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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:27

 

11
Le comité des jeunes

 

On n’a pas de journal. Du moins, faudrait-il un Comité !

 

Quelqu’un prend l’initiative, et au moment du café, chez Renoul, nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier attachés avec des épingles.

 

« Pour minuit ! (sans femmes). »

 

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre bout de papier ; Championnet a failli avaler l’épingle avec et s’est à moitié étranglé.

 

Qui nous a convoqués ? Les masques sont impénétrables.

 

Mais à l’heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme la porte, pose la lampe sur la table et attend.

 

Nous avons l’air très bête à nous regarder comme ça.

 

« C’est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir ! » dit Matoussaint se levant tout d’un coup.

 

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la bouche ouverte depuis l’après-midi à cause du mal que lui a fait l’épingle ; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne pourra que voter – mais pas parler. – Il lui est défendu de parler !

 

« C’est moi qui ai pris l’initiative d’une convocation, citoyens, reprend Matoussaint : convocation nécessaire, je crois, au salut de la Révolution…

 

Oui, oui », disent tous ceux qui peuvent parler (pas Championnet).

 

« Je vous propose, au nom de l’UNE ET INDIVISIBLE, de nous constituer en Comité secret, et je demande qu’on lui donne, dès à présent, un nom ! »

 

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu’un crie : « Le Comité des Jeunes… »

 

Oui, oui ! le Comité des Jeunes !…

 

Silence ! fait Matoussaint avec un geste et une voix de vieux de la montagne ; sachons bien que nous nous appelons le Comité des Jeunes, mais sachons-le seuls ! Que nul sur terre ne nous connaisse ! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons notre bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du long, avec du sang, sur une guenille de drap noir.

 

Pourquoi une guenille ? »

 

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne des temps antiques :

 

« Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués – le Comité des Jeunes vit. À vous maintenant de nommer votre président ; celui qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.

 

À demain, à demain pour l’élection, crient plusieurs voix. À demain ! »

 

Samedi, minuit un quart.

 

On vient de dépouiller les votes ; on a voté sur de vieilles cartes prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé ; on ne fera plus le cinq cents. J’avais le valet de carreau, et j’ai allumé ma pipe avec.

 

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C’est la majorité.

 

Nous sommes cinq.

 

(Frémissement.)

 

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la table, très pâle…

 

« Citoyens ! Je sais à quoi m’engage l’honneur que vous m’imposez. Le président du Comité des Jeunes doit mourir et marcher à votre tête – ensuite être digne de vous, digne, digne… »

 

J’ai l’air de sonner les cloches.

 

« Digne, digne… En attendant, je vous crie : sentinelles, prenez garde à vous ! »

 

Hou, hou !…

 

Chacun se retourne ! C’est le coucou de Renoul que sa mère lui a envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec et qui fait : Hou, hou !

 

Hou ! hou ! Je m’empare de ce hou, hou-là !

 

« Hou ! hou ! L’oiseau de nuit dit « hou, hou ! » mais nous verrons bien ce que dira l’alouette gauloise, celle de nos pères (toujours nos pères !) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son aile, la tête, peut-être fracassée déjà, du Comité des Jeunes ! »

 

J’ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme s’il venait d’être effleuré par la queue de l’alouette, et en menaçant du doigt le coucou.

 

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en séance extraordinaire presque toujours.

 

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond d’un jardin.

 

C’est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un corridor où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à droite ; à gauche, on avance à travers des gravats ; on y est.

 

Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon !

 

Au bout de deux mois, ça finit par m’ennuyer de passer par ce corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux (on dérange toujours quelqu’un), de marcher sur ces gravats qui usent les souliers.

 

Je me relâche comme conjuré.

 

Quelquefois, je ris comme si l’Histoire ne me regardait pas ! Matoussaint nous a assuré maintes fois que l’Histoire nous regardait.

 

Fin novembre 51.

 

Mauvaises nouvelles, privées et publiques !

 

J’ai perdu la leçon de mon Russe… L’actrice des Délassements est partie au diable, il l’a suivie.

 

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits râpés. C’est dur !

 

En politique, le ciel est noir.

 

La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit. Les symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous n’avons peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous constituer en Comité, quoique j’en aie rougi de temps en temps tout seul, et mes camarades aussi, je crois bien.

 

Mais cependant, cependant ! ne vaut-il pas mieux que nous ayons joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si Napoléon fait le coup !

 

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

 

Auprès des jeunes gens, ces mots de « Comité » font bien ; ils croient être dans un cadre d’armée, suivre un mot d’ordre venant de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant, devant un groupe d’hommes qui se seraient triés, qui auraient la gloriole du danger, l’émulation du courage, l’air crâne et un bout de drapeau !

 

Nous aurons cela – et nous nous surveillerons l’un l’autre. – Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne savons pas ce que c’est qu’un coup de fusil, un coup de canon. Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur – il ne faut pas se vanter d’avance – mais je sais bien que devant mes amis je ne voudrais pas reculer ; et mon courage me viendra beaucoup de ce que j’ai juré d’être brave dans ces séances à la chandelle.

 

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis du drapeau !

 

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes !

 

Rire ? – C’est fini de rire !

 

Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les matins nous trouvent plus simples et plus graves.

 

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s’est évanoui ; la mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de phrases. On ne se moque plus de Championnet.

 

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson. Ce n’est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la mort, je ne crois pas ; mais il y a dans l’air la fièvre de l’orage…

 

Que fait donc la Montagne ?

 

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

 

On dirait qu’ils n’ont que l’envie d’être éloquents et que cela suffit pour écarter le péril. – Révolutionnaires de 4 sous !

 

Le fla fla des phrases, que signifie-t-il à côté du clic clac des sabres ?

 

Dimanche, 25 novembre.

 

Quelle journée celle d’aujourd’hui !

 

Nous étions tous réunis chez Renoul.

 

Lisette était là ; on n’avait plus à se cacher d’elle, à voiler ses paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout le monde peut entendre : rares et tristes.

 

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris – pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en remplacement d’un autre.

 

Lugubre farce ! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec ce bruit d’éperons dans les couloirs de la Chambre !

 

La neige assourdissait les pas dans la rue.

 

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la poitrine serrée.

 

On ne s’est point disputé ce dimanche-là ; au contraire, il me semble qu’il y avait un rapprochement de cœur entre nous et qu’on se demandait pardon tout bas, l’un à l’autre, de ce qu’on avait pu se dire de blessant et d’injuste depuis qu’on se connaissait, comme si l’on allait être tout d’un coup appelé à se joindre contre le malheur !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:26

 

12
2 Décembre

 

« Vingtras ! »

 

On casse ma porte !

 

« Vingtras, Vingtras ! »

 

C’est comme un cri de terreur !

 

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi…

 

Rock ! pâle et bouleversé !

 

« Le coup d’État… »

 

Il me passe un frisson dans les cheveux.

 

« Les affiches sont mises ; l’Assemblée est dissoute ; la Montagne est arrêtée…

 

Rendez-vous chez Renoul, tous, tous ! »

 

Je grimpe au sommet de l’hôtel et je tire de dessous une planche un pistolet et un sac de poudre. J’ai ce pistolet et cette poudre depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat !

 

Alexandrine s’accroche à moi, – je l’avais oubliée.

 

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la bataille durera ; elle ne pèse pas une cartouche dans la balance.

 

Je ne lui dis que ces mots :

 

« Si je suis blessé, me soignerez-vous ?

 

Vous ne serez pas blessé, – on ne se battra pas ! »

 

On ne se battra pas ? – Je la souffletterais. Elle m’en fait venir la terreur dans l’âme !

 

C’est qu’au fond – tout au fond de moi, – il y a, caché et se tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l’indifférence publique !…

 

L’hôtel n’est pas sens dessus dessous ! Les autres locataires ne paraissent pas indignés, on n’a pas la honte, la fièvre. Je croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment on allait se partager la besogne, où l’on trouverait des armes, qui commanderait : « Allons ! en avant ! Vive la République ! En marche sur l’Élysée ! Mort au dictateur ! »

 

On ne se battra pas ?

 

La rue est-elle déjà debout et en feu ? Y a-t-il des chefs de barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule frémissante des républicains ?

 

À peine de maigres rassemblements ! des gouttes de pluie sur la tête, de la boue sous les pieds, – les affiches blanches sont claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d’une lueur, la brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces visages morts !

 

Les déchire-t-on ? hurle-t-on ?

 

Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans leurs poches, sans fureur !

 

Oh ! si le pain était augmenté d’un sou, il y aurait plus de bruit !… Les pauvres ont-ils tort ou raison ?

 

On ne se battra pas !

 

Nous sommes perdus ! Je le sens, mon cœur me le crie ! mes yeux me le disent !… La République est morte, morte !

 

Dix heures.

 

On est assemblé chez Renoul.

 

« Y sommes-nous tous ? »

 

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d’autres à midi…

 

À midi ? Mais d’ici là, il faut commencer le branle bas !

 

Il faut qu’à midi la rue soit en feu, que la bataille soit engagée, qu’on sache le mot d’ordre, et qu’on crie de barricade en barricade, et pour tout de bon, cette fois : Sentinelles ! prenez garde à vous !

 

On ne se battra pas !

 

Voilà qu’il vient d’arriver un grand garçon brun, long et gras, frère d’un célèbre de 1848.

 

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on l’écoute.

 

Que dit-il ?

 

« Citoyens, je vous apporte le mot d’ordre de la résistance. – « Ne pas se lever ; attendre ; laisser se fatiguer la troupe ! »

 

Et on l’écoute ! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la barricade ?

 

Je m’indigne !

 

« Proclamons plutôt que c’est fini, perdu ! Rentrez chez vous, faisons-en notre deuil ! Est-ce cela que vous voulez ?… »

 

On se récrie.

 

« Non ? – eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras, toutes les âmes protestent et se révoltent… À l’œuvre, tout de suite ! Je vous le demande au nom de la Révolution !

 

Que veux-tu donc faire ?

 

Faire ce que nous pourrons, descendre l’escalier, entamer le pavé, crier aux armes ! aux armes !… Camarades, croyez-moi !… »

 

On m’arrête. L’homme brun, long et gras, se tourne vers les amis et demande si l’on veut suivre le mot d’ordre qu’ont donné les députés que l’on a vus ; ou bien si l’on veut m’écouter, moi : descendre l’escalier, entamer le pavé, crier aux armes !…

 

« Il faut obéir aux Comités », dit la bande.

 

Un autre arrive encore.

 

Est-il aussi pour fatiguer la troupe ?

 

Oui… et il apporte quelque chose de plus.

 

« On fera passer, dit-il, un mot d’ordre pour ce soir. Ce soir, rendez-vous place des Vosges… »

 

Mes camarades me regardent ; suis-je convaincu, cette fois ?

 

« Convaincu ? Je suis convaincu que nous sommes perdus… Convaincu que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des hommes d’action, nous aurions déjà une barricade commencée…

 

Nous serions tout seuls… hasarde Renoul, le plus prêt à se ranger de mon avis, et la voix frémissante.

 

Tout seuls ! Mais si tout le monde en dit autant, c’est la lâcheté sur toute la ligne ! Que ceux qui parlent de fatiguer la troupe aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches, avec des chaussettes de rechange !…

 

« Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu’il faut aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le combat.

 

Où le commencer ?

 

Où nous voudrons, encore une fois ! Sous ces fenêtres… n’importe où ! Et je m’offre à arracher le premier pavé. »

 

Ce n’est pas pour montrer que j’ai du courage, c’est pour indiquer que je sens venir la défaite à pas de loup ! Je ne crois pas que nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous crierons : « À nous ! à nous ! Voyez, nous sommes dix ; dix hommes de dix-huit ans en redingote… dix des Écoles ! Que les Blouses viennent nous commander ! »

 

Je m’accroche aux habits, aux regards de mes camarades… Il paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec colère.

 

« Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

 

Je n’insulte pas. Je dis que c’est insensé de croire que la troupe sera fatiguée avant nous ; je dis que nos souliers seront usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant que les soldats aient une ampoule… – Fatiguer la troupe !… »

 

Le dégoût et la douleur m’étranglent.

 

On ne se battra pas !

