaire, contre le mur.

 

Le bourgeois apparaît, en petit veston, et le nez allongé.

 

« Messieurs ? … » fait-il en tournant vers nous un œil morne, vraiment morne !

 

Sa voix tremble un peu, ses doigts aussi.

 

Une minute de silence. Allons-y !

 

« Vous connaissez, monsieur, la lettre de M. de Kératry proposant de répondre au décret de prorogation de la Chambre par l’arrivée en masse des députés devant le Palais-Bourbon, au jour et à l’heure où, suivant la loi, la session devrait s’ouvrir. Une réunion publique a décidé qu’on mettrait les représentants de Paris en demeure de se prononcer catégoriquement à ce sujet, et nous a chargés de réclamer leur présence à une séance où le Peuple exprimera sa volonté… Y viendrez-vous ? »

 

Les mains grelottent toujours ; l’homme, qui a pourtant, la carrure et la face d’un résolu, semble déconcerté :

 

« Je ne dis pas non. Mais je dois consulter mes collègues. Je ferais ce qu’ils feront.

 

Nous rapporterons vos paroles à qui de droit », ai-je déclaré d’un ton de greffier aux Septembrisades.

 

Nous avons salué, et nous sommes sortis.

 

Place de la Madeleine, maintenant.

 

« M. Jules Simon ?

 

Entrez, messieurs. »

 

Voilà le fameux grenier.

 

Il n’y a trop rien à dire. Ce n’est point un nid à rats ; mais ce n’est pas, non plus, un palais caché sous les combles.

 

Patouillard, félin, avec des gestes de prêtre, les roulements d’yeux d’une sainte Thérèse hystérique, de l’huile sur la langue et sur la peau, la bouche en croupion d’oie de Noël – il me reconnaît, et vient à moi en avançant ses doigts grassouillets et moites.

 

« Mon ancien et cher concurrent… »

 

J’ai mis les mains derrière mon dos et me suis reculé, laissant à d’autres le soin d’interroger le personnage.

 

Comme Ferry, il répond je ne sais quoi – que lui aussi sera au rendez-vous, si tel est l’avis de son groupe.

 

Dans l’escalier, on discute mon refus d’accolade.

 

Millière s’irrite, invoque son titre de doyen, m’accuse d’avoir été égoïstement blessant, et déclare qu’il n’entend pas que l’on trouble, par de pareils incidents, les visites nouvelles.

 

Il va aller chez M. Thiers « mais il sera respectueux », ajoute-t-il en me regardant.

 

« Soyez ce vous voudrez ! moi, je garde la liberté de ne pas chatouiller la paume de l’ennemi ! »

 

« Vous avez bien fait ! » disent tous les jeunes.

 

J’ai fait ce qui m’a plu. Je ne reconnais à personne, pas même à un ancien, le droit de discipliner mes poignées de main.

 

Mais impossible de refuser la patte au gros réjoui à favoris d’acajou, au large bedon et au large rire, qui me siffle dans les oreilles, avant même que j’aie pu desserrer les crocs :

 

« Eh ! l’éreinteur, comment va ? Vous pouvez vous vanter de nous avoir bien arrangés dans votre Rue ! Oui, du joli ! »

 

Et de me taper sur ce que j’ai de ventre, en demandant ce qui nous amène.

 

« Enfin, messieurs, que veut le Peuple ? Envoie-t-il chercher ma tête ? C’est que j’ai la faiblesse d’y tenir ! Vous savez… une vieille habitude… »

 

De la bonne humeur à pleines lèvres et à pleine redingote.

 

Ses doigts ne tremblent pas, à celui-là, mais battent sur la table une réminiscence de la Mère Godichon, et sa caboche vire, sur son corps de pingouin, avec des fébrilités d’oiseau-mouche.

 

« Si J’irai à la manifestation du 26 ? …

 

Deux de vos collègues ont déjà dit oui.

 

Ça je m’en fiche !

 

Alors, vous ne viendrez point ? …

 

Jamais de la vie ! Aller exposer Bibi sans qu’on sache de quoi il retourne ? Vous n’y pensez pas, mon petit ! »

 

Il rit, et l’on ne peut s’empêcher de rire avec lui, car il ne biaise pas, au moins.

 

« Si Belleville triomphe, j’accours ! Mais quant à l’entraîner, jouer les Brutus… non, mes enfants, je n’en suis pas ! Je ne m’engage à rien, ne promets rien. Pas ça ! »

 

Et il fait claquer son ongle contre ses dents.

 

« Vous me paraissez tous de bons garçons, et assez convaincus pour aller vous faire casser la margoulette. Ces margoulettes, je les salue, mais j’efface la mienne ! … Ah ! l’éreinteur, à propos ? Le mot que vous m’avez prêté : « Manuel fut un héros, seulement il ne fut pas réélu », je ne l’ai pas dit, mais je le pense… Allons, au revoir ! Ma parole, on dirait que vous ne songez qu’à mourir, vous autres ! Moi, je tiens à vivre, c’est mon goût. Dame, ça s’explique : vous êtes des maigres, je suis un gras ! … Prenez garde, il y a une marche ! Dites donc, si vous vous faites foutre en prison, j’irai vous porter des cigares et du bourgogne. Et vous savez, je ne vous dis que ça ! »

 

Il se penche sur l’escalier et fait sonner, sur ses cinq doigts en faisceau, un baiser plein de promesses.

 

Une tête d’apôtre : Pelletan.

 

Il a, en effet, prophétisé ; c’est un bibliste de la Révolution, un missionnaire barbu de la Propagation de la Foi républicaine, qui a le poil, le regard, l’allure d’un capucin ligueur. Il exorcisa, avec le goupillon de Chabot, les insurgés de Juin, et les excommunia, à travers les grilles du caveau des Tuileries. De bonne foi, il les traita – le visionnaire ! – de scélérats et de vendus.

 

Que va-t-il répondre ?

 

Pas grand-chose… Il en conférera avec ses collègues lui aussi. Et il étend ses mains velues de notre côté, comme pour la bénédiction.

 

« Amen ! » psalmodie Humbert en nasillant.

 

Notre tournée est finie.

 

Et Gambetta ?

 

Gambetta a inventé une angine dont il joue chaque fois qu’il y a péril à se prononcer.

 

Cette ficelle ne me va pas, je devine le pantin au bout. Mais ils risquent gros, ceux qui se moquent du Peuple. Ils ont d’abord des angines pour de rire, puis un jour arrive où on leur scie le cou pour de bon.

 

Jules Favre a déchiré la sommation sans la lire, et a roulé sa grosse lèvre dans une moue de suprême dédain.

 

Millière a-t-il vu Thiers ? Je ne sais. En tout cas, s’il l’a rencontré, il ne lui a pas renfoncé son chapeau gris sur les oreilles – bien sûr !

 

Bancel était en province.

 

Viendront-ils ?

 

Salle Biette. Boulevard Clichy.

 

Ils sont venus.

 

Ils ont monté l’escalier branlant qui conduit à une salle aux murs tout nus, éclairée par des lampes qui fument, meublée, en guise de sièges, par de vieux bancs de classe disloqués.

 

Dans le fond, on a planté une table et quelques tabourets de paille, sur une estrade construite avec des madriers plâtreux.

 

C’est là que se tiendront les représentants, comme sur la sellette des assises ; c’est de cette tribune mal équarrie que la conscience faubourienne, par la voix de quelques déclassés en paletot ou en cotte, dirigera l’accusation et convaincra le jury – un jury de cinq ou six cents hommes, dont le verdict n’aura point force de loi, mais n’en sera pas moins menaçant pour ceux qu’il aura frappés : le pouce du Peuple les marquera à l’épaule.

 

Je me trouve dans un groupe qui pérore et gesticule avec passion.

 

Il s’agit de choisir celui qu’on proposera à l’auditoire pour président.

 

Germain Casse intrigue, supplie, va, vient – il veut être en vue…

 

Millière, qui a mis son chapeau aux plus larges ailes et pris sa figure de quaker, l’œil tendu et brûlant sous ses lunettes, la bouche crispée, la main fiévreuse, réclame cette distinction comme un honneur dû à son passé, à son âge, et promet, en mâchant les mots comme les Aïssaouas mâchent le verre, d’être le Fouquier-Tinville de la soirée.

 

On décide que c’est son nom que l’on jettera à la foule. Le mot d’ordre est donné aux chefs de bancs, et il n’y a que Casse qui se plaigne et grogne, et qui mordrait les mollets de Millière, s’il osait ! Mais un forgeron qui l’entend lui rebrousse le poil ; il redevient couchant et va se pelotonner dans un coin, la gueule méchante, mais la queue basse.

 

Les voilà.

 

Ferry, Simon, Bancel, Pelletan.

 

Un murmure. Ils doivent deviner, du coup, qu’ils sont en plein camp ennemi. On se dérange à peine pour leur livrer passage.

 

Comme ils sont loin des clairons et des officiers qui font fanfare et cortège devant le président de la Chambre, loin des huissiers en habit noir et à chaîne d’argent !

 

Ici, il n’y a que des mal-vêtus. Dans le tas, les députés de Paris peuvent reconnaître les socialistes qui déjà ont entamé leur procès dans les réunions publiques, et qui ruminent, pâles et résolus, les réquisitoires qu’ils vont prononcer au nom du peuple souverain !

 

« Millière, Millière ! ! »

 

Il était prêt, et n’a qu’un pas à faire pour prendre place devant la table verte.

 

« Parlerez-vous, Vingtras ?

 

Non ! »

 

Je ne suis pas assez sûr de moi, et je n’ai point l’oreille du tribunal en blouse comme ceux qui sont allés, tous les soirs, causer avec lui dans les clubs nouveaux.

 

Si tout ce qu’il faut dire n’était pas dit, je me hasarderais peut-être ! Mais tout sera dit.

 

Je le vois aux lueurs de quelques yeux ; je le sens au frisson qui court dans la salle, je le lis sur le visage même des accusés. Ils sont graves, et échangent, à voix basse, des réflexions inquiètes.

 

« Citoyens, la séance est ouverte ! »

 

L’exécution va commencer ! Briosne, prépare ta colère ! Lefrançais, arme ton mépris ! Ducasse, empoisonne ta langue !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:36

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Briosne : un Christ qui louche – avec le chapeau de Barrabas ! Mais point résigné, s’arrachant la lance du flanc, et se déchirant les mains à casser les épines qui restent sur son front d’ancien supplicié de ces calvaires qu’on nomme les Centrales.

 

Condamné pour société secrète à cinq ans, renvoyé quelques mois plus tôt parce qu’il crachait le sang, rentré sans le sou dans Paris, n’ayant pu cicatriser ses poumons – mais ayant l’âme de la Révolution chevillée dans le corps !

 

Voix pénétrante, sortant d’un cœur meurtri comme d’un violoncelle fêlé ; geste tragique : le bras tendu comme pour un serment ; secoué parfois, de la tête aux pieds, d’un frisson de pythonisse antique ; et de ses yeux, qui ont l’air de trous faits au couteau, crevant le plafond fumeux des salles de clubs, comme un prédicateur chrétien crève, d’un regard extasié, la voûte des cathédrales et va chercher le ciel.

 

Ayant trouvé le temps, entre ses maladies et ses chômages, d’étudier les grands livres, il en a exprimé le suc et mâché la moelle. Cela le soutient, comme du sang de bœuf bu chaud à l’abattoir. Vivant de sa passion – le cœur soutenant la poitrine ; ayant même tiré de son mal une théorie qui, sans qu’il le sache, est la fille de sa souffrance et fait peur sur ses lèvres : « Le capital mourrait si, tous les matins, on ne graissait pas les rouages de ses machines avec de l’huile d’homme. Il faut, à ces bêtes de fonte et d’acier, le pansage et la poussée de l’ouvrier. »

 

À lui aussi, il faudrait le pansage de ses bronches qui suent rouge, et quelques gouttes de cette huile qu’on appelle le vin dans sa charpente détraquée.

 

Il n’y faut point songer ! il mange à peine et boit de l’eau. Il est feuillagiste, et le feuillage ne va pas. La manipulation des outils de travail achève de lui ronger ce qu’il a de vie – le poison aide la famine.

 

Mais cet autre poison qu’on appelle le gaz, et les émanations lourdes qui se dégagent des foules entassées dans les locaux trop étroits, combattent le mal par le mal. Il prend la fièvre là-dedans, et la fièvre le galvanise, le relève, et l’emporte haut.

 

Après tout, il aura eu son comptant d’existence ! Il vit pendant trois heures ; chaque soir, plus que d’autres pendant une année – élargissant, de son éloquence, le temps présent ; empiétant, par le rêve, sur l’avenir ; jetant, ce malade, la santé de sa parole à une légion d’ouvriers aux épaules d’athlètes et aux poitrines de fer, tout émus de voir ce prolétaire sans poumons se tuer à défendre leurs droits.

 

Briosne est toujours avec un camarade plus petit que lui, vêtu d’une redingote à la proprio, et marchant lentement, la tête un peu de côté et un parapluie sous le bras.

 

Il ressemble – à s’y méprendre – à un homme qui, en 1848, à Nantes, me frappa en plein cœur par la hardiesse de son langage. Cette hardiesse-là le chassait de la modeste situation où il gagnait de quoi manger. L’autorité qu’il avait prise au club humiliait et épouvantait ses patrons. On venait de lui régler son compte, et il faisait ses adieux au peuple avec simplicité et grandeur.

 

« Je ne puis plus rester parmi vous, j’ai dans le dos la croix des affamés. Je vais à Paris, où je trouverai peut-être à vendre mon temps contre un morceau de pain… où je trouverai aussi à donner ma vie, moi pauvre, si elle peut boucher une brèche, un matin de révolte. »

 

Quelque temps après, on apprenait qu’il avait fait le cadeau promis. On avait ramassé son cadavre, étoilé de balles, au pied de la barricade du Petit-Pont – tribune de pierre de ce socialiste acculé dans la famine et s’échappant dans la mort.

 

Lefrançais rappelle cet homme, avec son visage jaune et pensif, troué de deux yeux profonds et doux. On dirait, au premier abord, un résigné, un chrétien. Mais le frémissement de la lèvre trahit les ardeurs du convaincu, et le « prenant » de la voix dénonce l’âme de ce porteur de riflard. La parole jaillit, chaude et vibrante, dans un trémolo de colère ; mais, de même qu’il a l’habit de tout le monde et le chapeau plat, il a le geste simple. Sa phrase ne flambe point – quoiqu’elle brûle !

 

Cette tête de rêveur ne s’agite pas sur le buste chétif qu’elle surmonte, son poing fermé n’ébranle pas le bois de la tribune, son geste ne boxe pas la poitrine de l’ennemi.

 

Il s’appuie sur un livre, comme quand il était instituteur et surveillait la classe.

 

Parfois même il semble, en commençant, faire la leçon et tenir une férule ; mais, dès qu’il arrive aux entrailles de la question, il oublie l’accent du magister et devient, soudain, un frappeur d’idées qui fument sous son coup de marteau à grande volée. Il cogne droit et profond ! C’est le plus redoutable des tribuns, parce qu’il est sobre, raisonneur… et bilieux.

 

C’est la bile du peuple, de l’immense foule au front terreux, qu’il a dans le sang, et qui jaunit ses phrases pleines, et qui donne à ses improvisations le ton des médailles de vieil or.

 

Portant la peine de cette jaunisse révolutionnaire, ayant une sensibilité d’écorché, lui, l’avocat des saignants ! blessant les autres sans le vouloir, ce blessé mais plein d’honnêteté et de courage – et sa vie parlant aussi haut que son éloquence en faveur de ses convictions. Ce Le français-là est le grand orateur du parti socialiste.

 

Ducasse – un écarquillé. Il écarquille ses yeux tout ronds ; il écarquille ses coudes pointus ; il écarquille ses jambes qui tricotent ; il écarquille sa bouche coupée en fente de tirelire, d’où s’échappe une voix pointue et enchifrenée dont le son ne vous égratigne pas seulement le tympan, mais la peau.

 

« Tu ressembles à un chat jaune qui c… dans de la braise », lui a dit Dacosta.

 

Il ressemble aussi à un chat qui fait grincer ses griffes après les vitres d’une chambre où on l’a oublié trois jours, et où il a maigri de famine et de rage.

 

C’est bien la double physionomie de ce garçon à cheveux carotte, qui joue les Marat avec les mines ahuries de Lassouche, qui prêche la guillotine avec des gestes de marionnette, qui prend l’accent de Grassot pour parler « des immortels principes » et qui dit Gnouf ! Gnouf ! entre deux tirades sur la Convention.

 

Sec comme un cent de clous, les bras comme des allumettes, les tibias comme des fuseaux, les jointures en fil de fer, et grimaçant et claquant comme un lot de pantins de bois à la porte d’un bazar. Drôle à tuer, dans ce rôle de bouffon féroce, devant la table du café où il entasse des bocks que le comptoir n’a pu défendre contre ses demandes comiques et menaçantes !

 

« Si tu mets un faux col, je te mettrai une cravate de chanvre. Si tu n’en apportes pas deux autres, pour moi et la citoyenne – bien tirés ! – on te coupe le cou à la Prochaine. Arrose le peuple et dépêche-toi ! »

 

Le pauvre cafetier se dépêche, en se passant instinctivement le revers de la main sur la nuque.

 

Gnouf ! Gnouf !

 

Mais, en public, Gnouf-Gnouf arrive avec une tête de décapité parlant. Il monte gravement les marches de l’estrade, riboulant des prunelles, fronçant le sourcil, les trois poils safran de sa barbiche tombant en garde, serré dans une redingote qui l’étrique et dont ses os crèvent le drap, avec un pantalon en amadou brûlé, dont les mollets tire-bouchonnent sur des bottines de femme en coutil gris. Son pied de fœtus danse encore là-dedans – tant les orteils en sont menus et décharnés !

 

Il serre contre ses côtes un portefeuille qui rappelle celui d’un huissier ou d’un professeur de collège communal. L’usure y a plaqué des gales blanches sur la peau noire, mais, tout de même, le peuple regarde cette serviette avec respect.

 

Il semble qu’il y ait là-dedans les cahiers de la Révolution, la contrainte à délivrer aux riches, l’arrêt de mort des accapareurs, l’affiche à coller sur la porte du Comité de salut public.

 

Ce portefeuille le fait passer pour un bûcheur austère, absorbé par son travail de bénédictin socialiste ou de terroriste méthodique. Aussi, quand il a planté son petit corps devant la tribune et ouvert cette chemise de cuir lentement, lentement, pour y prendre quelque note qu’il lit comme un prêtre nasille le verset de l’Évangile sur lequel il va gloser, l’assistance fait « Chut ! ». On se mouche comme à l’église avant que le sermon commence, et les durs à cuire, ceux qui ont pour opinion « qu’il faut que ce soit comme 93 », écoutent religieusement, tout en regardant de travers les voisins suspects de modérantisme.

 

« Ce n’est pas lui qui hésiterait à faire tomber les têtes ! »

 

C’est dit pour moi, cela… pour moi qui hésiterais, paraît-il. J’ai, à la salle Desnoyers, la réputation d’un homme qui ne ferait pas « comme nos pères », qui reculerait devant les grands moyens, qui, au troisième tombereau, dirait à l’exécuteur d’aller casser une croûte et boire une chopine.

 

Mais Ducasse ferait « comme nos pères », lui, et apporterait en personne le déjeuner sur l’échafaud, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu.

 

« Oui, citoyens, je n’aurais vraiment rempli mes devoirs civiques, je ne me croirai digne de mon titre auguste de révolutionnaire que le jour où j’aurai, de ma propre main, fait faire couic à un aristocrate. »

 

Et il fait couic, d’abord avec un geste de polichinelle rigoleur – le peuple aime la grimace burlesque et hardie – puis avec là majesté d’un tueur de Stuart ou de Capet, qui tire son épée au clair, l’abat sur un cou royal, et fait sauter une tête jusqu’alors inviolable et sacrée.

 

Il lichotte le couteau de la guillotine avec sa langue ; il en repasse le fil contre l’eustache d’une éloquence sanguinaire et farceuse ; il se pend, en riant, à la ficelle, comme un singe s’accrochant par la queue au cordon de sonnette du bourreau.

 

11 heures du soir.

 

Oui, certes, tout ce qu’il fallait dire a été dit ! Je viens de sentir qu’il était un parti inconnu qui minait le sol sous les pas de la République bourgeoise, et j’ai deviné la tempête prochaine. Des mots irréparables ont flamboyé, sous le plafond, comme des éclairs de chaleur courent dans un ciel qui va se fendre.

 

Et les députés de Paris ont quitté la salle, diminués et meurtris, blêmes devant l’agonie de leur popularité.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:35

15

 

15

 

10 janvier 70.

 

Nous sommes à la Bibliothèque Richelieu.

 

« Mince de rigolade ! on dit que Pierre Bonaparte vient d’assassiner son tailleur ! »

 

Celui qui parle a des lunettes, le nez long, une barbe épaisse, la bouche moqueuse, la voix éraillée : il s’appelle Rigault.

 

« Chouette ! chouette ! un Bonaparte au bloc et les tailleurs n’osant plus réclamer leur bedide node ! Mais pas de blague ! il faut savoir si c’est sûr, et faire du boucan !

 

Qui t’as donné la nouvelle ?

 

Un ancien mouchard dégommé qui fournit de notes Machin, tu sais, celui qui a la commande d’un livre contre la Préfecture. Viens-tu à La Marseillaise ?

 

Au galop ! »

 

En route, des camarades nous accostent.

 

« Ce n’est pas un fournisseur qui a été tué… C’est un de chez vous…

 

Un du journal ?