 

Je reviens à Renoul et aux autres :

 

« Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot d’ordre ! Partons ensemble, prenons un bout d’étoffe rouge, arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au premier carrefour ! Mais tout de suite ! Le peuple perd confiance, la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à chaque minute qui s’envole, à chaque phrase que nous faisons, à chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en vain !… »

 

On ne m’écoute plus ; on fait même autour de moi un cercle de fureur. J’ai trouvé le moyen d’exaspérer mes amis…

 

Il y en a un qui m’a dit déjà :

 

« Si nous survivons, tu te battras avec moi. »

 

Si nous survivons ? Mais nous en prenons le chemin.

 

Il faut se rendre pourtant à l’avis de tous ! – Je serais seul, tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande ?

 

J’ai pensé à aller quand même me planter, comme je l’ai dit, devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres. Où la prendrai-je, cette barre ? Il faut que je l’arrache à la boutique et aux mains de quelqu’un ; on se mettra vingt pour m’assommer et on me la cassera sur le dos. – Puis, avant tout, le tort d’être isolé ! Je n’aurai pas qualité d’envoyé de barricade, ni de délégué de résistance…

 

« Il va faire remarquer la maison, et l’on viendra nous assassiner ! voilà ce qui arrivera », a dit Lisette, pendant que je criais si fort.

 

Il faut se rendre !…

 

Se rendre à la merci de ce frère d’adjoint !

 

Je lance encore un suprême appel.

 

« Vous croyez qu’il faut de la discipline… la discipline, toujours la discipline… mais c’est l’indiscipline qui est l’âme des combats du peuple !… Ah ! bourgeois !… »

 

On me met la main sur la bouche ; un peu plus, ils m’étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c’est leur conviction qui parle ; mais pourquoi a-t-elle ce caractère d’obéissance, ce respect des mots d’ordre à attendre et du signal à recevoir ? Ils veulent des chefs ! et pourquoi ? C’est le plus brave qui commande.

 

3 décembre.

 

Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger et sentant la déroute.

 

Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes, publiquement. On s’est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge au bout d’une canne – point comme il fallait pour vaincre. Alexandrine avait raison.

 

Les redingotes ont pris le fusil ; les blouses, non !

 

Un mot, un mot sinistre m’a été dit par un ouvrier à qui je montrais une barricade que nous avions ébauchée.

 

« Venez avec nous ! » lui criais-je.

 

Il m’a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé cependant :

 

« Jeune bourgeois ! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous a fusillés et déportés en Juin ? »

 

Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant emmener prisonnière l’assemblée des déporteurs et des fusillards.

 

Quelques hommes de cœur ont fait le coup de feu – les ouvriers n’ont pas bougé.

 

Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n’est pas une bataille !…

 

Le frère de l’adjoint se promène toujours et dit :

 

« Allons fatiguer la troupe. »

 

4 décembre, au soir.

 

Nous n’avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir, je n’ai plus de voix dans la gorge ; à peine s’il peut sortir de ma poitrine des sons brisés, tant j’ai crié : « Vive la République ! à bas le dictateur ! » tant j’ai dépensé de rage et de désespoir, depuis que Rock a frappé à ma porte…

 

Il est je ne sais quelle heure. J’ai regagné l’hôtel j’ignore comment – en m’attachant aux murs, en traînant les pieds, en soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s’il y était entré du plomb, et je suis tombé sur mon lit.

 

Je n’ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas ; je râle…

 

Le sommeil me prend, mais il me semble qu’une main m’enfonce la bouche dans l’oreiller ; je me réveille suffoquant et demandant grâce, j’ouvre ma fenêtre.

 

J’entends un roulement de coups de fusil !

 

On se bat donc encore ? On m’avait dit que c’était fini, que tous ceux qui avaient du cœur étaient épuisés ou morts.

 

C’est sans doute des prisonniers qu’on achève ; on dit qu’on tue à la Préfecture…

 

Si la lutte avait recommencé !

 

Je dois y être !… Ma place n’est pas dans ce lit d’hôtel. Je vais essayer de repartir, d’aller voir…

 

Mais le sommeil m’accable, mais mes jambes refusent le service, mais j’ai le bras droit qui est lourd comme si j’avais un boulet au bout.

 

Encore des coups de fusil !

 

Oh ! je descendrai tout de même !

 

Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes qui jouent aux cartes.

 

Il y en a un qui dit : « Quatre-vingts de rois ! » et l’autre qui répond : « Dis plutôt quatre-vingts d’empereurs ! »

 

Et je croyais qu’on se battrait, que les jeunes gens se feraient hacher jusqu’au dernier ! – Cinq cents de bésigue, quatre-vingts d’empereurs…

 

J’ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire !… Je descends jusqu’au pont. Des factionnaires montent la garde.

 

« Où allez-vous ? »

 

Si j’avais du courage, si j’étais un homme, je leur dirais où je vais… où je crois de mon devoir d’aller. Je crierais : À bas Napoléon !

 

Je regretterai plus d’une fois peut-être dans l’avenir, de ne pas avoir poussé ce cri et laissé là ma vie…

 

J’ai balbutié, tourné à gauche…

 

La Seine coule muette et sombre. On dit qu’on y a jeté un blessé vivant et qu’il a pu regagner l’autre rive en laissant derrière lui un sillon d’eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant dans un coin. N’y a-t-il pas quelque part une flaque rouge ?

 

Je n’entends plus la fusillade, mais les factionnaires reparaissent, victorieux et insolents.

 

C’est fini… fini… Il ne s’élèvera plus un cri de révolte vers le ciel !

 

Je suis rentré, le cerveau éteint, le cœur troué, chancelant comme un bœuf qui tombe et s’abat sous le maillet, dans le sang fumant de l’abattoir !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:25

 

13
Après la défaite

 

8 décembre.

 

Il y a trois jours que c’est fini…

 

Il me semble que j’ai vieilli de vingt ans !…

 

La terreur règne à Paris.

 

Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit – mais en osant à peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis une mauvaise action en nous laissant vaincre.

 

Qu’allons-nous devenir ?

 

Moi, je vais partir. Mon père m’a écrit qu’il fallait revenir – revenir sur-le-champ !

 

On prétend à Nantes que j’étais parmi les insurgés et que j’ai été blessé à une barricade. – Il est destitué si je n’arrive pas pour démentir ce bruit par ma présence.

 

Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant je sois malade.

 

Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s’est glacé. Je n’ai pas une plaie glorieuse, j’ai un rhumatisme bête qui me supplicie l’épaule gauche.

 

N’importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend bien malheureux.

 

Je dois à l’hôtel ; c’est grâce à Alexandrine que j’ai eu crédit.

 

Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus de cent francs. Voilà tout.

 

Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par mois – le café au lait le matin ; le bœuf, le soir.

 

J’écris la situation à Nantes, en suppliant qu’on m’envoie de quoi m’acquitter avant que je parte. J’aurais honte de rester le débiteur du père après avoir été l’amoureux de la fille.

 

On me répond qu’on verra quand je serai revenu.

 

J’ai pleuré de tristesse et de colère ; j’oublie la bataille perdue pour ne voir que ma situation pénible et fausse.

 

J’écris et supplie encore.

 

On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès que j’aurai remis le pied au foyer paternel.

 

Il faut s’humilier – demander à Alexandrine d’intercéder auprès de son père et de faire accepter la convention.

 

« Ce n’est rien, dit-elle, et elle me console et m’engage à partir vite pour revenir plus tôt – vous me retrouverez comme autrefois, ajoute-t-elle doucement. »

 

Je l’ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent francs !

 

Enfin, c’est fait.

 

Elle m’a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et j’avais comme de la boue dans le cœur.

 

J’ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras ; il est comme mort quand j’arrive.

 

« Mais avec ce bras mort, tu as l’air d’avoir été blessé comme on le dit, me crie mon père d’un air furieux. Tu peux bien le lever un peu, voyons !

 

Non, je ne puis pas, mais j’essaierai, je te le promets ; seulement j’ai un poids sur la conscience. Qu’on m’en débarrasse pour me donner du courage ! Envoie dès ce soir à Paris l’argent de l’hôtel. »

 

Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai revenu ; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.

 

Mon père n’est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots, le matin où après que je m’étais battu pour lui j’allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu’il avait faite huit jours avant.

 

Mais, la frayeur de perdre sa place, – que serait-il devenu ? – la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle – il se vantait de les mater tous – la fièvre d’ignominie qui était alors dans l’air ! et aussi – je l’ai su depuis – une aventure de femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux ; tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l’âme malade et appauvrie.

 

Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie d’enfant avait été douloureuse près d’elle, ma mère avait ménagé mon cœur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil sur l’armée !

 

Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient raison à son mari et m’accusaient. Sa main prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi ! Pauvre femme !

 

Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.

 

« Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.

 

Je suis mieux.

 

Laisse-moi faire, mon enfant. C’est pour qu’il voie bien que ce n’est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville. »

 

Le docteur arrive, me demande ci, ça… – Je ne vais pas lui conter ce que j’ai dans le cœur. À lui de voir ce que j’ai à l’épaule.

 

Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et s’en va.

 

Ma mère de faire l’ordonnance et de me veiller comme un agonisant.

 

« Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ! Ma maladie, la belle affaire ! un rhumatisme, et après ! C’est de ma dette de Paris qu’il faut parler – dette sacrée !

 

Pourquoi sacrée ? » fait ma mère.

 

Pourquoi ? – Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que, Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés !… ils seraient capables d’avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je me dresse devant lui et je lui jette – le bras pendant, la tête haute – ces mots d’indignation.

 

« Tu m’as menti alors, en m’écrivant ! »

 

J’ai répété le mot sous son poing levé ! Il ne l’a pas laissé retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles :

 

« Tu sais que tu n’as pas vingt et un ans et que j’ai le droit de te faire arrêter. »

 

Encore cette menace !…

 

Me faire arrêter, ce n’est pas ce qui guérirait mon bras…

 

Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir sur mes folies barricadières de Paris.

 

L’exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié publiquement : « À bas le dictateur ! » dans une ville de province, au Mans, je crois.

 

Qu’a fait le père ? Il a dit qu’il fallait pour cela que son fils eût perdu la tête, et il l’a fait empoigner et diriger sur l’hospice où l’on met les fous.

 

Au bout de deux mois on l’a délivré, mais sa sœur a été tellement émue d’entendre dire que son frère était fou qu’elle est tombée malade et va, dit-on, en mourir.

 

La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires nouveaux et des bonapartistes terrorisants ! Ils promènent la faux dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur républicaine.

 

Au dernier moment mon père a hésité cependant… mais mon bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu’on n’a pas encore payé ma dette de Paris.

 

J’en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que je n’ai plus d’honneur.

 

Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu’il va payer ; mais il accompagne cette nouvelle d’observations amères, sanglantes, qui font de nous deux ennemis, et la vie va s’écouler sournoise et horrible dans la maison Vingtras. C’est comme avant mon premier départ pour Paris.

 

Je demande à m’éloigner… je vivrai au loin comme je pourrai… Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être ouvrier ?

 

« Toujours démoc-soc, n’est-ce pas ? Va-t’en dire au proviseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille ! Arrive en blouse au collège, devant ma classe ! C’est ce que tu veux, peut-être ! »

 

Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que j’abatte un devoir grec ou latin, tous les jours.

 

Voilà à quoi j’occupe mon temps, moi, l’échappé de barricades.

 

Est-ce pour me châtier ? Est-ce une farce de bourreau ?

 

Quand j’ai latinassé, je suis libre – libre de regarder le quai.

 

Quai Richebourg.

 

Oh ! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste !

 

Ce n’est plus l’odeur de la ville, c’est l’odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l’huile les bateaux de mariniers, d’où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord.

 

C’est plein d’épluchures, ce canal sans courant !

 

C’est le sommeil de l’eau. C’est le sommeil de tout.

 

Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban jaunâtre du quai.

 

En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup de marteau qu’on entend à une demi-lieue dans l’air, lugubre comme un coup de cloche d’église.

 

À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.

 

À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les cheminées des vapeurs de transport, rangées comme des tuyaux de poêle contre un mur ; et les mâts avec les voiles ressemblent à des perches où l’on a accroché des chemises – espèce de hangar abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loire !