 

Oui, tué raide ! Allons ensemble rue d’Aboukir.

 

Dis donc, Vingtras, c’est malheureux pour le copain, mais, nom de Dieu ! comme c’est bon pour la Sociale ! »

 

Ce sera bon. C’est bien un copain qui a étrenné. C’est Victor Noir.

 

« Oui il paraît que l’autre gredin lui a flanqué une balle dans la poitrine ; mais on dit qu’il n’est pas mort.

 

Pas mort ! … Qui est-ce qui m’accompagne ?

 

Où donc ?

 

Chez le Bonaparte… À Auteuil, à Passy, je ne sais trop… enfin, où est allé Noir ce matin… Habeneck, donnez-nous cent francs. »

 

« Ce n’est pas seulement des sous qu’il faut, mais aussi des armes ! » crient Humbert et Maroteau.

 

Habeneck, le secrétaire de rédaction, n’est que médiocrement rassuré.

 

« Tenez voilà cinquante francs. Prenez un fiacre, courez là-bas… mais pourquoi des armes ? C’est bien assez une victime. Vous pouvez tout perdre, compromettre la situation… Laissez l’assassinat sur les bras de l’assassin !

 

Faut-il aussi lui laisser l’assassiné ?

 

Les voyageurs pour Auteuil, en voiture ! »

 

Nous sommes riches : cinquante balles en argent, dix en plomb.

 

Le sapin roule cahin-caha. Le soir descend ; il fait frais sur les quais.

 

« Où m’avez-vous dit d’arrêter ? » demande le cocher qui ne se souvient plus et fouille d’un œil inquiet la tristesse du chemin.

 

Nous avions donné une adresse banale, désigné un but quelconque.

 

« On vous indiquera quand vous rentrerez dans le pays. »

 

Nous y sommes.

 

Nulle trace de drame ! Nous abordons les rares passants, un à un. Ils ne savent rien.

 

« Où est la maison du prince Pierre ? …

 

Ici ! … Non ! … Plus loin ! … »

 

Mais voilà une lanterne rouge : un commissariat.

 

Ni une, ni deux, allons-y !

 

« Monsieur, nous sommes rédacteurs de La Marseillaise. On dit que M. Victor Noir…

 

Est blessé… Oui, monsieur.

 

Grièvement blessé ? … »

 

Il fait un geste navré et disparaît.

 

C’est chez son frère que Noir a été porté, dans une rue de Neuilly, calme, muette, où quelques arbres dressent leurs branches noires et nues, au-dessus de maisons neuves qui respirent la tranquillité et sentent le plâtre.

 

« Passage Masséna : c’est ici ! »

 

L’aîné vient à nous. Nos yeux l’interrogent, son silence nous répond.

 

Sans mot dire, il nous conduit dans une chambre qu’envahit l’ombre, et nous met en présence du mort.

 

Il est étendu sur le lit non défait, le visage presque souriant. Il a l’aspect d’un énorme poupon qui dort ; l’air aussi, avec ses mains encore gantées de chevreau noir, d’un garçon d’honneur monté pour faire la sieste, tandis que la noce s’amuse au jardin.

 

La taille est prise dans un pantalon de casimir qu’il avait acheté à la Belle Jardinière – le faraud ! – pour les grandes cérémonies ; et le plastron de sa chemise colle sur son large torse, sans une cassure, mais moucheté dans un coin d’une tache bleue. C’est la balle qui a fait cette tache-là en entrant dans le cœur.

 

« Il n’a pas eu l’agonie terrible ?

 

Non, mais il faut lui faire de terribles funérailles. »

 

Et les mots de sortir, pressés et brûlants, de nos lèvres sèches d’angoisse.

 

« Si nous l’emportions ? … Ce sera le pendant de Février ! … On l’assoira sur un tombereau comme les fusillés du boulevard des Capucines et on criera aux armes le long des rues ! …

 

Ça y est ! »

 

Les voix sont étranglées, mais l’accent résolu.

 

« Le cocher voudra-t-il recevoir le cadavre ? …

 

Il n’y verra que du feu ; remettons-lui sa redingote sur le dos, descendons-le comme un malade ; on lui plantera, au bas de l’escalier, son chapeau sur la tête et on le tassera dans le fiacre… »

 

Louis même n’hésite pas, il nous livrera son cadet.

 

Mais un effroi nous prend.

 

« Nous ne pouvons pourtant pas, à nous quatre, engager le peuple ! »

 

Et, pour le malheur de la Révolution, nous avons été modestes – ou lâches ! Nous avons abandonné notre atout ; nous n’avons pas osé risquer le coup sur cet enjeu sanglant.

 

On a repris le chemin de la ville.

 

Il ne faisait plus clair et quand nous nous retournâmes pour regarder encore, à travers la portière, le pavillon où gisait notre ami, il nous sembla le voir, accoudé à la fenêtre et nous fixant de ses yeux agrandis.

 

C’était son frère qui exposait au vent du soir son front moite et ses paupières rougies.

 

Nous avions la gorge serrée. Ils se ressemblaient comme deux gouttes de sang.

 

À La Marseillaise.

 

Paris connaît le crime !

 

Au journal, les rédacteurs sont en permanence et, de tous côtés, accourent les républicains.

 

Fonvielle arrive, le pardessus troué – une balle lui a fait une boutonnière neuve. Il dit ce qu’il a vu : le pistolet tiré de la poche, Noir visé, atteint et fuyant, son chapeau rivé à ses doigts crispés, la mort dans la poitrine !

 

« Et vous ? » nous demande-t-on.

 

Nous contons notre voyage, l’idée qui nous est venue.

 

« Mais où l’aurait-on mis ?

 

Ici ! … – Dans un faubourg ! … – Chez Rochefort ! Son domicile est inviolable ! »

 

Cette thèse est défendue avec passion.

 

« En tant que député, il a le droit de faire repousser à coups d’épée et à coups de fusil, ceux qui franchiraient son seuil. Et qui sait ? La rue de Provence n’est pas si loin des Tuileries ! … »

 

Je voudrais, moi, que ce fût sur notre table de travail même que l’on étendît Victor Noir, cette nuit, comme sur une dalle de la Morgue, et que ceux qui sont les favoris de la foule, en paletot ou en bourgeron, montassent la garde autour de l’assassiné !

 

« Il faudrait l’avoir, pour ça !

 

Allons le chercher ! »

 

Mais le mot des révolutions est jeté : Il est trop tard !

 

La maison de là-bas doit être surveillée et cernée maintenant.

 

Journalistes que nous avons été !

 

Et cependant la partie se présentait si belle ! Est-ce que, dans la guerre civile, il faut laisser geler l’audace ! Qui est prêt à jouer carrément sa vie n’a-t-il pas le droit de construire sa barricade à sa façon, et de la faire commander par un cadavre – si un tué fait plus peur qu’un vivant !

 

Il avait justement une taille de géant, et une tête si grosse qu’il aurait fallu vingt décharges avant qu’elle fût émiettée sur ses épaules d’hercule.

 

En attendant, Paris s’agite. Il y a une réunion à Belleville. Dans la grande salle des Folies, le peuple s’entasse, frémissant.

 

Au-dessus du bureau, un voile funèbre, et, à l’ombre de cette guenille, les explosions de fureur contre le meurtrier et le rendez-vous de combat pris autour du cercueil.

 

« Il faut en finir ! »

 

Encore une phrase qui fut lancée, jadis, aux heures tragiques, une parole ramassée dans le lointain de l’histoire, qui sort du cimetière des insurgés d’autrefois, pour devenir la devise des insurgés de demain.

 

Des femmes partout. – Grand signe !

 

Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte.

 

12 janvier.

 

On doit se retrouver à l’enterrement.

 

Mais il aurait fallu que le convoi partît de La Marseillaise ; que le ralliement eût lieu dans la rue du journal ; que le quartier en émoi fût envahi par les manifestants irrités, et qu’on attendît d’être des milliers pour se mettre en route.

 

Qui sait si cette trombe humaine n’aurait pas entraîné les régiments et l’artillerie, noyé la soute aux poudres de l’Empire et emporté, comme charognes, les Napoléon ?

 

Peut-être bien !

 

 

Sous l’Odéon.

 

C’est Rigault qui commande la manœuvre ; comme un sergent qui gourmande des recrues, comme un chien de berger qui harcèle un troupeau, il aligne les uns et aboie après les autres.

 

« Quatre par quatre, en serre-file. À votre rang, nom de Dieu ! … »

 

Des mots graves :

 

« Ceux qui ont des pistolets, en tête ! »

 

Des mots drôles :

 

« Les taffeurs au centre ! »

 

À la queue ceux qui n’ont que des bistouris, des compas, des eustaches à virole qui, d’ailleurs, feraient d’épouvantables blessures – tronçons d’acier ou de fer cachés sous des vestes d’ouvriers… car il y a des ouvriers plein cette colonne du Quartier latin.

 

Ils ont été voisins et sont devenus camarades des étudiants dans le complot de la Renaissance ou autre conspiration avortée et poursuivie. Ils ont fait partie des comités socialistes avec les partisans des candidatures Rochefort et Cantagrel. On a bu des glorias ensemble, les jours d’élection, on a mangé, au même moment, la boule de son de Mazas.

 

Rigault est plus sûr de ces gars d’atelier que des garçons des Écoles ; voilà pourquoi il les a mis à l’arrière-garde. Ils piqueront le centre aux reins pour le faire avancer ; ils le larderont s’il essaie de fuir.

 

Il me conte cela en prisant, prisant toujours, le menton souillé, le gilet sali, les narines grillées, mais avec quelque chose de fier dans le front et le regard.

 

Il fait grincer sa tabatière, à la Robert-Macaire, il me fait aussi – le mâtin – songer à Napoléon, pinçant son tabac dans son gousset, tout en dictant le plan de bataille.

 

Il n’y a pas à barguigner, il a du chien !

 

Quand il dit à son revolver en le caressant, comme on tapote la joue d’un môme : « Do, do, l’enfant do ! » pour ajouter ensuite, en le menaçant gaiement du doigt : « Faudra voir à te réveiller, moucheron ! et à péter sur les cipaux », cela rassure le centre, qui ne croit pas qu’on blague ainsi quand on doit y aller pour tout de bon.

 

Et cela ne déplaît point aux résolus qui sentent que ce gavroche à lunettes et à barbe crachera des balles aussi bien que des ordures au nez des soldats, et qu’il leur offrira sa poitrine comme il leur montrerait son derrière – héroïque ou ignoble suivant que la situation sera tragique ou bouffonne.

 

En route.

 

« En avant ! »

 

Ce sont cinq ou six porte-lorgnons qui se sont mis au premier rang, jeunes gens à l’air réfléchi.

 

Rigault est le seul évaporé de la bande, et encore aurait-il la mine sérieuse s’il ne hérissait pas exprès son poil, s’il n’avait pas éraillé et hiroutisé sa voix, et adopté, pour traduire son opinion sur le clergé, l’aristocratie, la magistrature, l’armée, la Sorbonne, le geste du toutou qui, la patte en l’air, déshonore les monuments.

 

Breuillé, Granger, Dacosta, eux, ressemblent à des professeurs de sciences dont les yeux se sont brûlés sur les livres.

 

Les traditionnels de la colonne se demandent pourquoi ces binoclards « s’érigent en chefs ? ».

 

Ils ne rappellent ni Saint-Just, ni Desmoulins, ni les Montagnards, ni les Girondins ! Avec cela, on les entend qui traitent de sots et de traîtres les députassiers de la Gauche !

 

De qui relèvent-ils ? … Ce sont les hommes de Blanqui.

 

De tous côtés, par petits groupes, ou en bataillon comme nous, Paris monte vers Neuilly. On marche au pas dès qu’on est cent, on se donne le bras dès qu’on est quatre.

 

Ce sont des morceaux d’armée qui se cherchent, des lambeaux de République qui se sont recollés dans le sang du mort. C’est la bête que Prudhomme appelle l’hydre de l’anarchie qui sort ses mille têtes, liées au tronc d’une même idée, avec des braises de colère luisant au fond des orbites.

 

Les langues ne sifflent pas ; le chiffon rouge ne remue guère. On n’a rien à se dire, car on sait ce qu’on veut.

 

Les cœurs sont gonflés d’un espoir de lutte – les poches sont gonflées aussi.

 

Si l’on fouillait cette cohue, on trouverait sur elle tout l’attirail des établis, toute la ferraille des cuisines : le couteau, le foret, le tranchet, la lime, coiffés d’un bouchon, mais prêts à sortir du liège pour piquer la chair des mouchards. Que l’on en découvre un… on le saigne !

 

Et gare aux sergots ! S’ils dégainent, on ébréchera les outils de travail contre les outils de tuerie !

 

Les oisifs aussi ont leur affaire ; des crosses de pistolets riches suent sous des mains fiévreuses et gantées.

 

Parfois, un de ces museaux affilés en dague, la gueule d’un de ces revolvers sort d’un paletot ou d’une redingote mal fermée. Mais personne n’y prend garde. Au contraire, on indique, avec un sourire orgueilleux, que soi aussi l’on est en mesure, et en goût de répondre à la police – même à la troupe.

 

Muette la police ! invisible la troupe !

 

C’est bien là ce qui me fait réfléchir ! Qui sait si, tout à l’heure, nous ne serons pas pris en écharpe par une fusillade partie d’une maison aux portes closes, aux volets fermés, dès le premier cri contre l’Empire que jettera un ardent ou un vendu !

 

« Mais tant mieux ! me dit un voisin à masque de carbonaro. La bourgeoisie est sortie de ses boutiques, s’est jointe au peuple. La voilà notre prisonnière, et nous la retiendrons devant la bouche des canons jusqu’à ce qu’elle soit étripée comme nous. C’est elle, alors, qui hurlera de douleur et donnera, la première, le signal de l’insurrection. À nous d’escamoter le mouvement et de mitrailler toute la bande : bourgeois et bonapartistes mêlés ! »

 

Une figure grave s’est tournée vers nous, une main ridée s’est posée sur mon bras. C’est Mabille, qui vient d’arriver, juste à temps pour entendre la théorie de l’algébriste du massacre et qui, de sa face grise, approuve.

 

Je lui demande s’il est armé.

 

« Non. Il vaut bien mieux qu’on m’assassine sans que j’aie de quoi me défendre. Les sentimentalistes feront des phrases sur le vieillard sans armes, tué par des soldats ivres ! Ce sera bon, croyez-moi ! … Ah ! si le sang pouvait couler ! a-t-il conclu, avec de la douceur plein ses yeux bleus.

 

Nous n’avons qu’à tirer les premiers.

 

Non ! non ! Il faut que ce soient les chassepots qui commencent. »

 

Passage Masséna.

 

Rigault, moi, quelques autres, nous avons fait trou dans la multitude, qui s’est ouverte devant nous.

 

Elle n’y met pas d’orgueil et ne se plaint pas d’être dépassée. Aux heures de décision suprême, elle aime à voir marcher en avant d’elle, écriteaux vivants, les personnalités connues qui portent un programme attaché, comme une enseigne, entre les syllabes de leur nom.

 

Que se passe-t-il ?

 

Un colosse, debout sur une chaise de paille, défend, de sa parole et de ses poings, la grille du passage contre l’avant-garde du cortège.

 

C’est l’aîné, celui qui, l’autre soir, consentait à livrer son frère tout chaud pour chauffer l’insurrection.

 

Il s’est refroidi en même temps que le cadavre.

 

Et aujourd’hui il refuse le cercueil à Flourens qui, pâle et la flamme aux yeux, le réquisitionne pour le service de la Révolution et veut que le convoi traverse tout Paris parce qu’avec le timon du corbillard on pourra battre en brèche, comme avec un bélier à tête de mort, les murailles des Tuileries.

 

Elles peuvent s’écrouler avant la nuit si l’on empoigne l’occasion, si l’on retourne du côté du Père-Lachaise, la bride des chevaux tournée du côté du cimetière de Neuilly.

 

« Monsieur Vingtras, croyez-vous que l’on va se battre ? »

 

Je ne connais pas celui qui m’interpelle.

 

Il se nomme.

 

« Je suis Charles Hugo… Vous êtes mal avec mon père (question d’école !) mais vous me semblez bien avec les énergiques d’ici. Pourriez-vous me rendre un service de confrère et me placer aux premières loges ? Cela ne vous sera pas difficile, vous commandez un peu tout ce monde…

 

Personne ne commande, détrompez-vous ! Pas même Rochefort et Delescluze, qui seront peut-être débordés tout à l’heure, si dans un discours d’orateur de borne passe un éclair qui éblouisse, ou seulement, si dans ce ciel nuageux luit, à l’improviste, une reflambée de soleil ! … Enfin, je vais voir. »

 

Voir qui, voir quoi ?

 

« Êtes-vous pour Paris ou pour Neuilly ? me demande, la fièvre dans le regard et dans la voix, Briosne, qui me prend au collet.

 

Je suis pour ce que le peuple voudra. »

 

Avenue de Neuilly.

 

Le peuple n’a, pas voulu la bataille, malgré les supplications désespérées de Flourens, malgré l’entêtement de quelques héroïques qui essayèrent de le prendre aux entrailles et saisirent les rosses aux naseaux.

 

« La rédaction de La Rue en tête ! ont crié, deux ou trois fois, des pelotons révolutionnaires.

 

Ne conduisez pas ces gens à la tuerie, Vingtras ! »

 

Croyez-vous donc que l’on conduise personne à la tuerie, pas plus qu’on n’impose à des foules la sagesse ou la lâcheté ?

 

Elles portent en elles leur volonté sourde, et toutes les harangues du monde n’y font rien !

 

On dit que lorsque les chefs prêchent l’insurrection, elle éclate.

 

Ce n’est pas vrai !

 

Deux cent mille hommes qui ont au ventre la fringale de la bataille n’ont pas d’oreilles pour les capitaines qui leur disent : « Ne vous battez pas ! » Ils passent par-dessus le corps des officiers, si les officiers se mettent en travers, et sur leur carcasse brisée montent à l’assaut !

 

Mabille, seul, avait raison. Si les chassepots faisaient merveille sans provocation, si un ordre insensé amenait un régiment et une fusillade autour de cette maison, ah ! les tribuns populaires n’auraient qu’un mot à dire, un geste à faire, et le drapeau de la République surgirait d’entre les pavés, quitte à être effiloché par les boulets sur des milliers de cadavres !

 

Mais ni chez le peuple, ni chez ceux de l’Empire il n’y a l’envie sincère de se rencontrer et d’en venir aux mains sur la tombe d’un petit journaliste assassiné – terrain mauvais pour la victoire des soldats, trop étroit pour la mise en ligne de l’idée sociale.

 

À un moment, on est venu me prendre dans mon groupe.

 

« Rochefort est en train de s’évanouir. Allez voir ce qu’il devient… lui arracher le dernier mot d’ordre. »

 

Je l’ai trouvé, pâle comme un mort, assis dans l’arrière-boutique d’un épicier.

 

« Pas à Paris ! » a-t-il dit en frissonnant.

 

Au-dehors, on attendait sa réponse. Je me suis juché sur un tabouret et je l’ai donnée, telle quelle.

 

« Mais vous ! m’a crié Flourens, vous, Vingtras, n’êtes-vous pas avec nous ? »

 

Il nous rattrape à l’instant, débraillé, l’œil en feu, beau de douleur, ma foi, et s’est pour ainsi dire jeté sur moi.

 

« Pas avec vous ? Je suis avec vous si la foule y est.

 

Elle s’est décidée !... voyez le corbillard, il marche vers nous.

 

Eh bien, marchons vers lui.

 

À la bonne heure ! merci, et en avant ! »

 

Flourens me serre la main et nous dépasse. Il a la foi et la force d’un saint, il écarte la cohue de ses maigres épaules et la fend, comme un nageur qui court à un sauvetage fend l’Océan.

 

Mais en arrière, tout d’un coup, une rumeur, des cris… C’est Rochefort qui nous rejoint en voiture. Qu’y a-t-il ?

 

Une idée vient d’être jetée dans l’air.

 

« Au Corps législatif ! »

 

Je saute là-dessus, Rochefort aussi.

 

« Au Corps législatif ! c’est dit. »

 

Et le fiacre, qui allait vers le cimetière, fait volte-face et roule vers Paris.

 

J’ai pris place aux côtés de Rochefort, Grousset également ; et nous voilà muets et songeurs, traînés Dieu sait où !

 

Pour mon compte, je me dis tout bas que si l’on nous laisse arriver jusqu’à la Chambre, elle sera envahie, que nous allons assister à un 15 Mai accompli par deux cent mille hommes – dont un quart de bourgeois.

 

Car ils sont deux cent mille !

 

Quand nous mettons la tête à la portière, nous apercevons la chaussée débordante et houleuse, comme le lit d’une rivière envahi par un torrent.

 

On cache encore les pistolets et les couteaux, mais on a tiré des poitrines l’arme de la Marseillaise.

 

La terre tremble sous les pieds de cette multitude qui a l’air de marcher au pas, et le regain de l’hymne va battre le ciel de son aile.

 

« Halte-là ! »

 

La troupe nous barre la route.

 

Rochefort descend :

 

« Je suis député et j’ai le droit de passer

 

Vous ne passerez pas ! »

 

Je regarde en arrière. Sur toute la longueur de l’avenue, le cortège s’est égrené, cassé. Il se faisait tard, on était las, on avait chanté…

 

La journée est finie.

 

Un petit vieux trottine près de moi, seul, tout seul, mais suivi, je le vois, par le regard d’une bande au milieu de laquelle je reconnais des amis de Blanqui.