 

Le ciel, là-dessus, est pâle et pur : pureté et pâleur qui m’irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne puis corriger ni atteindre… C’est affreux, ce clair du ciel ! tandis que mon cœur saigne noir dans ma poitrine…

 

Oh ! ce silence ! – troublé seulement par le bruit d’une conversation entre les mariniers ! ou le ho, ho ! lent de ceux qui tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un bateau…

 

Pourquoi le train qui me ramenait n’a-t-il pas sauté ! Pourquoi n’ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous la locomotive, au lieu de m’installer dans le wagon comme un condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à travers champs, à l’endroit de l’exécution ! Il y en a qui vont ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau ! Mais, quand ils arrivent, ils n’en ont plus que pour un moment, ils sont près de la délivrance ; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand mon agonie finira !

 

J’avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait descendre de wagon que pour s’embarquer sur un paquebot ; il allait dans le pays des aventures et du soleil, où l’on se poignarde dans les tavernes, où l’on se tue à coups de pistolet dans les rues.

 

Il fallait lui dire :

 

« Emmenez-moi ! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées – payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui servira à m’acquitter ! Je ne serai pas chien, j’ai du sang de reste à vomir. »

 

Pourquoi ne le lui ai-je pas dit ?

 

C’est affreux ! il me semble que mon cœur s’en va et je pousse comme des aboiements de douleur.

 

Donc, par-devant, c’est le quai vide, la rivière lente, le canal sale ; à gauche, la prairie pleine de mélancolie…

 

Par-derrière s’étend la rue mal pavée, bordée de maisons de pauvres, pleine – comme toutes les rues misérables – d’enfants déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent !

 

Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans souliers et tête nue demander de l’ouvrage et du pain…

 

Il y a un estropié qui criait l’autre jour sous une fenêtre : « Ma femme a faim, ma femme a faim ! »

 

Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d’une bête dans un pré ou le cri d’un geai dans un arbre !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:24

 

L'ENFANT

DÉDICACE

 

À TOUS CEUX

qui crevèrent d’ennui au collège

ou

qu’on fit pleurer dans la famille

qui, pendant leur enfance,

furent tyrannisés par leurs maîtres

ou

rossés par leurs parents

 

Je dédie ce livre.

Jules VALLÈS

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:24

 

1
Ma mère

 

Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit ; je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisoté ; j’ai été beaucoup fouetté.

 

Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.

 

Mademoiselle Balandreau m’y met du suif.

 

C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente : comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. « Vlin ! Vlan ! Zon ! Zon ! – voilà le petit Chose qu’on fouette ; il est temps de faire mon café au lait. »

 

Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu ; mon derrière lui a fait pitié.

 

Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour ; mais elle a pensé que ce n’était pas le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose.

 

Lorsqu’elle entend ma mère me dire : « Jacques, je vais te fouetter !

 

Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous.

 

Oh ! chère demoiselle, vous êtes trop bonne ! »

 

Mademoiselle Balandreau m’emmène ; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains ; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante.

 

« À votre service » répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.

 

Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes.

 

 

C’est au coin d’un feu de fagots, sous le manteau d’une vieille cheminée ; ma mère tricote dans un coin ; une cousine à moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête rouge et à queue bleue.

 

Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin ; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont déjà taillées ; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui imite le fer… Le chariot va être fini ; j’attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s’est enfoncé le couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m’avance vers lui ; un coup violent m’arrête ; c’est ma mère qui me l’a donné, l’écume aux lèvres, les poings crispés.

 

« C’est ta faute si ton père s’est fait mal ! »

 

Et elle me chasse sur l’escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.

 

Je crie, je demande grâce, et j’appelle mon père : je vois, avec ma terreur d’enfant, sa main qui pend toute hachée ; c’est moi qui en suis cause ! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir ? On me battra après si l’on veut. Je crie, on ne me répond pas. J’entends qu’on remue des carafes, qu’on ouvre un tiroir ; on met des compresses.

 

« Ce n’est rien, » vient me dire ma cousine, en pliant une bande de linge tachée de rouge.

 

Je sanglote, j’étouffe : ma mère reparaît et me pousse dans le cabinet où je couche, où j’ai peur tous les soirs.

 

Je puis avoir cinq ans et me crois un parricide.

 

Ce n’est pas ma faute, pourtant !

 

Est-ce que j’ai forcé mon père à faire ce chariot ? Est-ce que je n’aurais pas mieux aimé saigner, moi, et qu’il n’eût point mal ?

 

Oui – et je m’égratigne les mains pour avoir mal aussi.

 

C’est que maman aime tant mon père ! Voilà pourquoi elle s’est emportée.

 

On me fait apprendre à lire dans un livre où il y a écrit en grosses lettres, qu’il faut obéir à ses père et mère : ma mère a bien fait de me battre.

 

 

La maison que nous habitons est dans une rue sale, pénible à gravir, du haut de laquelle on embrasse tout le pays, mais où les voitures ne passent pas. Il n’y a que les charrettes de bois qui y arrivent, traînées par des bœufs qu’on pique avec un aiguillon. Ils vont, le cou tendu, le pied glissant ; leur langue pend et leur peau fume. Je m’arrête toujours à les voir, quand ils portent des fagots et de la farine chez le boulanger qui est à mi-côte ; je regarde en même temps les mitrons tout blancs et le grand four tout rouge, – on enfourne avec de grandes pelles, et ça sent la croûte et la braise !

 

 

La prison est au bout de la rue, et les gendarmes conduisent souvent des prisonniers qui ont les menottes, et qui marchent sans regarder ni à droite ni à gauche, l’œil fixe, l’air malade.

 

Des femmes leur donnent des sous qu’ils serrent dans leurs mains en inclinant la tête pour remercier.

 

Ils n’ont pas du tout l’air méchant.

 

Un jour on en a emmené un sur une civière, avec un drap blanc qui le couvrait tout entier ; il s’était mis le poignet sous une scie, après avoir volé ; il avait coulé tant de sang qu’on croyait qu’il allait mourir.

 

Le geôlier, en sa qualité de voisin, est un ami de la maison ; il vient de temps en temps manger la soupe chez les gens d’en bas, et nous sommes camarades, son fils et moi. Il m’emmène quelquefois à la prison, parce que c’est plus gai. C’est plein d’arbres ; on joue, on rit, et il y en a un, tout vieux, qui vient du bagne et qui fait des cathédrales avec des bouchons et des coquilles de noix.

 

À la maison, l’on ne rit jamais ; ma mère bougonne toujours. – Oh ! comme je m’amuse davantage avec ce vieux là et le grand qu’on appelle le braconnier, qui a tué le gendarme à la foire du Vivarais !

 

Puis, ils reçoivent des bouquets qu’ils embrassent et cachent sur leur poitrine. J’ai vu, en passant au parloir, que c’étaient des femmes qui les leur donnaient.

 

D’autres ont des oranges et des gâteaux que leurs mères leur portent, comme s’ils étaient encore tout petits. Moi, je suis tout petit, et je n’ai jamais ni gâteaux, ni oranges.

 

Je ne me rappelle pas avoir vu une fleur à la maison. Maman dit que ça gêne, et qu’au bout de deux jours ça sent mauvais. Je m’étais piqué à une rose l’autre soir, elle m’a crié : « Ça t’apprendra ! »

 

 

J’ai toujours envie de rire quand on dit la prière. J’ai beau me retenir ! Je prie Dieu avant de me mettre à genoux, je lui jure bien que ce n’est pas de lui que je ris, mais, dès que je suis à genoux, c’est plus fort que moi. Mon oncle a des verrues qui le démangent, et il les gratte, puis il les mord ; j’éclate. – Ma mère ne s’en aperçoit pas toujours, heureusement ; mais Dieu, qui voit tout, qu’est-ce qu’il peut penser ?

 

Je n’ai pas ri pourtant, l’autre jour ! On avait dîné à la maison avec ma tante de Vourzac et mes oncles de Farreyrolles ; on était en train de manger la tourte, quand tout à coup il a fait noir. On avait eu chaud tout le temps, on étouffait, et l’on avait ôté ses habits. Voilà que le tonnerre a grondé. La pluie est tombée à torrents, de grosses gouttes faisaient floc dans la poussière. Il y avait une fraîcheur de cave, et aussi une odeur de poudre ; dans la rue, le ruisseau bouillait comme une lessive, puis les vitres se sont mises à grincer ; il tombait de la grêle.

 

Mes tantes et mes oncles se sont regardés, et l’un d’eux s’est levé ; il a ôté son chapeau et s’est mis à dire une prière. Tous se tenaient debout et découverts, avec leurs fronts jeunes ou vieux pleins de tristesse. Ils priaient Dieu de n’être pas trop cruel pour leurs champs, et de ne pas tuer, avec son plomb blanc, leurs moissons en fleur.

 

Un grêlon a passé par une fenêtre, au moment où l’on disait Amen, et a sauté dans un verre.

 

 

Nous venons de la campagne.

 

Mon père est fils d’un paysan qui a eu de l’orgueil et a voulu que son fils étudiât pour être prêtre. On a mis ce fils chez un oncle curé pour apprendre le latin, puis on l’a envoyé au séminaire.

 

Mon père – celui qui devait être mon père – n’y est pas resté, a voulu être bachelier, arriver aux honneurs, et s’est installé dans une petite chambre au fond d’une rue noire, d’où il sort, le jour, pour donner quelques leçons à dix sous l’heure, et où il rentre le soir, pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère, et qui accomplit pour le moment ses devoirs de nièce dévouée près d’une tante malade.

 

On se brouille pour cela avec l’oncle curé, on dit adieu à l’Église ; on s’aime, on s’accorde, on s’épouse ! On est aussi au plus mal avec les père et mère, à qui l’on a fait des sommations pour arriver à ce mariage de la débine et de la misère.

 

Je suis le premier enfant de cette union bénie. Je viens au monde dans un lit de vieux bois qui a des punaises de village et des puces de séminaire.

 

 

La maison appartient à une dame de cinquante ans qui n’a que deux dents, l’une marron et l’autre bleue, et qui rit toujours ; elle est bonne et tout le monde l’aime. Son mari s’est noyé en faisant le vin dans une cuve ; ce qui me fait beaucoup rêver et me donne grand’peur des cuves, mais grand amour du vin. Il faut que ce soit bien bon pour que M. Garnier – c’est son nom – en ait pris jusqu’à mourir. Madame Garnier boit, tous les dimanches, de ce vin qui sent l’homme qu’elle a aimé : les souliers du mort sont aussi sur une planche, comme deux chopines vides.

 

On se grise pas mal dans la maison où je demeure.

 

Un abbé qui reste sur notre carré ne sort jamais de table sans avoir les yeux hors de la tête, les joues luisantes, l’oreille en feu. Sa bouche laisse passer un souffle qui sent le fût, et son nez a l’air d’une tomate écorchée. Son bréviaire embaume la matelote.

 

Il a une bonne, mademoiselle Henriette, qu’il regarde de côté, quand il a bu. On parle quelquefois d’elle et de lui dans les coins.

 

Au second, M. Grélin. Il est lieutenant des pompiers, et, le jour de la Fête-Dieu, il commande sur la place. M. Grélin est architecte, mais on dit qu’il n’y entend rien, que « c’est lui qui est cause que le Breuil est toujours plein d’eau, qu’il a coûté cinquante mille francs à la ville, et que, sans sa femme… » On dit je ne sais quoi de sa femme. Elle est gentille, avec de grands yeux noirs, de petites dents blanches, un peu de moustache sur la lèvre ; elle fait toujours bouffer son jupon et sonner ses talons quand elle marche.

 

Elle a l’accent du Midi, et nous nous amusons à l’imiter quelquefois.

 

On dit qu’elle a des « amants ». Je ne sais pas ce que c’est, mais je sais bien qu’elle est bonne pour moi, qu’elle me donne, en passant, des tapes sur les joues, et que j’aime à ce qu’elle m’embrasse, parce qu’elle sent bon. Les gens de la maison ont l’air de l’éviter un peu, mais sans le lui montrer.

 

» Vous dites donc qu’elle est bien avec l’adjoint ?

 

Oui, oui, au mieux !

 

Ah ! ah ! et ce pauvre Grélin ? »

 

J’entends cela de temps en temps, et ma mère ajoute des mots que je ne comprends pas.

 

« Nous autres, les honnêtes femmes, nous mourons de faim. Celles-là, on leur fourre des places pour leurs maris, des robes pour leurs fêtes ! »

 

Est-ce que madame Grélin n’est pas honnête ? Que fait-elle ? Qu’y a-t-il ? pauvre Grélin ! Mais Grélin a l’air content comme tout. Ils sont toujours à donner des caresses et des joujoux à leurs enfants ; on ne me donne que des gifles, on ne me parle que de l’enfer, on me dit toujours que je crie trop. Je serais bien plus heureux si j’étais le fils à Grélin : mais voilà ! L’adjoint viendrait chez nous quand ma mère serait seule… Ça me serait bien égal, à moi. Madame Toullier reste au troisième : voilà une femme honnête ! Madame Toullier vient à la maison avec son ouvrage, et ma mère et elle causent des gens d’en bas, des gens de dessus, et aussi des gens de Raphaël et d’Espailly. Madame Toullier prise, a des poils plein les oreilles, des pieds avec des oignons ; elle est plus honnête que madame Grélin. Elle est plus bête et plus laide aussi.

 

 

Quels souvenirs ai-je encore de ma vie de petit enfant ? Je me rappelle que, devant la fenêtre, les oiseaux viennent l’hiver picorer dans la neige ; que, l’été, je salis mes culottes dans une cour qui sent mauvais ; qu’au fond de la cave, un des locataires engraisse des dindes. On me laisse pétrir des boulettes de son mouillé, avec lesquelles on les bourre, et elles étouffent. Ma grande joie est de les voir suffoquer, devenir bleues. Il paraît que j’aime le bleu !

 

Ma mère apparaît souvent pour me prendre par les oreilles et me calotter. C’est pour mon bien ; aussi, plus elle m’arrache de cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuadé qu’elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat.

 

Oui ingrat ! car il m’est arrivé quelquefois, le soir, en grattant mes bosses, de ne pas me mettre à la bénir, et c’est à la fin de mes prières, tout à fait, que je demande à Dieu de lui garder la santé pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins.

 

 

Je suis grand, je vais à l’école.

 

Oh ! la belle petite école ! Oh ! la belle rue ! et si vivante, les jours de foire !

 

Les chevaux qui hennissent ; les cochons qui se traînent en grognant, une corde à la patte ; les poulets qui s’égosillent dans les cages ; les paysannes en tablier vert, avec des jupons écarlates ; les fromages bleus, les tomes fraîches, les paniers de fruits ; les radis roses, les choux verts !...

 

Il y avait une auberge tout près de l’école, et l’on y déchargeait souvent du foin.

 

Le foin, où l’on s’enfouissait jusqu’aux yeux, d’où l’on sortait hérissé et suant, avec des brins qui vous étaient restés dans le cou, le dos, les jambes, et vous piquaient comme des épingles !...

 

On perdait ses livres dans la meule, son petit panier, son ceinturon, une galoche… Toutes les joies d’une fête, toutes les émotions d’un danger… Quelles minutes !

 

Quand il passe une voiture de foin, j’ôte mon chapeau et je la suis.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:24

 

2
La famille

 

Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan Mariou. On appelle cette dernière tatan ; je ne sais pourquoi, parce qu’elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son grand rire blanc et doux dans son visage brun : elle est maigre et assez gracieuse, elle est femme.

 

Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée ; elle a l’air d’un chantre ; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger, qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques quand on fait le Chemin de la croix. Elle est l’homme dans son ménage ; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas : il se contente de gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son visage fripé, tiré, ridé. – J’ai remarqué, depuis, que beaucoup de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues ; ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s’est égaré un soir de fête ou de comédie dans la grange ou l’auberge, ils sentent le cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de l’étable à cochons et du fumier : ratatinés par leur origine, ils restent gringalets sous les grands soleils.

 

Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier ! Un beau laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré ; il a la peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des lèvres comme des coquelicots ; il a toujours la chemise entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille tricolore ne le quitte jamais. J’ai vu comme cela des dieux des champs dans des paysages de peintres.

 

Deux tantes du côté de mon père.

 

Ma tante Mélie est muette, – avec cela bavarde, bavarde !

 

Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs, ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase, interroge, répond ; elle vous harcèle de questions, elle demande des répliques ; ses prunelles se dilatent, s’éteignent ; ses joues se gonflent, se rentrent ; son nez saute ! elle vous touche ici, là, lentement, brusquement, pensivement, follement ; il n’y a pas moyen de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait, regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner tout entier, tandis qu’avec les commères qui ont une langue, on ne fait que prêter l’oreille : rien n’est bavard comme un sourd-muet.

 

Pauvre fille ! elle n’a pas trouvé à se marier. C’était certain, et elle vit avec peine du produit de son travail manuel ; non qu’elle manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante Amélie !

 

Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût : elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près de son cœur qui veut parler…

 

Grand-tante Agnès.

 

On l’appelle la « béate».

 

Il y a tout un monde de vieilles filles qu’on appelle de ce nom-là.

 

« M’man, qu’est-ce que ça veut dire, une béate ? »

 

Ma mère cherche une définition et n’en trouve pas ; elle parle de consécration à la Vierge, de vœux d’innocence.

 

« L’innocence. Ma grand-tante Agnès représente l’innocence ? C’est fait comme cela, l’innocence ! »

 

Elle a bien soixante-dix ans, et elle doit avoir les cheveux blancs ; je n’en sais rien, personne n’en sait rien, car elle a toujours un serre-tête noir qui lui colle comme du taffetas sur le crâne ; elle a, par exemple, la barbe grise, un bouquet de poils ici, une petite mèche qui frisotte par là, et de tous côtés des poireaux comme des groseilles, qui ont l’air de bouillir sur sa figure.

 

Pour mieux dire, sa tête rappelle, par le haut, à cause du serre-tête noir, une pomme de terre brûlée et, par le bas, une pomme de terre germée : j’en ai trouvé une gonflée, violette, l’autre matin, sous le fourneau, qui ressemblait à grand-tante Agnès comme deux gouttes d’eau.

 

« Vœux d’innocence. »

 

Ma mère fait si bien, s’explique si mal, que je commence à croire que c’est malpropre d’être béate, et qu’il leur manque quelque chose, ou qu’elles ont quelque chose de trop.

 

Béate ?

 

Elles sont quatre « béates » qui demeurent ensemble – pas toutes avec des poireaux couleur de feu sur une peau couleur de cendre, comme grand-tante Agnès, qui est coquette, mais toutes avec un brin de moustache ou un bout de favoris, une noix de côtelette, et l’inévitable serre-tête, l’emplâtre noir !

 

On m’y envoie de temps en temps.

 

C’est au fond d’une rue déserte, où l’herbe pousse.

 

Grand-tante Agnès est ma marraine, et elle adore son filleul.

 

Elle veut me faire son héritier, me laisser ce qu’elle a, – pas son serre-tête, j’espère.

 

Il paraît qu’elle garde quelques vieux sous dans un vieux bas, et quand on parle d’une voisine chez qui l’on a trouvé un sac d’écus dans le fond d’un pot à beurre, elle rit dans sa barbe.

 

Je ne m’amuse pas fort chez elle, en attendant qu’on trouve son pot à beurre !

 

Il fait noir dans cette grande pièce, espèce de grenier soutenu par des poutres qui ont l’air en vieux bouchon, tant elles sont piquées et moisies !

 

La fenêtre donne sur une cour, d’où monte une odeur de boue cuite.

 

Il n’y a que les rideaux de lit qui me plaisent, – ils suffisent à me distraire ; on y voit des bonshommes, des chiens, des arbres, un cochon ; ils sont peints en violet sur l’étoffe, c’est le même sujet répété cent fois. Mais je m’amuse à les regarder de tous les côtés, et je vois surtout toutes sortes de choses dans les rideaux de ma grand-tante, quand je mets ma tête entre mes jambes pour les regarder.

 

La chasse – c’est le sujet – me paraît de toutes les couleurs. Je crois bien ! Le sang me descend à la figure ; j’ai le cerveau comme un fond de barrique : c’est l’apoplexie ! Je suis forcé de retirer ma tête par les cheveux pour me relever, et de la replacer droit comme une bouteille en vidange.

 

On fait des prières à tout bout de champ : Amen ! Amen ! avant la rave et après l’œuf.

 

Les raves sont le fond du dîner qu’on m’offre quand je vais chez la béate ; on m’en donne une crue et une cuite.

 

Je racle la crue, qui semble mousser sous le couteau, et a sur la langue un goût de noisette et un froid de neige.

 

Je mords avec moins de plaisir dans celle qui est cuite au feu de la chaufferette que la tante tient toujours entre les jambes, et qui est le meuble indispensable des béates. – Huit jambes de béates : quatre chaufferettes – qui servent de boîte à fil en été, et dont elles tournent la braise avec leur clef en hiver.

 

Il y a de temps en temps un œuf.

 

On tire cet œuf d’un sac, comme un numéro de loterie et on le met à la coque, le malheureux ! C’est un véritable crime, un coquicide, car il y a toujours un petit poulet dedans.

 

Je mange ce fœtus avec reconnaissance, car on m’a dit que tout le monde n’en mange pas, que j’ai le bénéfice d’une rareté, mais sans entrain, car je n’aime pas l’avorton en mouillettes et le poulet à la petite cuiller.

 

En hiver, les béates travaillent à la boule : elles plantent une chandelle entre quatre globes pleins d’eau, ce qui donne une lueur blanche, courte et dure, avec des reflets d’or.

 

En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la porte, et les carreaux vont leur train.

 

Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d’argent sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux bavards, le carreau est un petit monde de vie et de gaieté.

 

Il faut l’entendre babiller sur les genoux des dentellières, dans les rues de béates, les jours chauds, au seuil des maisons muettes. Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu’elles sont seulement cinq ou six à travailler, – puis quand midi sonne, le silence !...

 

Les doigts s’arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière de l’Angelus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent mélancoliquement : Amen ! et les carreaux se remettent à bavarder… 

 

Mon oncle Joseph, mon tonton comme je dis, est un paysan qui s’est fait ouvrier. Il a vingt-cinq ans, et il est fort comme un bœuf ; il ressemble à un joueur d’orgue ; la peau brune, de grands yeux, une bouche large, de belles dents ; la barbe très noire, un buisson de cheveux, un cou de matelot, des mains énormes toutes couvertes de verrues, – ces fameuses verrues qu’il gratte pendant la prière !

 

Il est compagnon du devoir, il a une grande canne avec de longs rubans, et il m’emmène quelquefois chez la Mère des menuisiers. On boit, on chante, on fait des tours de force ; il me prend par la ceinture, me jette en l’air, me rattrape et me jette encore. J’ai plaisir et peur ! puis je grimpe sur les genoux des compagnons ; je touche à leurs mètres et à leurs compas, je goûte au vin qui me fait mal, je me cogne au chef-d’œuvre, je renverse des planches, et m’éborgne à leurs grands faux-cols, je m’égratigne à leurs pendants d’oreilles. Ils ont des pendants d’oreilles.

 

« Jacques, est-ce que tu t’amuses mieux avec ces “messieurs de la bachellerie” qu’avec nous ?

 

Oh ! mais non ! »

 

Il appelle « messieurs de la bachellerie » les instituteurs, professeurs, maîtres de latinage ou de dessin, qui viennent quelquefois à la maison et qui parlent du collège, tout le temps ; ce jour-là, on m’ordonne majestueusement de rester tranquille, on me défend de mettre mes coudes sur la table, je ne dois pas remuer les jambes, et je mange le gras de ceux qui ne l’aiment pas ! Je m’ennuie beaucoup avec ces messieurs de la bachellerie, et je suis si heureux avec les menuisiers !

 

Je couche à côté de tonton Joseph, et il ne s’endort jamais sans m’avoir conté des histoires – il en sait tout plein, – puis il bat la retraite avec ses mains sur son ventre. Le matin, il m’apprend à donner des coups de poing, et il se fait tout petit pour me présenter sa grosse poitrine à frapper ; j’essaie aussi le coup de pied, et je tombe presque toujours.

 

Quand je me fais mal, je ne pleure pas, ma mère viendrait.

 

Il part le matin et revient le soir.

 

Comme j’attends après lui ! Je compte les heures quand il est sur le point de rentrer.

 

Il m’emporte dans ses bras après la soupe, et il m’emmène jusqu’à ce qu’on se couche, dans son petit atelier, qu’il a en bas, où il travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui m’amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure ; c’est moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts dans son vernis.

 

Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les mains dans les poches, l’épaule contre la porte. Ils me font des amitiés, et mon oncle est tout fier : « Il en sait déjà long, le gaillard – Jacques, dis-nous ta fable ! »

 

Un jour, l’oncle Joseph partit.