 

C’est lui, l’homme qui longe cette muraille, après avoir rôdé tout le jour sur les flancs du volcan, regardant si, au-dessus de la foule, ne jaillissait pas une flamme qui serait le premier flamboiement du drapeau rouge.

 

Cet isolé, ce petit vieux, c’est Blanqui !

 

« Que faites-vous donc là ? »

 

J’étais resté cloué sur place, stupéfait de voir soudain ce calme et ce vide.

 

« Vous allez vous faire empoigner ! » m’a dit le peintre Lançon en m’entraînant.

 

Dans les flaques d’eau qu’avait faites la pluie sur la place, nous avons trouvé des camarades éreintés et crottés.

 

On a dîné ensemble chez le mastroquet.

 

Quelques-uns ont reçu le conseil de ne pas coucher à domicile.

 

L’artiste m’a pris et emmené chez lui.

 

Mais ils n’ont osé arrêter personne, trop heureux qu’hier il n’y ait pas eu de grabuge.

 

Mauvais signe pour l’Empire ! À défaut de soldats, il n’a pas lancé de mouchards. Il hésite, il attend – ses jours sont comptés ! Il a sa balle au cœur comme Victor Noir !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:35

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15 juillet.

 

Gare au bouillon rouge !

 

Ils en ont besoin, ils la veulent ! La misère les déborde, le socialisme les envahit.

 

Sur les bords de la Sprée aussi bien que sur les rives de la Seine, le peuple souffre. Mais, cette fois, sa souffrance a des avocats en blouse, et il n’est que temps de faire une saignée, pour que la sève de la force nouvelle s’échappe par l’entaille, pour que l’exubérance des foules se perde au bruit du canon, comme le fluide qui tue va mourir dans la terre au bruit de la foudre.

 

On sera vainqueur ou vaincu, mais le courant populaire aura été déchiqueté par les baïonnettes en ligne, brisé par le zigzag des succès et des défaites !

 

Ainsi pensent les pasteurs de la bourgeoisie française ou allemande, qui voient de haut et de loin.

 

D’ailleurs, les pantalons garance et les culottes courtes de Compiègne ne doutent pas de la marche triomphale des régiments français à travers l’Allemagne conquise.

 

À Berlin ! À Berlin !

 

J’ai failli être assassiné, au coin d’une rue, par une poignée de belliqueux devant lesquels j’avais hurlé mon horreur de la guerre. Ils m’appelaient Prussien et m’auraient probablement écharpé si je ne leur avais jeté mon nom.

 

Alors ils m’ont lâché… en grognant.

 

« Ça n’en est pas un, mais il n’en vaut guère mieux ! Ça ne croit pas à la Patrie, les frères et amis, et ils s’en fichent bien que les cabinets de l’Europe nous insultent ! »

 

Je crois que je m’en fiche, en effet.

 

Tous les soirs ce sont des disputes qui finiraient par des duels, si ceux-là mêmes qui s’acharnent contre moi ne disaient pas qu’on doit garder sa peau pour l’ennemi.

 

Et les plus chauvins dans la querelle sont souvent des avancés, des barbes de 48, d’anciens combattants, qui me jettent à la tête l’épopée des quatorze armées de la garnison de Mayence, des volontaires de Sambre-et-Meuse et de la 32e demi-brigade ! Ils me lapident avec les sabots du bataillon de la Moselle ; ils me fourrent dans l’œil le doigt de Carnot et le panache de Kléber !

 

Nous avons pris des bandes de toile, sur lesquelles on a écrit avec une cheville de bois trempée dans une écuellée d’encre : « Vive la paix ! » et nous avons promené cela à travers Paris.

 

Les passants se sont rués sur nous.

 

Il y avait des gens de police parmi les agresseurs, mais ils n’avaient pas eu à donner le signal. Il leur suffisait de suivre la fureur publique et de choisir alors, dans le tas, ceux qu’ils reconnaissaient pour les avoir vus dans les complots, aux réunions, le jour de la manifestation Baudin ou de l’enterrement de Victor Noir. Sitôt l’homme désigné, la canne plombée et le casse-tête s’en payaient ! Bauër a failli être assommé, un autre jeté au canal !

 

Il me prend parfois des repentirs lâches, des remords criminel.

 

Oui, il m’arrive au cœur des bouffées de regret – le regret de ma jeunesse sacrifiée, de ma vie livrée à la famine, de mon orgueil livré aux chiens, de mon avenir gâché pour une foule qui me semblait avoir une âme, et à qui je voulais faire, un jour, honneur de toute ma force douloureusement amassée.

 

Et voilà que c’est sur les talons des soldats qu’elle marche à présent, cette foule ! Elle emboîte le pas aux régiments, elle acclame des colonels dont les épaulettes sont encore grasses du sang de Décembre – et elle crie « À mort ! » contre nous qui voulons boucher avec de la charpie le pavillon des clairons !

 

Oh ! c’est la plus grande désillusion de ma vie.

 

À travers mes hontes et mes déceptions, j’avais gardé l’espoir que la place publique me vengerait un matin… Sur cette place publique, on vient de me rosser comme plâtre ; j’ai les reins moulus et le cœur las !

 

Si demain un bâtiment voulait me prendre et m’emporter au bout du monde, je partirais déserteur par dégoût, réfractaire pour tout de bon !

 

« Mais vous n’entendez donc pas la Marseillaise ? »

 

Elle me fait horreur, votre Marseillaise de maintenant ! Elle est devenue un cantique d’État. Elle n’entraîne point des volontaires, elle mène des troupeaux. Ce n’est pas le tocsin sonné par le véritable enthousiasme, c’est le tintement de la cloche au cou des bestiaux.

 

Quel est le coq qui précède de son cocorico clair les régiments qui s’ébranlent ? Quelle pensée frissonne dans les plis des drapeaux ? En 93, les baïonnettes sortirent de terre avec une idée au bout – comme un gros pain !

 

Le jour de gloire est arrivé ! ! !

 

Oui, vous verrez ça !

 

Place du Palais-Bourbon.

 

Nous sommes devant le Corps législatif, tous les trois, Theisz, Avrial et moi, le jour de la déclaration.

 

Il fait grand soleil, de jolies femmes apparaissent en fraîches toilettes, avec des fleurs au corsage.

 

Le ministre de la Guerre, ou quelque autre, vient d’arriver tout fringant, dans une voiture à caisse neuve, traînée par des chevaux au mors d’argent.

 

On dirait une fête de la Haute, une cérémonie de gala, un Te Deum à Notre-Dame ; il flotte dans l’air un parfum de veloutine et de gardénia.

 

Rien ne dénote l’émotion et la crainte qui doivent tordre les cœurs quand on annonce que la patrie va tirer l’épée.

 

Des vivats ! des cris ! …

 

Le sort en est jeté – ils ont passé le Rubicon !

 

6 heures.

 

Nous avons traversé les Tuileries, silencieux, désespérés.

 

Le sang m’était sauté à la face et menaçait de m’envahir le cerveau. Mais non ! ce sang que je dois à la France est sorti bêtement par le nez. Hélas ! je vole mon pays, je lui fais tort de tout ce qui coule, coule et coule encore !

 

J’ai le museau et les doigts tout rouges, mon mouchoir a l’air d’avoir servi à une amputation, et les passants, qui reviennent enthousiastes du Palais-Bourbon, s’écartent avec un mouvement de dégoût. Ce sont les mêmes, pourtant, qui ont applaudi le vote par lequel la nation est condamnée à saigner par tous les pores.

 

Mon pif en tomate les gêne ! … Bande de fous ! Viande à mitraille !

 

« Il devrait cacher ses mains » fait, avec une moue de répugnance, un barbu qui tout à l’heure criait à tue-tête.

 

Je me suis débarbouillé dans le bassin.

 

Mais les mères s’en sont mêlées.

 

« Est-ce qu’il a le droit de faire peur aux cygnes et aux enfants ? » ont-elles dit, en rappelant leurs bébés dont trois ou quatre étaient harnachés en zouaves.

 

Croix de Genève.

 

Tous les journalistes sont en l’air. C’est à qui ira à l’armée.

 

On a organisé un bataillon d’ambulanciers. Ceux qui ont été, rien qu’un quart d’heure, étudiants en médecine, qui ont quelque vieille inscription dans leur poche de bohème, s’adressent à une espèce de docteur philanthrope qui met la chirurgie à la sauce genevoise. Il a inventé un costume de chasseur noir, de touriste en deuil, sous lequel les enrôlés prennent des airs religieux ou funèbres.

 

Je viens de les voir sortir du Palais de l’Industrie. Le sergent, marchant en tête, est le secrétaire de rédaction de la Marseillaise – celui-là même qui voulait bien nous accorder quelques sous, mais nous refusait des pistolets, le jour de l’assassinat de Victor Noir – un brave garçon, belliqueux comme un paon, qui fait la roue avec un harnachement de tous les diables en éventail sur le dos.

 

Dans ces équipes d’infirmiers qui viennent de partir du pied gauche pour les champs de bataille, bien des dévoués, mais aussi que de romantiques et de cabotins !

 

Les jardins et les squares sont couverts de pelotons d’hommes vêtus moitié en civils, moitié en militaires, qu’on fait courir, piétiner, former le carré, former le cercle…

 

« Contre la cavalerie, croisez ! En garde contre l’infanterie ! À cinq pas, prenez vos intervalles ! … Rentrez donc les coudes ! … Le 9, vous sortez des rangs ! … Gauche, droite ! Gauche, droite ! »

 

Et les coudes rentrent, et le 9 renfonce sa bedaine !

 

Gauche, droite ! Gauche, droite !

 

Et après ?

 

Croyez-vous que l’on garde ainsi les distances, qu’on manœuvre la baïonnette avec ce geste de métronome, quand on se trouve au fort des mêlées, dans le pré, le champ ou le cimetière, où l’on rencontre l’ennemi tout d’un coup ?

 

Chaque jour, des détachements prennent le chemin des gares, mais c’est plutôt une cohue qui se débande que des régiments qui défilent ! Ils roulent en flots grossiers, avec des bouteilles en travers de leur sac.

 

Et moi je sens, à l’hésitation de mon cœur, que la défaite est en croupe sur les chevaux des cavaliers, et je n’augure rien de bon de tous ces bidons et de ces marmites que j’ai vus sur le dos des fantassins.

 

Ils s’en vont là comme à la soupe… J’ai idée qu’il y pleuvra des obus, dans cette soupe, pendant qu’on pèlera les pommes de terre et qu’on épluchera les oignons.

 

Ils feront pleurer, ces oignons-là !

 

Personne ne m’écoute.

 

C’est la même chose qu’en Décembre, lorsque je prédisais la dégringolade. On me répondait alors que je n’avais pas le droit de décourager ceux qui auraient pu vouloir se battre.

 

On me crie à présent : « Vous êtes criminel et vous calomniez la Patrie ! »

 

Un peu plus, on me conduirait à la Place comme traître !

 

Place Vendôme.

 

On vient de m’y conduire !

 

On m’a empoigné à la tête d’un groupe désespéré des vraies défaites, furieux de la fausse victoire et qui hurlait : « À bas Ollivier ! »

 

Reconnu et signalé, j’avais été porté en avant. C’était beaucoup d’honneur, mais quelle dégelée ! Rien n’y a manqué : coups de bottes dans les reins, coups de pommeau de sabre dans les côtes… et allez donc, l’insurgé !

 

Ils se sont mis à dix pour me traîner jusqu’à l’état-major de la garde nationale.

 

« C’est un espion ! » beuglait-on sur mon passage.

 

Et parce que je répondais : « Imbéciles ! » quelques baïonnettes bourgeoises se disputaient la joie de me larder, quand un lieutenant, qui commandait le poste, m’a arraché à l’appétit des compagnies.

 

Il me connaît, il a vu ma caricature en chien, avec une casserole à la queue.

 

« Quoi ! c’est vous ! … mais vous êtes un gaillard que je gobe, un gaillard qui me va ! On a failli vous écharper ? … Affaire ratée ! mais ils sont fichus de vous envoyer à Cayenne ! Ah ! mais oui ! »

 

Il a raison ! Du ministère de la Justice vient d’arriver l’ordre de me livrer aux agents.

 

Ils m’ont encadré de leurs quatre silhouettes noires et nous sommes partis avec des allures d’ombres chinoises.

 

On entend nos pas dans le silence de la nuit ; les noctambules s’approchent et regardent.

 

Station au commissariat. – Interrogatoire, fouille, mise au violon !

 

Une estafette apporte, à galop de cheval, une dépêche qui me concerne.

 

Transfert au Dépôt.

 

Je viens de m’abattre sur une planche de lit de camp, entre un mendiant à moignons qui renouvelle ses ulcères avec des herbes, et un garçon à mine distinguée, mais éperdue, qui me voyant à peu près bien mis, se blottit contre moi et me dit tout bas, les dents serrées, la respiration haletante :

 

« Je suis sculpteur… Je n’ai pas mouillé ma terre… Je n’ai pas donné à manger à mon chat… J’allais lui acheter du mou… on m’a pris avec les républicains… »

 

Le souffle lui manque.

 

« Et vous ? achève-t-il péniblement.

 

Je n’allais pas acheter du mou… Je n’ai pas de chat, j’ai des opinions. »

 

« Vous vous appelez ?

 

Vingtras.

 

Ah ! mon Dieu ! »

 

Il s’écarte, se roule dans son paletot, y rentre sa tête comme une autruche.

 

Il la ressort pourtant, au bout d’un moment, et, avec un trémolo dans la gorge, m’embrassant presque l’oreille :

 

« Quand les gardiens viendront, vous ferez semblant de ne pas me connaître, n’est-ce pas ?

 

Non, non ; bonne nuit ! Eh ! l’estropié, rentrez donc vos ailerons ! »

 

C’est le lever : l’artiste fait peine à voir.

 

On l’interroge le premier.

 

« Je n’ai rien fait… J’allais acheter du mou pour mon chat… Je suis sculpteur… Je n’ai pas mouillé ma terre… On va me mettre en liberté ? … Je suis pour l’ordre.

 

Pour ou contre, on s’en fiche ! Enlevez-le ! »

 

Moi, je suis un cheval de retour.

 

Le porte-clefs le devine, et nous causons, en allant vers la cellule.

 

« Vous êtes déjà venu ? … oh ! j’ai compris ça tout de suite ! Avec Blanqui ? Delescluz ? Mégy ? … j’ai connu tous ces messieurs… En usez-vous ? »

 

Et il me tend sa tabatière.

 

On m’a laissé sortir pour respirer – entre quatre murs toujours, mais à ciel ouvert.

 

Le tumulte du moment retient les geôliers ailleurs, les prisonniers sont abandonnés à mi-chemin du promenoir.

 

Un homme s’approche de moi et me touche l’épaule… point un homme, un spectre ! un revenant !

 

« Vous ne me reconnaissez pas ? »

 

Il me semble bien avoir vu cette redingote flétrie, qui a pris des airs de sac vide.

 

« Je suis sculpteur.

 

Oui, bien… la terre… le chat… le mou…

 

Que croyez-vous qu’ils vont faire de nous ?

 

Ils vont nous fusiller.

 

Nous fusiller ! … J’avais pourtant quelque chose là !

 

Où ça ?

 

Je ne vous ai donc pas dit mon nom ?

 

– ? …

 

Je m’appelle Francia. »

 

Francia ! Ah bien ! elle est forte, celle-là ! C’est lui qu’on a chargé de faire la statue de la République guerrière – flamberge au vent !

 

J’attends toujours qu’on m’interroge ; j’attends, plein d’angoisse !

 

Un gardien m’a fait des confidences, et j’apprends que devant la Chambre il y a eu une manifestation orageuse, l’autre jour. Cet après-midi, prétend-il, il y en aura une autre, Rochefort en tête ; on doit aller le prendre à Pélagie.

 

À l’instruction.

 

« Monsieur, vous êtes accusé d’excitation à la guerre civile. »

 

Je veux m’expliquer.

 

Le magistrat m’arrête d’un regard et d’un geste.

 

« Depuis que vous êtes ici, monsieur, de grand malheurs ont frappé la France, elle a besoin de tous ses enfants. L’officier même qui a ordonné votre arrestation m’a demandé que les portes de la prison vous fussent ouvertes : vous êtes libre. »

 

Il avait dit cela simplement, et sa voix avait tremblé en parlant des « grands malheurs ».

 

Je suis sorti du Dépôt plus triste que je n’y étais entré.

 

J’ai couru vers les affiches. Ces grands placards blancs, étalés sur les murs, m’ont fait peur, comme le visage pâle de la patrie.

 

Qu’est-ce donc ? …

 

Tu avais été au fond, avoue-le, plus malheureux que content quand on t’avait appris que l’Empereur avait un triomphe à son actif. Tu avais souffert quand tu croyais la victoire vraie, – presque autant que Naquet, le bossu, qui en pleurait de rage !

 

Et voilà qu’un nuage glisse sur tes paupières et qu’il y vient des larmes !

 

Je suis resté deux jours les yeux et le cœur dans les nouvelles de là-bas, écoutant l’écho du canon lointain et les bruits de la rue.

 

Rien ne bouge !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:34

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Dix heures du matin. On frappe.

 

« Entrez. »

 

Devant moi, un grand gaillard, à figure toute blême enfouie dans une grosse barbe noire, des lunettes d’étudiant allemand, un chapeau de bandit calabrais.

 

« Vous ne me reconnaissez pas ? »

 

Ma foi, non !

 

Brideau ! … un de vos élèves de Caen. »

 

Eh ! oui, je me rappelle ! j’avais un garçon qui s’appelait ainsi dans la division à qui je conseillais de ne rien faire lors de mon avènement provisoire à la chaire de rhétorique.

 

« Eh bien, qu’êtes vous devenu ?

 

J’ai crevé la faim ! … Une fois mon bachot en poche, j’ai voulu faire mon droit. Mon père a pu me payer trois inscriptions : pas davantage ! C’est un petit notaire de campagne que je croyais à peu près riche et qui m’a avoué en pleurant qu’il était pauvre, bien pauvre… Confiant dans ma réputation de fort en thème, j’ai couru les bahuts… Ah ! bien, oui ! Ceux qui ont fait leurs classes à Paris ont encore des relations, sont protégés par leurs anciens maîtres ; mais le fort en thème de province, qui rêve d’exercer entre Montrouge et Montmartre, celui-là ferait mieux de se flanquer à l’eau, sans hésiter ! … J’ai eu plus de courage… Je me suis fait ouvrier, ouvrier graveur. Je n’ai jamais été bien habile, mais je suis parvenu, avec mon burin maladroit, à gagner à peu près ma vie… Que de fois j’ai songé à vous, à ce que vous nous disiez de l’éducation universitaire Je croyais que vous plaisantiez, dans ce temps-là ! Oh ! si je vous avais écouté…Mais ce n’est pas tout ça ! Je ne suis pas venu pour larmoyer mon histoire. Depuis trois ans, j’appartiens à une section blanquiste. Les sections vont marcher ! »

 

Je lui ai empoigné les mains.

 

« Les sections vont marcher, dites-vous ? … Eh bien, ne me le racontez pas ; gardez votre secret ! Je ne veux pas avoir ma part de responsabilité dans une tentative qui avortera et dont le seul résultat sera d’envoyer de braves gens à Mazas et aux Centrales.

 

C’est une mission que je remplis. Hier, on a parlé de ceux qui sont hommes à dresser l’oreille, si un coup de pistolet part dans un coin. Votre nom est venu l’un des premiers sur les lèvres de Blanqui ; il vous connaît par les camarades, et a décidé qu’on vous avertirait… Maintenant, vous ferez ce qu’il vous plaira. Je sais qu’on ne vous entraîne point où vous ne voulez pas aller, mais cet après-midi, à deux heures, soyez devant la caserne de La Villette, et vous verrez commencer l’insurrection. »

 

1 heure 1/2.

 

J’y suis.

 

Ils y sont aussi, ventrebleu ! Quatre pelés : Brideau, Eudes, qui me fait un signe de tête, auquel je réponds par un clignement d’yeux, un garçon brun en casquette, le lorgnon sur le nez, et un vieux à tête longue et douce, un peu voûté – plus un tondu.

 

Blanqui est là-bas, près du bateleur.

 

Rapataplan, plan, plan ! …

 

« Mesdames et messieurs, je vends du poil à gratter ! … Vous êtes chez la femme d’un ministre, vous mouchez la chandelle. Alors vous jetez ma poudre… »

 

Et le paillasse de dévider son boniment en allant, de temps à autre, à son tambour tanné pour en tirer un rra ou un fla, dans un jonglé de baguettes.

 

Est-ce sur cette caisse de foire qu’on va battre la charge, dis-moi, Brideau ?

 

« Ah ! il y a assez longtemps que nous avons un compte à régler, citoyen Vingtras ! Je vous tiens… et ne vous lâche plus. »

 

Le hasard m’a jeté dans les jambes un mécanicien du quartier avec lequel nous nous sommes pris aux cheveux quelquefois. Il est communiste ; je ne le suis pas.

 

Oh ! non, il ne me lâche plus ! Et il me force à lui faire un bout de conduite.

 

Il m’entreprend ; je lui réponds. Mais j’ai l’esprit ailleurs. Malgré moi, j’écoute si dans la brise chaude qui court sur nos têtes, ne résonne pas l’écho des fusillades, et au moment où l’autre me demande carrément quelles sont mes objections contre la propriété collective je songe à Brideau, à Eudes et à Blanqui.

 

Pourquoi donc s’est-il tu, le tambour du pitre ?