 

Ce fut une triste histoire !

 

Madame Garnier, la veuve de l’ivrogne qui s’est noyé dans sa cuve, avait une nièce qu’elle fit venir de Bordeaux, lors de la catastrophe.

 

Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout noirs, et qui brûlent ; elle les fait aller comme je fais aller dans l’étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs ; ils roulent dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.

 

Il paraît que j’en tombai amoureux fou. Je dis « il paraît », car je ne me souviens que d’une scène de passion, d’épouvantable jalousie.

 

Et contre qui ?

 

Contre l’oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à mademoiselle Célina Garnier, s’y était pris, je ne sais comment, mais avait fini par la demander en mariage et l’épouser.

 

L’aimait-elle ?

 

Je ne puis aujourd’hui répondre à cette question ; aujourd’hui que la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces émotions profondes. Mais alors, – au moment où mademoiselle Célina se maria, j’étais aveuglé par la passion.

 

Elle allait être la femme d’un autre ! Elle me refusait, moi si pur. Je ne savais pas encore la différence qu’il y avait entre une dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous les choux.

 

Quand j’étais dans un potager, il m’arrivait de regarder ; je me promenais dans les légumes, avec l’idée que moi aussi je pouvais être père…

 

Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d’une certaine façon, le cœur me tournait, comme le jour où, sur le Breuil, j’étais monté dans une balançoire de foire.

 

J’étais déjà grand : dix ans. C’est ce que je lui disais :

 

« N’épouse pas mon oncle Joseph ! Dans quelque temps, je serai un homme : attends-moi, jure-moi que tu m’attendras ! C’est pour de rire, n’est-ce pas, la noce d’aujourd’hui ? »

 

Ce n’était pas pour de rire, du tout ; ils étaient mariés bel et bien, et ils s’en allèrent tous les deux.

 

Je les vis disparaître.

 

Ma jalousie veillait. J’entendis tourner la clef.

 

Elle me tordit le cœur, cette clef ! J’écoutai, je fis le guet. Rien ! rien ! Je sentis que j’étais perdu. Je rentrai dans la salle du festin, et je bus pour oublier.

 

Je n’osai plus regarder l’oncle Joseph en face depuis ce temps-là. Cependant quand il vint nous voir, la veille de son départ pour Bordeaux, il ne fit aucune allusion à notre rivalité et me dit adieu avec la tendresse de l’oncle, et non la rancune du mari !

 

Il y a aussi ma cousine Apollonie ; on l’appelle la Polonie.

 

C’est comme ça qu’ils ont baptisé leur fille, ces paysans !

 

Chère cousine ! grande et lente, avec des yeux bleu de pervenche, de longs cheveux châtains, des épaules de neige ; un cou frais, que coupe de sa noirceur luisante un velours tenant une croix d’or ; le sourire tendre et la voix traînante, devenant rose dès qu’elle rit, rouge dès qu’on la fixe. Je la dévore des yeux quand elle s’habille, – je ne sais pas pourquoi, – je me sens tout chose en la regardant retenir avec ses dents et relever sur son épaule ronde sa chemise qui dégringole, les jours où elle couche dans notre petite chambre, pour être au marché la première, avec ses blocs de beurre fermes et blancs comme les moules de chair qu’elle a sur sa poitrine. On s’arrache le beurre de la Polonie.

 

Elle vient quelquefois m’agacer le cou, me menacer les côtes, de ses doigts longs. Elle rit, me caresse et m’embrasse ; je la serre en me défendant, et je l’ai mordue une fois ; je ne voulais pas la mordre, mais je ne pouvais pas m’empêcher de serrer les dents, comme sa chair avait une odeur de framboise… Elle m’a crié : Petit méchant ! en me donnant une tape sur la joue, un peu fort ; j’ai cru que j’allais m’évanouir et j’ai soupiré en lui répondant ; je me sentais la poitrine serrée et l’œil plus doux.

 

Elle m’a quitté pour se rejeter dans son lit, en me disant qu’elle avait attrapé froid. Elle ressemble par derrière au poulain blanc que monte le petit du préfet.

 

J’ai pensé à elle tout le temps, en faisant mes thèmes. 

 

Je reste quelquefois longtemps sans la voir, elle garde la maison au village, puis elle arrive tout d’un coup, un matin, comme une bouffée.

 

« C’est moi, dit-elle, je viens te chercher pour t’emmener chez nous ! Si tu veux venir ! »

 

Elle m’embrasse ! Je frotte mon museau contre ses joues roses, et je le plonge dans son cou blanc, je le laisse traîner sur sa gorge veinée de bleu !

 

Toujours cette odeur de framboise.

 

Elle me renvoie, et je cours ramasser mes hardes et changer de chemise.

 

Je mets une cravate verte et je vole à ma mère de la pommade pour sentir bon, moi aussi, et pour qu’elle mette sa tête sur mes cheveux !

 

Mon paquet est fait, je suis graissé et cravaté, mais je me trouve tout laid en me regardant dans le miroir, et je m’ébouriffe de nouveau ! Je tasse ma cravate au fond de ma poche, et, le col ouvert, la casquette tombante, je cours avoir un baiser encore. Ça me chatouillait ; je ne lui disais pas.

 

Le garçon d’écurie a donné une tape sur la croupe du cheval, un cheval jaune, avec des touffes de poils près du sabot ; c’est celui de ma tatan Mariou, qu’on enfourche, quand il y a trop de beurre à porter, ou de fromages bleus à vendre. La bête va l’amble ta ta ta, ta ta ta ! toute raide ; on dirait que son cou va se casser, et sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui ressemblent à des cœurs de moutons.

 

La tante ou la cousine montent dessus comme des hommes ; les mollets de ma tante sont maigres comme des fuseaux noirs, ceux de ma cousine paraissent gras et doux dans les bas de laine blanche.

 

Hue donc ! Ho, ho !

 

C’est Jean qui tire et fait virer le cheval ; il a eu son picotin d’avoine et il hennit en retroussant ses lèvres et montrant ses dents jaunes.

 

Le voilà sellé.

 

« Passez-moi Jacquinou », dit la Polonie, qui est parvenue à abaisser sur ses genoux sa jupe de futaine et s’est installée à pleine chair sur le cuir luisant de la selle. Elle m’aide à m’asseoir sur la croupe. 

 

J’y suis !

 

Mais on s’aperçoit que j’ai oublié mes habits roulés dans un torchon, sur la table d’auberge pleine de ronds de vin cernés par les mouches.

 

On les apporte.

 

« Jean, attachez-les. Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de ma taille, serre-moi bien. »

 

Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs ; mais je m’aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu’on nous fait réciter est vrai.

 

Dieu fait bien ce qu’il fait !

 

Ma mère en me fouettant m’a durci et tanné la peau.

 

« Serre, je te dis ! Serre-moi plus fort ! »

 

Et je la serre sous son fichu peint semé de petites fleurs comme des hannetons d’or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le doux de sa chair. Il me semble que cette chair se raffermit sous mes doigts qui s’appuient, et tout à l’heure, quand elle m’a regardé en tournant la tête, les lèvres ouvertes et le cou rengorgé, le sang m’est monté au crâne, a grillé mes cheveux.

 

J’ai un peu desserré les bras dans la rue Saint-Jean. C’est par là que passent les bestiaux, et nous allions au pas. J’étais tout fier. Je me figurais qu’on me regardait, et je faisais celui qui sait monter : je me retournais sur la croupe en m’appuyant du plat de la main, je donnais des coups de talons dans les cuisses et je disais hue ! comme un maquignon.

 

Nous avons traversé le faubourg, passé le dernier bourrelier.

 

Nous sommes à Expailly !

 

Plus de maisons ! excepté dans les champs quelques-unes ; des fleurs qui grimpent contre les murs, comme des boutons de rose le long d’une robe blanche ; un coteau de vignes et la rivière au bas, – qui s’étire comme un serpent sous les arbres, bornée d’une bande de sable jaune plus fin que de la crème, et piqué de cailloux qui flambent comme des diamants.

 

Au fond, des montagnes. Elles coupent de leur échine noire, verdie par le poil des sapins, le bleu du ciel où les nuages traînent en flocons de soie ; un oiseau, quelque aigle sans doute, avait donné un grand coup d’aile et il pendait dans l’air comme un boulet au bout du fil.

 

Je me rappellerai toujours ces bois sombres, la rivière frissonnante, l’air tiède et le grand aigle…

 

J’avais oublié que j’étais le cœur battant contre le dos de la Polonie. Elle-même, ma cousine, semblait ne penser à rien, et je ne me souviens avoir entendu que le pas du cheval et le beuglement d’une vache…

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:23

 

3
Le collège

 

Le collège. – Il donnait, comme tous les collèges, comme toutes les prisons, sur une rue obscure, mais qui n’était pas loin du Martouret, le Martouret, notre grande place, où étaient la mairie, le marché aux fruits ; le marché aux fleurs, le rendez-vous de tous les polissons, la gaieté de la ville. Puis le bout de cette rue était bruyant, il y avait des cabarets, « des bouchons », comme on disait, avec un trognon d’arbre, un paquet de branches, pour servir d’enseigne. Il sortait de ces bouchons un bruit de querelles, un goût de vin qui me montait au cerveau, m’irritait les sens et me faisait plus joyeux et plus fort.

 

Ce goût de vin ! – la bonne odeur des caves ! – j’en ai encore le nez qui bat et la poitrine qui se gonfle.

 

Les buveurs faisaient tapage ; ils avaient l’air sans souci, bons vivants, avec des rubans à leur fouet et des agréments pleins leur blouse – ils criaient, topaient en jurant, pour des ventes de cochons ou de vaches.

 

Encore un bouchon qui saute, un rire qui éclate, et les bouteilles trinquent du ventre dans les doigts du cabaretier ! Le soleil jette de l’or dans les verres, il allume un bouton sur cette veste, il cuit un tas de mouches dans ce coin. Le cabaret crie, embaume, empeste, fume et bourdonne.

 

 

À deux minutes de là, le collège moisit, sue l’ennui et pue l’encre ; les gens qui entrent, ceux qui sortent éteignent leur regard, leur voix, leur pas, pour ne pas blesser la discipline, troubler le silence, déranger l’étude.

 

Quelle odeur de vieux !...

 

 

C’est mademoiselle Balandreau qui m’y conduit – ma mère est souffrante. – On me fait mon panier avant de partir, et je vais m’enfermer là-dedans jusqu’à huit heures du soir. À ce moment-là, mademoiselle Balandreau revient et me ramène. J’ai le cœur bien gros quelquefois et je lui conte mes peines en sanglotant.

 

 

Mon père fait la première étude, celle des élèves de mathématiques, de rhétorique et de philosophie. Il n’est pas aimé, on dit qu’il est chien.

 

Il a obtenu du proviseur la permission de me garder dans son étude, près de sa chaire, et je suis là, piochant mes devoirs à ses côtés, tandis qu’il prépare son agrégation.

 

Il a eu tort de me prendre avec lui. Les grands ne sont pas trop méchants pour moi ; ils me voient timide, craintif, appliqué ; ils ne me disent rien qui me fasse de la peine, mais j’entends ce qu’ils disent de mon père, comment ils l’appellent ; ils se moquent de son grand nez, de son vieux paletot, ils le rendent ridicule à mes yeux d’enfant, et je souffre sans qu’il le sache.

 

Il me brutalise quelquefois dans ces moments-là. « Qu’est-ce que tu as donc ? – Comme il a l’air nigaud ! »

 

Je viens de l’entendre insulter et j’étais en train de dévorer un gros soupir, une vilaine larme.

 

Il m’envoie souvent, pendant l’étude du soir, demander un livre, porter un mot à un des autres pions qui est au bout de la cour, tout là-bas… il fait noir, le vent souffle ; de temps en temps, il y a des étages à monter, un long corridor, un escalier obscur, c’est tout un voyage ; on se cache dans les coins pour me faire peur. Je joue au brave, mais je ne me sens bien à l’aise que quand je suis rentré dans l’étude où l’on étouffe.

 

J’y reste quelquefois tout seul, quand mademoiselle Balandreau est en retard. Les élèves sont allés souper, conduits par mon père.