 

« Vous êtes collé, avouez-le donc ! fait le mécanicien, en choquant gaiement son verre contre le mien. Ah ! Si nous tenions jamais le pouvoir ! »

 

Le pouvoir ? Ils sont six là-bas, près du saltimbanque, qui sont en train de s’en emparer.

 

Mais je ne préviens point le camarade ; je ne me reconnais pas ce droit-là.

 

Je me contente de lui demander s’il pense qu’un mouvement commandé par des hommes d’attaque entraînerait le peuple contre l’Empire.

 

Il prend une allumette et la frotte lentement contre sa culotte.

 

« Il n’y aurait qu’à faire ça, tenez, et tout flamberait. Rien que ça !

 

Vous croyez, l’ami ? »

 

Et pourtant, s’il y avait eu quelque chose, nous le saurions ici… mais, rien !

 

Ils ont dû être enlevés dans la foule, sans avoir le temps de dire ouf, au moment où le bateleur escamotait la muscade, et les mouchards sont en train de dévisager les suspects.

 

4 heures.

 

Pas un bruit, pas une rumeur !

 

Les ouvriers, qui ont mis leurs frusques neuves, promènent la bourgeoise, qui s’est attifée aussi, et les grandes sœurs traînent leurs petits frères devant les boutiques d’images ou de sucreries. Il y a des fleurs dans des mains calleuses, et l’envie du repos sur tous les fronts de ces gens de labeur.

 

Mauvaise date que le dimanche pour les insurrections ! On ne veut pas salir ses beaux habits, on a mis quelques sous de côté pour une fête au cabaret, on n’a que cet après-midi-là pour rester avec les siens, pour aller voir le vieux père et les amis.

 

Il ne faut pas appeler aux armes les jours où les pauvres font de la toilette, alors qu’ils ont, durant la semaine et du fond des logis sombres, rêvé une partie dans une guinguette cravatée de verdure.

 

C’est Gustave Mathieu, le poète, et Regnard, le chevelu, qui, m’abordant à une table de Bouillon Duval où je viens de m’asseoir, m’apprennent qu’une trentaine d’individus se sont jetés sur la caserne des pompiers de La Villette, et ont fait feu sur les sergents de ville.

 

Ils ont bien dû en descendre un ou deux.

 

« Les criminels ! dit Mathieu.

 

Les imbéciles ! » dit Regnard, qui est blanquiste et qui devait en être.

 

Imbéciles ! Criminels ! ces honnêtes et ces braves ! …

 

Faudra voir à discuter ça un de ces matins.

 

Une imprudence a fait arrêter Eudes et Brideau.

 

Conseil de guerre. Verdict : la mort.

 

Comment les tirer de là ?

 

Peut-être une lettre écrite par un homme populaire et glorieux pèserait-elle sur l’opinion publique ?

 

Et l’on cherche quel est celui qui doit rédiger et signer cette lettre suprême.

 

Elle est difficile à faire.

 

Les condamnés ont proclamé qu’ils repousseraient tout recours en grâce présenté à l’Empire, et nous ne tenons pas, non plus, à commettre une faiblesse en leur nom – même pour les sauver.

 

Les convaincus sont terribles.

 

Mais l’on pense que si un grand, tel que Michelet, parle, sa voix sera entendue… et peut-être écoutée.

 

On s’est rendus chez lui : Rogeard, Humbert, Regnard, moi et quelques autres.

 

Il s’est bien montré à nous tel qu’il est : solennel et féminin, éloquent et bizarre.

 

Il a accueilli d’emblée la proposition, et il ne s’est plus agi que de savoir à qui serait envoyée cette missive, qui ne doit point ressembler à une supplique, et qui a pour but, cependant, de tuer l’arrêt de mort.

 

« Aux chefs de la Défense ! ai-je proposé.

 

Bien, très bien ! »

 

Mais, en même temps, il se lève, passe dans la pièce voisine et nous laisse seuls un moment.

 

Puis il revient, et reprend place à la table autour de laquelle nous nous tenons, silencieux et émus.

 

« Monsieur, fait-il en se tournant vers moi et du ton d’un homme qui rapporte un oracle, Mme Michelet est de votre avis. »

 

Et l’on passe à la rédaction.

 

Il n’aime pas Blanqui, et à la première ligne qu’il brouillonne, rejette sur lui la responsabilité de l’attaque et de la condamnation.

 

« Nos camarades, déclare l’un de nous, ne consentiraient pas à renier leur chef, fût-ce pour échapper à la mort. »

 

Il pince les lèvres fait : « Hum ! » et de nouveau disparaît ; mais il ne reste pas longtemps, et quand il rentre, c’est pour dire encore :

 

« Vous avez les femmes pour vous, messieurs, décidément ; Mme Michelet comprend votre sculpture et l’approuve. Biffons la phrase. »

 

Enfin, quand tout est terminé, il veut consulter encore une fois son Égérie, et nous en sourions, mais avec une larme d’émotion aux yeux.

 

Il a interrogé le cœur de celle qui est la compagne de sa vie et le compagnon de ses idées. Ce cœur a parlé, comme parle le nôtre, pour le salut et l’honneur de nos amis.

 

Michelet se promène de long en large.

 

« Ils n’oseront pas les tuer, je ne crois pas, il fait si beau ! … Par ce soleil, du sang éclabousserait le gazon d’une tache trop laide… le bourgeois ne mange pas sur l’herbe là où cela sent le cadavre. Il sera de notre avis, vous verrez. Je les défie, en tout cas, de fusiller un dimanche ! »

 

L’appel se termine par ces mots, ou d’autres du même sens :

 

Dieu qui regarde les nations.

 

Dieu ! … cela ne va pas à notre quarteron d’athées : il y a une moue et un silence.

 

Michelet regarde les physionomies et, haussant les épaules, il dit :

 

« Sans doute ! … Mais ça fait bien. »

 

Nous sommes allés porter la lettre dans les journaux, on s’est même disputé cet honneur !

 

Ah ! sacrebleu ! que j’ai donc bien fait de n’être d’aucune coterie, d’aucune Église, d’aucun clan, et d’aucun complot !

 

Il paraît qu’il y a deux courants de blanquisme, et chaque secte, de son côté, refuse à l’autre le droit de sauver la tête des condamnés.

 

Ils y passeraient, si on laissait faire tel groupe qui ne veut se mêler de désarmer le peloton d’exécution que s’il est seul à avoir la gloire de mettre la sentence en joue.

 

Les indépendants de mon acabit ont fini par être acceptés, heureusement, et nous avons fait le tour de la presse.

 

Aux Débats, un homme qu’on désigne comme Maxime Du Camp a hoché la face d’un air irrité, en nous écoutant. Il est dur pour les vaincus, celui-là !

 

Presque partout, on a pris ça pour de la bonne copie et on l’a publié, mais sans une ligne de sympathie ou de pitié.

 

On a couru chez les députés de Paris qu’on a rejoints à grand-peine, et qui ont fait des promesses vagues ; quelques-uns ajoutant des mots lâches qu’on a dû arrêter sur leurs lèvres.

 

Gambetta s’acharne sur les condamnés, et a demandé à la tribune qu’on les frappât comme complices de l’ennemi !

 

Ah ! bandit ! il sait mieux que personne que ce sont des gens de cœur qui ont fait le coup ! Mais les gens de cœur l’inquiètent ; c’est une menace pour l’avenir. Qui sait s’il n’y aura pas à pêcher une dictature dans le sang trouble de la défaite ? Il serait bon d’être débarrassé de ces insoumis par les troupiers de l’Empire.

 

Et les collègues de Gambetta hésitent, tant il est leur maître. Pourtant, ils ne nous ont pas fermé la porte au nez, parce que l’horizon devient sombre et qu’ils ne veulent pas, pendant la tourmente qui peut éclater demain, traîner leur refus cousu à leur écharpe, comme la lanterne collée, dans les ténèbres de la nuit, sur la poitrine du duc d’Enghien, pour qu’on vît clair à le fusiller.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:34

 

18

 

3 septembre. Nouvelles de Sedan.

 

On s’est réunis quelques-uns et l’on a monté les escaliers des journaux d’opposition bourgeoise où déjà ont eu lieu, ces jours-ci, des conciliabules auxquels n’assistaient point des irréguliers comme moi.

 

Je ne suis bien qu’avec les révolutionnaires bons garçons. Je suis mal avec les pontifiards, dont j’ai blagué les catéchismes, et qui ne me pardonnent pas l’article sur les Cinq.

 

Mais, aujourd’hui, les délégations prennent le droit de forcer toutes les portes à écriteaux libérâtres.

 

D’ailleurs, les dissidences s’effacent devant la gravité des événements, et ceux mêmes qu’on a traités de gueulards sont recherchés, à cette heure, par les doctrinaires en quête d’hommes d’action.

 

C’est bon, les gueulards, devant les régiments muets et hésitants. Ce sont les indisciplinés qui font plier la discipline.

 

Donc on se servira d’eux, quitte à les acculer, demain, dans le coin des gens à tenir en joue, lorsqu’ils auront arraché les fusils aux soldats ou leur auront fait lever la crosse en l’air.

 

Ah ! je sais bien ce qui nous attend !

 

On continue à se raccommoder avec une poignée de main, avec un coup de chapeau, dans le tohu-bohu général, sur la nouvelle d’une manifestation en germe ou d’une protestation en marche.

 

Le mot d’ordre est donné.

 

« À onze heures, rendez-vous au café Garin, côté des femmes – chut ! c’est pour dépister la police ! »

 

On recevra communication d’une proclamation républicaine. À minuit, elle sera imprimée, et chacun en emportera des exemplaires… pour les coller.

 

Voilà ce que chuchotent les initiés des feuilles jacobines, et voilà aussi ce qui me fait prendre mes jambes à mon cou.

 

Allez vous faire lanlaire !

 

Je file, moi, en pleine foule ; je plonge dans le tas. Où y a-t-il du grabuge, la cohue sans nom, le courage sans chef ?

 

Dix heures du soir.

 

Du côté du Gymnase, une bande a attaqué un poste.

 

Ils n’attendent pas minuit, ceux-là ; ils ne savent pas s’il y aura une circulaire à plaquer aux murs. Ils sont l’affiche vivante qui va se coller, d’elle-même, en face du danger, que les agents ont déjà tenté de lacérer avec leurs sabres et qui vient d’être timbrée par les balles.

 

On a fait feu !

 

C’est Pilhès qui a été visé ; c’est lui qui a répondu. Coup pour coup. On a tué un des nôtres. Il a tué un des leurs.

 

C’est bien !

 

Je cours de ce côté, mais un flot de peuple me submerge et m’emporte dans sa course vers le Palais-Bourbon.

 

Y a-t-il quelque célèbre en tête ? Pas un !

 

Du reste, on ne distingue pas grand-chose dans le flux et le reflux ; la poussée des incidents brise et confond les rangées humaines, comme la marée roule et mêle les cailloux, sur le sable des plages.

 

Plusieurs m’ont reconnu.