 

 

Comme le temps me semble long ! C’est vide, muet ; et s’il vient quelqu’un, c’est le lampiste qui n’aime pas mon père non plus, je ne sais pourquoi : un vieux qui a une loupe, une casquette de peau de bête et une veste grise comme celle des prisonniers ; il sent l’huile, marmotte toujours entre ses dents, me regarde d’un œil dur, m’ôte brutalement ma chaise de dessous moi, sans m’avertir, met le quinquet sur mes cahiers, jette à terre mon petit paletot, me pousse de côté comme un chien, et sort sans dire un mot. Je ne dis rien non plus et ne parle pas davantage quand mon père revient. On m’a appris qu’il ne fallait pas « rapporter ». Je ne le fais point, je ne le ferai jamais dans le cours de mon existence de collégien, ce qui me vaudra bien des tortures de la part de mes maîtres.

 

Puis, je ne veux pas que, parce qu’on m’a fait mal, il puisse arriver du mal, à mon père, et je lui cache qu’on me maltraite, pour qu’il ne se dispute pas à propos de moi. Tout petit, je sens que j’ai un devoir à remplir, ma sensibilité comprend que je suis un fils de galérien, pis que cela ! de garde-chiourme ! et je supporte la brutalité du lampiste.

 

J’écoute, sans paraître les avoir entendues, les moqueries qui atteignent mon père ; c’est dur pour un enfant de dix ans.

 

Il est arrivé que j’ai eu très faim, quelques-uns de ces soirs-là, quand on tardait trop à venir. Le réfectoire lançait des odeurs de grillé, j’entendais le cliquetis des fourchettes à travers la cour.

 

Comme je maudissais mademoiselle Balandreau qui n’arrivait pas !

 

J’ai su depuis qu’on la retenait exprès ; ma mère avait soutenu à mon père que s’il n’était pas une poule mouillée, il pourrait me fournir mon souper avec les restes du sien, ou avec le supplément qu’il demanderait au réfectoire.

 

« Si c’était elle, il y a longtemps que ce serait fait. Il n’avait qu’à mettre cela dans du papier. Elle lui donnerait une petite boîte, s’il voulait. »

 

Mon père avait toujours résisté – le pauvre homme. La peur d’être vu ! le ridicule s’il était surpris – la honte ! Ma mère tâchait de lui forcer la main de temps en temps, en me laissant affamé, dans son étude, à l’heure du souper. Il ne cédait pas, il préférait que je souffrisse un peu et il avait raison.

 

Je me souviens pourtant d’une fois où il s’échappa du réfectoire, pour venir me porter une petite côtelette panée qu’il tira d’un cahier de thèmes où il l’avait cachée : il avait l’air si troublé et repartit si ému ! Je vois encore la place, je me rappelle la couleur du cahier, et j’ai pardonné bien des torts plus tard à mon père, en souvenir de cette côtelette chipée pour son fils, un soir, au lycée du Puy…

 

 

Le proviseur s’appelle Hennequin, – envoyé en disgrâce dans ce trou du Puy.

 

Il a écrit un livre : Les Vacances d’Oscar.

 

On les donne en prix, et après ce que j’ai entendu dire, ce que j’ai lu à propos des gens qui étaient auteurs, je suis pris d’une vénération profonde, d’une admiration muette pour l’auteur des Vacances d’Oscar, qui daigne être proviseur dans notre petite ville, proviseur de mon père, et qui salue ma mère quand il la rencontre.

 

J’ai dévoré Les Vacances d’Oscar.

 

Je vois encore le volume cartonné de vert, d’un vert marbré qui blanchissait sous le pouce et poissait les mains, avec un dos de peau blanche, s’ouvrant mal, imprimé sur papier à chandelle. Eh bien ! il tombe de ces pages, de ce malheureux livre, dans mon souvenir, il tombe une impression de fraîcheur chaque fois que j’y songe !

 

Il y a une histoire de pêche que je n’ai point oubliée.

 

Un grand filet luit au soleil, les gouttes d’eau roulent comme des perles, les poissons frétillent dans les mailles, deux pêcheurs sont dans l’eau jusqu’à la ceinture, c’est le frisson de la rivière.

 

Il avait su, cet Hennequin, ce proviseur dégommé, ce chantre du petit Oscar, traîner ce grand filet le long d’une page et faire passer cette rivière dans un coin de chapitre…

 

Le professeur de philosophie – M. Beliben – petit, fluet, une tête comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans la voix.

 

Il aimait à prouver l’existence de Dieu, mais si quelqu’un glissait un argument, même dans son sens, il indiquait qu’on le dérangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une réussite.

 

Il prouvait l’existence de Dieu avec des petits morceaux de bois, des haricots.

 

« Nous plaçons ici un haricot, bon ! – là, une allumette. – Madame Vingtras, une allumette ? – Et maintenant que j’ai rangé, ici les vices de l’homme, là les vertus, j’arrive avec les FACULTÉS DE L’ÂME. »

 

Ceux qui n’étaient pas au courant regardaient du côté de la porte s’il entrait quelqu’un, ou du côté de sa poche, pour voir s’il allait sortir quelque chose. Les facultés de l’âme, c’était de la haute, du chenu ! Ma mère était flattée.

 

« Les voici ! »

 

On se tournait encore, malgré soi, pour saluer ces dames ; mais Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec impatience sur la table. Il lui fallait de l’attention. Que diable ! voulait-on qu’il prouvât l’existence de Dieu, oui ou non !

 

« Moi, ça m’est égal, et vous ? » disait mon oncle Joseph à son voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.

 

Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et regardait voler les mouches.

 

Mais le professeur de bon Dieu tenait à avoir mon oncle pour lui et le ramenait à son sujet, l’agrippant par son amour-propre et s’accrochant à son métier.

 

« Chadenas, vous qui êtes menuisier, vous savez qu’avec le compas… »

 

Il fallait aller jusqu’au bout : à la fin le petit homme écartait sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et disait : « DIEU EST LÀ. »

 

On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir : tous les haricots étaient dans un coin avec les allumettes, les bouts de bouchons et quelques autres saletés, qui avaient servi à la démonstration de l’Être suprême.

 

Il paraît que les vertus, les vices, les facultés de l’âme venaient toutes fa-ta-le-ment aboutir à ce tas-là. Tous les haricots y sont. Donc Dieu existe. C. Q. F. D.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:22

 

4
La petite ville

 

La porte de Pannesac.

 

Elle est en pierre, cette porte, et mon père me dit même que je puis me faire une idée des monuments romains en la regardant.

 

J’ai d’abord une espèce de vénération, puis ça m’ennuie ; je commence à prendre le dégoût des monuments romains.

 

Mais la rue !... Elle sent la graine et le grain.

 

Les culasses de blé s’affaissent et se tassent comme des endormis, le long des murs. Il y a dans l’air la poussière fine de la farine et le tapage des marchés joyeux. C’est ici que les boulangers ou les meuniers, ceux qui font le pain, viennent s’approvisionner.

 

J’ai le respect du pain.

 

Un jour je jetais une croûte, mon père est allé la ramasser. Il ne m’a pas parlé durement comme il le fait toujours.

 

« Mon enfant, m’a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain ; c’est dur à gagner. Nous n’en avons pas trop pour nous ; mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-être un jour, et tu verras ce qu’il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis là, mon enfant ! »

 

Je ne l’ai jamais oublié.

 

Cette observation, qui, pour la première fois peut-être dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans colère, mais avec dignité, me pénétra jusqu’au fond de l’âme ; et j’ai eu le respect du pain depuis lors.

 

Les moissons m’ont été sacrées, je n’ai jamais écrasé une gerbe, pour aller cueillir un coquelicot ou un bluet ; jamais je n’ai tué sur sa tige la fleur du pain !

 

Ce qu’il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d’avoir toujours eu le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.

 

« Tu verras ce qu’il vaut. »

 

Je l’ai vu. 

 

Aux portes des allées sont des mitrons en jupes comme des femmes, jambes nues, petite camisole bleue sur les épaules.

 

Ils ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde comme de la croûte.

 

Ils traversent la rue pour aller boire une goutte, et blanchissent, en passant, une main d’ami qu’ils rencontrent, ou une épaule de monsieur qu’ils frôlent.

 

Les patrons sont au comptoir, où ils pèsent les miches, et eux aussi ont des habits avec des tons blanchâtres, ou couleur de seigle. Il y a des gâteaux, outre les miches, derrière les vitres : des brioches comme des nez pleins, et des tartelettes comme du papier mou.

 

À côté des haricots ou des graines charnues comme des fruits verts ou luisants comme des cailloux de rivière, les marchands avaient du plomb dans les écuelles de bois.

 

C’était donc là ce qu’on mettait dans un fusil ? ce qui tuait les lièvres et traversait les cœurs d’oiseaux ? On disait même que les charges parfois faisaient balle et pouvaient casser un bras ou une mâchoire d’homme.

 

Je plongeais mes doigts là-dedans, comme tout à l’heure j’avais plongé mon poing dans les sacs de grain, et je sentais le plomb qui roulait et filait entre les jointures comme des gouttes d’eau. Je ramassais comme des reliques ce qui était tombé des écuelles et des sacs. 

 

Les articles de pêche aussi se vendaient à Pannesac.

 

Tout ce qui avait des tons vifs ou des couleurs fauves, gros comme un pois ou comme une orange, tout ce qui était une tache de couleur vigoureuse ou gaie, tout cela faisait marque dans mon œil d’enfant triste, et je vois encore les bouchons vernis de rouge et les belles lignes luisantes comme du satin jaune.

 

Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et deviendrait d’or dans le beurre !

 

Un goujon pris par moi !

 

Il portait toute mon imagination sur ses nageoires !

 

J’allais donc vivre du produit de ma pêche ; comme les insulaires dont j’avais lu l’histoire dans les voyages du capitaine Cook.

 

J’avais lu aussi qu’ils faisaient des vitres à leurs huttes avec de la colle de poisson, et je voyais le jour où je placerais les carreaux à toutes les fenêtres de ma famille ; je me proposais de gratter tout ce qui « mordrait » et de mettre ce résidu d’écaille et de fiente dans ma grande poche.

 

Je le fis plus tard ; mais la fermentation, au fond de la poche, produisit des résultats inattendus, à la suite desquels je fus un objet de dégoût pour mes voisins.

 

Cela ébranla ma confiance dans les récits des voyageurs, et le doute s’éleva dans mon esprit.

 

Il y avait une épicerie dans le fond de Pannesac, qui ajoutait aux odeurs tranquilles du marché une odeur étouffée, chaude, violente, qu’exhalaient les morues salées, les fromages bleus, le suif, la graisse et le poivre.

 

C’était la morue qui dominait, en me rappelant plus que jamais les insulaires, les huttes, la colle et les phoques fumés.

 

Je lançais un dernier regard sur Pannesac, et je manquais régulièrement d’être écrasé, près de la porte de pierre.

 

Je me jetais de côté pour laisser passer les grands chariots qui portaient tous ces fonds de campagne, ces jardins en panier, ces moissons en sac. Ces chariots avaient l’air des voitures de fête dans les mascarades italiennes, avec leur monde d’enfarinés et de pierrots à dos d’Hercule ! 

 

Là-haut, tout là-haut, est l’École normale. 

 

Le fils du directeur vient me prendre quelquefois pour jouer.

 

Il y a un jardin derrière l’école, avec une balançoire et un trapèze.

 

Je regarde avec admiration ce trapèze et cette balançoire ; seulement il m’est défendu d’y monter.

 

C’est ma mère qui a recommandé aux parents du petit garçon de ne pas me laisser me balancer ou me pendre.

 

Madame Haussard, la directrice, ne se soucie pas d’être toujours à me surveiller ; mais elle m’a fait promettre d’obéir à ma mère. J’obéis.

 

Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mère m’aime ; et elle lui permet pourtant ce qu’on me défend !

 

J’en vois d’autres, pas plus grands que moi, qui se balancent aussi.

 

Ils se casseront donc les reins ?

 

Oui, sans doute ; et je me demande tout bas si ces parents qui laissent ainsi leurs enfants jouer à ces jeux-là ne sont pas tout simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des assassins sans courage ! des monstres ! qui, n’osant pas noyer leurs petits, les envoient au trapèze – et à la balançoire !

 

Car enfin, pourquoi ma mère m’aurait-elle condamné à ne point faire ce que font les autres ?

 

Pourquoi me priver d’une joie ?

 

Suis-je donc plus cassant que mes camarades ?

 

Ai-je été recollé comme un saladier ?

 

Y a-t-il un mystère dans mon organisation ?

 

J’ai peut-être le derrière plus lourd que la tête !