 

« Vous n’êtes donc pas à la conférence des députés, Vingtras ?

 

Vous voyez bien que non ! Pas besoin de leur avis, ni de leur permission pour crier : « Vive la République, à bas Napoléon ! »

 

Chut ; chut ! ! ! ne soyez pas séditieux !

 

Pas séditieux ! … moi qui aime tant ça !

 

C’est que les représentants doivent nous recevoir sur les marches du Corps législatif, nous donner la consigne. D’ici là, motus ! »

 

Toujours des consignes à attendre – comme le diamant du nègre – sous le derrière des états-majors.

 

Mais croient-ils donc, ceux qui m’entourent, que parce qu’ils ne diront rien, les troupes ou la police les ménageront ? Ils peuvent mettre leur langue dans leur poche, on leur cassera la gueule tout de même, si le pouvoir se sent encore assez solide pour se payer ça.

 

Hurler « Vive la République ! », camarades, mais c’est plutôt sauvegarder sa peau ! Quand une émeute a un cri de ralliement, un drapeau qui a vu le feu, elle est à mi-chemin du triomphe. Chaque fois que les fusils se trouvent en face d’une idée, ils tremblent dans la main des soldats, qui voient bien que les officiers hésitent avant de lever leur épée pour commander le massacre.

 

C’est qu’ils sentent, les porte-épaulettes, que l’Histoire a les yeux sur eux.

 

Une heure du matin.

 

Je me suis arrêté place de la Concorde dans un groupe qui prêchait l’insurrection tout haut.

 

Qu’ont-ils fait, les autres ? Ont-ils continué jusqu’à la Chambre, ont-ils vu les députés ? Je n’en sais rien.

 

Toujours est-il que la foule se morcelle et s’émiette.

 

Le serpent se tord dans la nuit. La fatigue le hache en tronçons qui frémissent encore. Deux ou trois saignent ; il y a par là quelques blessés, gens de courage qui ont attaqué isolément, au début de la soirée, alors que la rousse osait encore sortir et tirer.

 

La nuit est fraîche, le calme descend d’un ciel tranquille et bleu.

 

4 septembre. Neuf heures du soir.

 

Nous sommes en République depuis six heures ; « en République de paix et de concorde », j’ai voulu la qualifier de sociale, je levais mon chapeau, on me l’a renforcé sur les yeux et on m’a cloué le bec.

 

« Pas encore ! … Laissez pleurer le mouton ! La République tout court, pour commencer… Petit à petit l’oiseau fait son nid ! Chi va piano va sano… Songez donc que l’ennemi est là, que les prussiens nous regardent »

 

Je laisse pleurer le mouton ! mais il me semble que depuis que je suis au monde il ne fait que sangloter devant moi, ce mouton, et je suis toujours condamné à attendre qu’il ait fini.

 

Vas-y, mon gros ! Pourvu qu’on me laisse y aller de ma larme aussi ! … C’est moins sûr, ça.

 

Alors, nous sommes en République ? Tiens ! tiens ! !

 

Pourtant, quand j’ai voulu entrer à l’Hôtel de Ville, on m’a écrasé les pieds à coups de crosse, et comme je me faisais reconnaître :

 

« Ne laissez pas passer ce bougre-là, surtout, a crié le chef de poste. Savez-vous ce qu’il disait tout à l’heure ? « Qu’il faudrait fiche par les fenêtres ce gouvernement de carton et proclamer la Révolution ! »

 

Ai-je dit cela ? … c’est bien possible. Mais pas dans ces termes-là, toujours !

 

Ce n’est pas moi qui grimperai sur une chaise pour faire pst ! pst ! à la Sociale. Par exemple, si elle avait montré son nez, je ne lui aurais certes pas refusé un coup de main pour faire passer toute cette députasserie par les croisées – sans défendre pourtant d’étendre des matelas dessous, pour qu’ils ne se fissent pas trop bobo.

 

Dans plusieurs endroits, on avait attrapé les policiers et on les houspillait. Quelques bourgeois, à mine très honnête, avec des têtes à la Paturot et d’un ton très calme, conseillaient de les jeter à la Seine. Mais les blousiers ne serraient pas bien fort, et il n’y avait qu’à parler de la femme et des petits du roussin pour leur faire lâcher prise.

 

J’ai aidé – sans suer – à la délivrance de deux officiers de paix, en uniforme tout flambant neuf, qui m’ont assuré, en s’époussetant et en refaisant leur raie, qu’ils avaient toujours été républicains et avancés en diable.

 

« Plus avancés que vous, peut-être, monsieur. »

 

Avancé ? … Je ne le suis pas trop, pour le moment. J’ai perdu mon chapeau dans la bousculade, et la voix aussi à force de beugler : « À bas l’Empire ! »

 

J’ai usé mes poumons, épuisé mes forces, je ne puis plus parler, à peine marcher, aussi las ce soir de triomphe que le soir de défaite, il y a dix-neuf ans.

 

Toujours enroué et éreinté, toujours menacé et crossé – les jours où la République ressuscite, comme les jours où on l’égorge !

 

Mais de quoi vais-je me plaindre ? Les députés de Paris ne sont-ils pas à l’Hôtel de Ville… après avoir, bien entendu failli faire rater le mouvement !

 

Le plus capon a été Gambetta. Il a fallu que Jules Favre l’appelât, et encore il n’est pas venu tout de suite, le Danton de pacotille !

 

À la fin, pourtant, il s’est décidé, et ils se sont empilés dans les fiacres et se sont partagé les rôles, sur la banquette. Celui qui était en lapin, près du cocher, a été volé : on ne lui a laissé que des résidus.

 

En route, un homme a voulu attaquer un des sapins. On s’est jetés sur lui.

 

« À bas le bonaparteux !

 

Je suis garçon de café, a-t-il dit, il y en a deux, dans cette voiture, qui me doivent des cigares et des roues de derrière. »

 

On a ri. Pourtant, dans le cortège, deux ou trois types à mine de pion voulaient lui faire un mauvais parti, disant que Baptiste insultait le gouvernement.

 

Baptiste a riposté.

 

« S’ils ne me paient pas mes soutados, au moins qu’ils me donnent une place ! »

 

Tu l’auras, mais cours plus vite ! Tous les trous vont être bouchés ; la curée, commencée au trot du cheval, monte au galop des cupidités et des ambitions.

 

Le bon peuple fait la courte échelle à tout ce monde de politiqueurs qui attendaient, depuis Décembre 51, l’occasion de revenir au râtelier et de reprendre des appointements et du galon.

 

Ils font la parade sur les tréteaux des grandes tables, dans la salle Saint-Jean, se penchent à la fenêtre et tapent, à tour de bras et à tour de phrases, sur l’Empire qui n’en peut mais, comme Polichinelle sur le commissaire assommé.

 

Et le brave chien d’aboyer en leur honneur, ne se doutant pas, le malheureux, que déjà l’on s’arme contre lui, que ces harangues ne sont que gâteaux de miel où se cache le sale poison, qu’on ne songe qu’à lui couper les pattes et à lui casser les crocs. Aujourd’hui, l’on se fait défendre et garder par lui : demain, on l’accusera de rage pour avoir prétexte à l’abattre.

 

« Pas de proscrits avec nous ! » a hurlé Gambetta, qui a entendu lancer le nom de Pyat.

 

Mais il a proposé lui-même Rochefort qui n’a pas de passé social, dont le nom signifie guerre à Badinguet seulement, et point encore guerre à Prudhomme.

 

Ils ont leur plan. Ils l’annihileront entre eux, le compromettront, s’ils le peuvent, puis le rejetteront, dépouillé de sa popularité, entre les bras de la foule.

 

En attendant, cette popularité sera leur manteau.

 

« Rochefort ! Rochefort ! »

 

Parbleu ! il pourrait entrer en ennemi !

 

On a ouvert aux détenus les portes de Pélagie, et les prisonniers d’hier descendent les boulevards, la boutonnière fleurie de rouge, l’écrivain de La Lanterne en tête.

 

Ils passent au milieu des vivats, entrent sous la voûte.

 

C’est fini, Rochefort est leur otage ! Les Gambetta et les Ferry vont l’étouffer dans le drapeau tricolore !

 

5 septembre.

 

J’ai vingt sous pour toute fortune, aujourd’hui, 5 septembre 1870, IIe jour de la République !

 

Ranvier, Oudet, Mallet en ont trente, à eux trois.

 

Nous sommes devant l’Hôtel de Ville, où chacun est venu d’instinct, sans qu’on se soit rien dit.

 

Sous la pluie, quelques réfractaires comme moi et quelques artisans comme les camarades rôdent, se cherchent, et causent de la patrie sociale, qui seule peut sauver la patrie classique.

 

Nous avons le dos trempé. Ranvier surtout a froid, parce que ses souliers sont percés et que ses pieds gèlent dans la boue.

 

Et il tousse !

 

Avec cela, un sabre d’agent a fait, le 3 au soir, un accroc à sa culotte trop mûre. On l’a inutilement rapiécée ; le vent passe quand même par ce trou-là. Il rit… mais il frissonne, pas moins !

 

La République ne l’habille pas plus qu’elle ne le nourrit. La victoire du peuple, c’est le chômage ; et le chômage, c’est la faim – après comme avant, tout pareil !

 

Comment avons-nous dîné ? … Je ne sais plus ! Avec du pain, du fromage, un litre à seize, une saucisse sur le pouce, debout au comptoir.

 

Des confrères en journalisme, des copains de métier passent devant le mastroquet, nantis déjà d’une place, et courant au café commander un gueuleton qu’on mettra sur l’ardoise de la mairie, ou chez les tailleurs militaires, un frac à collet tout galonné.

 

Ils me jettent un regard de pitié, m’adressent un salut de riche à pauvre, de chien repu à chien pelé. Et je vois luire dans leurs yeux toute la joie de me retrouver affamé, et en compagnie de mal-vêtus.

 

Sommes-nous encore perdus, bafoués, invisiblement garrottés, dès le lendemain de la République proclamée, nous qui, par nos audaces de plume et de parole, au péril de la dèche et de la prison, avons mâché le triomphe aux bourgeois qui siègent derrière ces murailles et qui vont, viennent, jouent les mouches du coche sur le char que nous avons tiré de l’ornière et désembourbé ?

 

On m’a déjà traité de trouble-fête, de fauteur de désordre, parce que j’ai arrêté par les basques un de ces appointés du régime nouveau, lui demandant ce qu’on faisait dans la boutique.

 

Je le secouais… C’est moi qu’on a secoué à la fin !

 

« Parce que nous sommes en République, ce n’est pas une raison pour que chacun veuille gouverner ! »

 

Je n’en ai pas envie.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:33

 



LE BACHELIER

DÉDICACE

 

À CEUX

QUI

NOURRIS DE GREC ET DE LATIN

SONT MORT DE FAIM

 

JE DÉDIE CE LIVRE.

Jules VALLÈS.

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