 

Je ne peux pas le peser à part pour être sûr.

 

En attendant je rôde, le museau en l’air, sous le petit gymnase, que je touche du doigt en sautant comme un chien après un morceau de sucre placé trop haut.

 

Mais que je voudrais donc avoir la tête en bas !

 

Oh ! ma mère ! ma mère ! Pourquoi ne me laissez-vous pas monter sur le trapèze et me mettre la tête en bas !

 

Rien qu’une fois !

 

Vous me fouetterez après, si vous voulez ! 

 

Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est devant l’école, et où je vais, quand je suis triste d’avoir vu le trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le jardin !

 

La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma bouderie et mon chagrin.

 

Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou relevant tout d’un coup ma tête pour regarder l’incendie qui s’éteint dans le ciel…

 

« Tu ne dis rien, me fait le petit de l’École normale, à quoi penses-tu ?

 

À quoi je pense ? Je ne sais pas. »

 

Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe ; et voilà que je me mets à bondir ! Je me fais l’effet d’un animal dans un champ, qui aurait cassé sa corde ; et je grogne, et je caracole comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me regarde gambader, et s’attend à me voir brouter. J’en ai presque envie.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:21

 

5
La toilette

 

Un jour, un homme qui voyageait m’a pris pour une curiosité du pays, et m’ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval. Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j’étais vivant. Il a mis pied à terre, et s’adressant à ma mère, lui a demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer l’adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.

 

« C’est moi », a-t-elle répondu, rougissant d’orgueil.

 

Le cavalier est reparti et on ne l’a plus revu.

 

Ma mère m’a parlé souvent de cette apparition, de cet homme qui se détournait de son chemin pour savoir qui m’habillait. 

 

Je suis en noir souvent, « rien n’habille comme le noir », et en habit, en frac, avec un chapeau haut de forme ; j’ai l’air d’un poêle.

 

Cependant, comme j’use beaucoup, on m’a acheté, dans la campagne, une étoffe jaune et velue, dont je suis enveloppé. Je joue l’ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent ; les savants me regardent.

 

Mais l’étoffe dans laquelle on a taillé mon pantalon se sèche et se racornit, m’écorche et m’ensanglante.

 

Hélas ! Je vais non plus vivre, mais me traîner.

 

Tous les jeux de l’enfance me sont interdits. Je ne puis jouer aux barres, sauter, courir, me battre. Je rampe seul, calomnié des uns, plaint par les autres, inutile ! Et il m’est donné, au sein même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce pantalon, les douleurs sourdes de l’exil. 

 

Madame Vingtras y met quelquefois de l’espièglerie.

 

On m’avait invité pendant le carnaval à un bal d’enfants. Ma mère m’a vêtu en charbonnier. Au moment de me conduire, elle a été forcée d’aller ailleurs ; mais elle m’a mené jusqu’à la porte de M. Puissegat, chez qui se donnait le bal.

 

Je ne savais pas bien le chemin et je me suis perdu dans le jardin ; j’ai appelé.

 

Une servante est venue et m’a dit :

 

« C’est vous, le petit Choufloux, qui venez pour aider à la cuisine ? »

 

Je n’ai pas osé dire que non, et on m’a fait laver la vaisselle toute la nuit.

 

Quand le matin ma mère est venue me chercher, j’achevais de rincer les verres ; on lui avait dit qu’on ne m’avait pas aperçu ; on avait fouillé partout.

 

Je suis entré dans la salle pour me jeter dans ses bras : mais, à ma vue, les petites filles ont poussé des cris, des femmes se sont évanouies, l’apparition de ce nain, qui roulait à travers ces robes fraîches, parut singulière à tout le monde.

 

Ma mère ne voulait plus me reconnaître ; je commençais à croire que j’étais orphelin !

 

Je n’avais cependant qu’à l’entraîner et à lui montrer, dans un coin, certaine place couturée et violacée, pour qu’elle criât à l’instant : « C’est mon fils ! » Un reste de pudeur me retenait. Je me contentai de faire des signes, et je parvins à me faire comprendre.

 

On m’emporta comme on tire le rideau sur une curiosité. 

 

La distribution des prix est dans trois jours.

 

Mon père, qui est dans le secret des dieux, sait que j’aurai des prix, qu’on appellera son fils sur l’estrade, qu’on lui mettra sur la tête une couronne trop grande, qu’il ne pourra ôter qu’en s’écorchant, et qu’il sera embrassé sur les deux joues par quelque autorité.

 

Madame Vingtras est avertie, et elle songe…

 

Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques ? Il faut qu’il brille, qu’on le remarque, – on est pauvre, mais on a du goût.

 

« Moi d’abord, je veux que mon enfant soit bien mis. »

 

On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de soie.

 

Elle s’égratigne enfin à une étoffe criante, qui a des reflets de tigre au soleil ; – une étoffe comme une lime, qui exaspère les doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une casserole ! Une belle étoffe, vraiment, et qui vient de la grand-mère, et qu’on a payée à prix d’or. « Oui, mon enfant, à prix d’or, dans l’ancien temps. »

 

« Jacques, je vais te faire une redingote avec ça, m’en priver pour toi !... », et ma mère ravie me regarde du coin de l’œil, hoche la tête, sourit du sourire des sacrifiées heureuses.

 

« J’espère qu’on vous gâte, monsieur », et elle sourit encore, et elle dodeline de la tête, et ses yeux sont noyés de tendresse.

 

« C’est une folie ! tant pis ! on fera une redingote à Jacques avec ça. »

 

On m’a essayé la redingote, hier soir, et mes oreilles saignent, mes ongles sont usés. Cette étoffe crève la vue et chatouille si douloureusement la peau !

 

« Seigneur ! délivrez-moi de ce vêtement ! »

 

Le ciel ne m’entend pas ! La redingote est prête.

 

 

Non, Jacques, elle n’est pas prête. Ta mère est fière de toi ; ta mère t’aime et veut te le prouver.

 

Te figures-tu qu’elle te laissera entrer dans ta redingote, sans ajouter un grain de beauté une mouche, un pompon, un rien sur le revers, dans le dos, au bout des manches ! Tu ne connais pas ta mère, Jacques !

 

Et ne la vois-tu pas qui joue, à la fois orgueilleuse et modeste, avec des noyaux verts !

 

La mère de Jacques lui fait même kiki dans le cou.

 

Il ne rit pas. – Ces noyaux lui font peur !...

 

Ces noyaux sont des boutons, vert vif, vert gai, en forme d’olives, qu’on va, – voyez si madame Vingtras épargne rien ! – qu’on va coudre tout le long, à la polonaise ! À la polonaise, Jacques !

 

Ah ! quand, plus tard, il fut dur pour les Polonais, quoi d’étonnant ! Le nom de cette nation, voyez-vous, resta chez lui cousu à un souvenir terrible… la redingote de la distribution des prix, la redingote à noyaux, aux boutons ovales comme des olives et verts comme des cornichons.

 

Joignez à cela qu’on m’avait affublé d’un chapeau haut de forme que j’avais brossé à rebrousse-poil et qui se dressait comme une menace sur ma tête.

 

Des gens croyaient que c’étaient mes cheveux et se demandaient quelle fureur les avait fait se hérisser ainsi. « Il a vu le diable », murmuraient les béates en se signant…

 

J’avais un pantalon blanc. Ma mère s’était saignée aux quatre veines.

 

Un pantalon blanc à sous-pieds !

 

Des sous-pieds qui avaient l’air d’instruments pour un pied-bot et qui tendaient la culotte à la faire craquer.

 

Il avait plu, et, comme on était venu vite, j’avais des plaques de boue dans les mollets, et mon pantalon blanc, trempé par endroits, collé sur mes cuisses.

 

«MON FILS», dit ma mère d’une voix triomphante en arrivant à la porte d’entrée et en me poussant devant elle.

 

Celui qui recevait les cartes faillit tomber de son haut et me chercha sous mon chapeau, interrogea ma redingote, leva les mains au ciel. 

 

J’entrai dans la salle.

 

J’avais ôté mon chapeau en le prenant par les poils ; j’étais reconnaissable, c’était bien moi, il n’y avait pas à s’y tromper, et je ne pus jamais dans la suite invoquer un alibi.

 

Mais, en voulant monter par-dessus un banc pour arriver du côté de ma classe, voilà un des sous-pieds qui craque, et la jambe du pantalon qui remonte comme un élastique ! Mon tibia se voit, – j’ai l’air d’être en caleçon cette fois ; – les dames, que mon cynisme outrage, se cachent derrière leur éventail…

 

Du haut de l’estrade, on a remarqué un tumulte dans le fond de la salle.

 

Les autorités se parlent à l’oreille, le général se lève et regarde : on se demande le secret de ce tapage.

 

« Jacques, baisse ta culotte », dit ma mère à ce moment, d’une voix qui me fusille et part comme une décharge dans le silence.

 

Tous les regards s’abaissent sur moi.

 

Il faut cependant que ce scandale cesse. Un officier plus énergique que les autres donne un ordre :

 

« Enlevez l’enfant aux cornichons ! » 

 

L’ordre s’exécute discrètement ; on me tire de dessous la banquette où je m’étais tapi désespéré, et la femme du censeur, qui se trouve là, m’emmène, avec ma mère, hors de la salle, jusqu’à la lingerie, où on me déshabille.

 

Ma mère me contemple avec plus de pitié que de colère.

 

« Tu n’es pas fait pour porter la toilette, mon pauvre garçon ! »

 

Elle en parle comme d’une infirmité et elle a l’air d’un médecin qui abandonne un malade.

 

Je me laisse faire. On me loge dans la défroque d’un petit, et ce petit est encore trop grand, car je danse dans ses habits. Quand je rentre dans la salle, on commence à croire à une mystification.

 

Tout à l’heure j’avais l’air d’un léopard, j’ai l’air d’un vieillard maintenant. Il y a quelque chose là-dessous.

 

Le bruit se répand, dans certaines parties de la salle, que je suis le fils de l’escamoteur qui vient d’arriver dans la ville et qui veut se faire remarquer par un tour nouveau. Cette version gagne du terrain ; heureusement on me connaît, on connaît ma mère ; il faut bien se rendre à l’évidence, ces bruits tombent d’eux-mêmes, et l’on finit par m’oublier.

 

J’écoute les discours en silence et en me fourrant les doigts dans le nez, avec peine, car mes manches sont trop longues.

 

À cause de l’orage la distribution a lieu dans un dortoir, – un dortoir dont on a enlevé les lits en les entassant avec leurs accessoires dans une salle voisine. On voyait dans cette salle par une porte vitrée, qui aurait dû avoir un rideau, mais n’en avait pas ; on distinguait des vases en piles, des vases qui pendant l’année servaient, mais qu’on retirait de dessous les lits pendant les vacances. On en avait fait une pyramide blanche.

 

C’était le coin le plus gai ; un malin petit rayon de soleil avait choisi le ventre d’un de ces vases pour y faire des siennes, s’y mirer, coqueter, danser, le mutin, et il s’en donnait à cœur joie !

 

Adossée à cette salle était l’estrade, avec le personnel de la baraque, je veux dire du collège : – Monseigneur au centre, le préfet à gauche, le général à droite, galonnés, teintés de violet, panachés de blanc, cuirassés d’or comme les écuyers du cirque Bouthors. Il n’y avait pas de chameau, malheureusement.

 

Je crus voir un éléphant ; c’était un haut fonctionnaire qui avait la tête, la poitrine, le ventre et les pieds couleur d’éléphant, mais qui était douanier de son état ou capitaine de gendarmerie, j’ai oublié. Il était gros comme une barrique et essoufflé comme un phoque : il avait beaucoup du phoque.

 

C’est lui qui me couronna pour le prix d’Histoire sainte. Il me dit : « C’est bien, mon enfant ! » Je croyais qu’il allait dire « Papa » et replonger dans son baquet.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:01

 

6
Vacances

 

Je m’amuse un peu pendant les vacances chez Soubeyrou, puis à Farreyrolles. 

 

M. Soubeyrou est un maraîcher des environs.

 

Trois fois par semaine, mon père donne quelques leçons au fils de ce jardinier, et comme l’enfant est maladif, sort peu, on a demandé que je vinsse lui tenir compagnie de temps en temps.

 

Je prends le plus long pour arriver. 

 

Je suis donc libre ! 

 

Ce n’est pas pour faire une commission, avec l’ordre de revenir tout de suite et de ne rien casser ; ce n’est pas accompagné, surveillé, pressé, que je descends la rue en me laissant glisser sur la rampe de fer.

 

Non. J’ai mon temps, une après-midi, toute une après midi !

 

« Cela t’amuse d’aller chez M. Soubeyrou ? demande ma mère.

 

Oui, m’man. »

 

Mais un oui lent, un oui avec une moue.

 

Tiens ! si je disais trop vite que ça m’amuse, elle serait capable de m’empêcher d’y aller.

 

Si une chose me chagrine bien, me répugne, peut me faire pleurer, ma mère me l’impose sur-le-champ.

 

« Il ne faut pas que les enfants aient de volonté ; ils doivent s’habituer à tout. – Ah ! les enfants gâtés ! Les parents sont bien coupables qui les laissent faire tous leurs caprices… »

 

Je dis : « Oui, m’man », de façon qu’elle croie que c’est non, et je me laisse habiller et sermonner en rechignant.

 

 

Je descends dans la ville.

 

Je ne m’arrête pas au Martouret, parce que ma mère peut me voir des fenêtres de notre appartement, perché là-haut au dernier étage d’une maison, qui est la plus haute de la ville.

 

Je fais le sage et le pressé en passant sur le marché ; mais, dans la rue Porte-Aiguière, je m’abrite derrière le premier gros homme qui passe, et j’entre dans la cour de l’auberge du Cheval-Blanc.

 

De cette cour, je vois la rue en biais, et je puis dévorer des yeux la devanture du bourrelier, où il y a des tas de houppes et de grelots, des pompons bleus, de grands fouets couleur de cigare et des harnais qui brillent comme de l’or.

 

Je reste caché le temps qu’il faut pour voir si ma mère est à la fenêtre et me surveille encore ; puis, quand je me sens libre, je sors de la cour du Cheval-Blanc et je me mets à regarder les boutiques à loisir. 

 

Il y a un chaudronnier en train de taper sur du beau cuivre rouge, que le marteau marque comme une croupe de jument pommelée et qui fait « dzine, dzine », sur le carreau ; chaque coup me fait froncer la peau et cligner des yeux.

 

Puis c’est la boutique d’Arnaud, le cordonnier, avec sa botte verte pour enseigne, une grande botte cambrée, qui a un éperon et un gland d’or ; à la vitrine s’étalent des bottines de satin bleu, de soie rose, couleur de prune, avec des nœuds comme des bouquets, et qui ont l’air vivantes.

 

À côté, les pantoufles qui ressemblent à des souliers de Noël.

 

Mais le fils du jardinier attend.

 

Je m’arrache à ces parfums de cirage et à ces flamboiements de vernis. 

 

Je prends le Breuil…

 

Il y a un décrotteur qui est populaire et qu’on appelle Moustache.

 

Mon rêve est de me faire décrotter un jour par Moustache, de venir là comme un homme, de lui donner mon pied, – sans trembler, si je puis, – et de paraître habitué à ce luxe, de tirer négligemment mon argent de ma poche en disant, comme font les messieurs qui lui jettent leurs deux sous :

 

Pour la goutte, Moustache !

 

Je n’y arriverai jamais ; je m’exerce pourtant !

 

Pour la goutte, Moustache !

 

J’ai essayé toutes les inflexions de voix ; je me suis écouté, j’ai prêté l’oreille, travaillé devant la glace, fait le geste :

 

Pour la goutte

 

Non, je ne puis !

 

Mais, chaque fois que je passe devant Moustache, je m’arrête à le regarder ; je m’habitue au feu, je tourne et retourne autour de sa boîte à décrotter ; il m’a même crié une fois :

 

Cirer vos bottes, m’ssieu ?

 

J’ai failli m’évanouir.

 

Je n’avais pas deux sous, – je n’ai pu les réunir que plus tard dans une autre ville, – et je dus secouer la tête, répondre par un signe, avec un sourire pâle comme celui d’une femme qui voudrait dire : « Il m’est défendu d’aimer ! » 

 

Au fond du Breuil est la tannerie avec ses pains de tourbe, ses peaux qui sèchent, son odeur aigre.

 

Je l’adore, cette odeur montante, moutardeuse, verte – si l’on peut dire verte, – comme les cuirs qui faisandent dans l’humidité ou qui font sécher leur sueur au soleil.

 

Du plus loin que j’arrivais dans la ville du Puy, quand j’y revins plus tard, je devinais et je sentais la tannerie du Breuil.

 

Chaque fois qu’une de ces fabriques s’est trouvée sur mon chemin, à deux lieues à la ronde, je l’ai flairée, et j’ai tourné de ce côté mon nez reconnaissant… 

 

Je ne me souviens plus du chemin, je ne sais par où je passais, comment finissait la ville.

 

Je me rappelle seulement que je me trouvais le long d’un fossé qui sentait mauvais, et que je marchais à travers un tas d’herbes et de plantes qui ne sentaient pas bon.

 

J’arrivais dans le pays des jardiniers. Que c’est vilain, le pays des maraîchers !

 

Autant j’aimais les prairies vertes, l’eau vive, la verdure des haies ; autant j’avais le dégoût de cette campagne à arbres courts, à plantes pâles, qui poussent, comme de la barbe de vieux, dans un terrain de sable ou de boue, sur le bord des villes.

 

Quelques feuilles jaunâtres, desséchées, galeuses, pendaient avec des teintes d’oreilles de poitrinaires.

 

On avait déshonoré toutes les places, et l’on dérangeait à chaque instant un tourbillon d’insectes qui se régalaient d’un chien crevé. 

 

Pas d’ombre !

 

Des melons qui ont l’air de boulets chauffés à blanc ; des choux rouges, violets, – on dirait des apoplexies, une odeur de poireau et d’oignons ! 

 

J’arrive chez M. Soubeyrou.

 

Je reste, avec le petit malade, dans la serre.

 

Il est tout pâle, avec un grand sourire et de longues dents, le blanc des yeux taché de jaune ; il me montre un tas de livres qu’on lui a achetés pour qu’il ne s’ennuie pas trop.

 

Un Ésope avec des gravures coloriées.

 

Je me rappelle encore une de ces gravures qui représentait Borée, le Soleil et un voyageur.

 

Le voyageur avait de la sueur chocolat qui lui coulait sur le front et un énorme manteau lie-de-vin.

 

 

« Veux-tu t’amuser, m’aider à arroser les choux ? » me dit le père Soubeyrou, qui tient un arrosoir de chaque main et qui marche le pantalon retroussé, les jambes et les pieds nus, depuis le matin.

 

Son mollet ressemble, velu et cuit par la chaleur, à une patte de cochon grillé ; il a sa chemise trempée et des gouttes d’eau roulent sur le poil de son poitrail.

 

Non, je ne veux pas m’amuser, aider à arroser les choux !

 

Si ça l’amuse lui, tant mieux !

 

Je ne veux pas priver M. Soubeyrou d’un plaisir, et je lui réponds par un mensonge.

 

« Je suis tombé hier, et je me suis fait mal aux reins. »

 

J’aime les choux, mais cuits.

 

Je ne fuis pas le baquet maternel, la vaisselle de mes pères, pour venir tirer de l’eau chez des étrangers.

 

Je tire assez d’eau comme cela dans la semaine, et je sens assez l’oignon.

 

Non, M. Soubeyrou, je ne vous suivrai pas à ce puits là-bas : je ne tournerai pas la manivelle, je ne ferai pas venir le seau, je ne me livrerai pas au travail honnête des jardins.

 

Je suis corrompu, malsain, que voulez-vous !

 

Mais je ne veux pas tirer d’eau ! 

 

DEVANT LES MESSAGERIES

 

En revenant, je fais le grand tour et je passe devant le Café des Messageries.

 

L’enseigne est en lettres qui forment chacune une figure, une bonne femme, un paysan, un soldat, un prêtre, un singe.

 

C’est peint avec une couleur jus de tabac, sur un fond gris, et c’est une histoire qui se suit depuis le C de Café jusqu’à l’S de Messageries.

 

Je n’ai jamais eu le temps de comprendre.

 

Il fallait rentrer.

 

Puis, tandis que je regardais l’enseigne, que ma curiosité saisissait le cotillon de la bonne femme, le grand faux-col du paysan, la giberne du soldat, le rabat du curé, la queue du singe, autour de moi on attelait les chevaux, on lavait les voitures ; les palefreniers, le postillon et le conducteur faisaient leur métier, donnaient de la brosse, du fouet ou de la trompe.

 

Les voyageurs venaient prendre leurs places, retenir un coin.

 

J’étais là quelquefois à l’arrivée : la diligence traversait le Breuil avec un bruit d’enfer, en soulevant des flots de poussière ou en envoyant des étoiles de boue.

 

Elle était assaillie par un troupeau de portefaix qui se disputaient les bagages, et vomissait de ses flancs jaunes des gens engourdis qui s’étiraient les jambes sur le pavé.

 

Ils tombaient dans les bras d’un parent, d’un ami, on se serrait la main, on s’embrassait ; c’étaient des adieux, des au revoir, à n’en plus finir.

 

On avait fait connaissance en route ; les messieurs saluaient avec regret des dames, qui répondaient avec réserve :

 

« Où aurai-je le plaisir de vous retrouver ?

 

Nous nous rencontrerons peut-être. Ah ! voici maman.

 

Voici mon mari.

 

Je vois mon frère qui arrive avec sa femme. »

 

Il y avait des Anglais qui ne disaient rien et des commis-voyageurs qui parlaient beaucoup. Tout le monde remuait, courait, s’échappait comme les insectes quand je soulevais une pierre au bord d’un champ. 

 

J’en ai vu pourtant qui restaient là, à la même place, fouillant le boulevard et le Breuil du regard, attendant quelqu’un qui ne venait pas.

 

Il y en avait qui juraient, d’autres qui pleuraient. 

 

Je me rappelle une jeune femme qui avait une tête fine, longue et pâle.

 

Elle attendit longtemps…

 

Quand je partis, elle attendait encore. Ce n’était pas son mari, car sur la petite malle qu’elle avait à ses pieds, il y avait écrit : « Mademoiselle. »

 

Je la rencontrai quelques jours plus tard devant la poste ; les fleurs de son chapeau étaient fanées, sa robe de mérinos noir avait des reflets roux, ses gants étaient blanchis au bout des doigts. Elle demandait s’il n’était pas venu de lettre à telle adresse : poste restante.

 

« Je vous ai dit que non.

 

Il n’y a plus de courrier aujourd’hui ?

 

Non. »

 

Elle salua, quoiqu’on fût grossier, poussa un soupir et s’éloigna pour aller s’asseoir sur un banc du Fer-à-cheval, où elle resta jusqu’à ce que des officiers qui passaient l’obligèrent, par leurs regards et leurs sourires, à se lever et à partir.

 

Quelques jours après, on dit chez nous qu’il y avait sur le bord de l’eau le cadavre d’une femme qui s’était noyée. J’allai voir. Je reconnus la jeune fille à la tête pâle… 

 

Je vais chez mes tantes à Farreyrolles.

 

J’arrive souvent au moment où l’on se met à table.

 

Une grosse table, avec deux tiroirs de chaque bout et deux grands bancs de chaque côté.

 

Dans ces tiroirs il traîne des couteaux, de vieux oignons, du pain. Il y a des taches bleues au bord des croûtes, comme du vert-de-gris sur de vieux sous.

 

Sur les deux bancs s’abattent la famille et les domestiques.

 

On mange entre deux prières.

 

C’est l’oncle Jean qui dit le bénédicité.

 

Tout le monde se tient debout, tête nue, et se rassoit en disant : « Amen ! »

 

Amen ! est le mot que j’ai entendu le plus souvent quand j’étais petit.

 

Amen ! et le bruit des cuillers de bois commence ; un bruit mou, tout bête.

 

Viennent les grandes taillades de pain, comme des coups de faucille. Les couteaux ont des manches de corne, avec de petits clous à cercle jaune, on dirait les yeux d’or des grenouilles.

 

Ils mangent en bavant, ouvrent la bouche en long ; ils se mouchent avec leurs doigts, et s’essuient le nez sur leurs manches.

 

Ils se donnent des coups de coude dans les côtes, en manière de chatouillade.

 

Ils rient comme de gros bébés ; quand ils éclatent, ils renâclent comme des ânes ou beuglent comme des bœufs. 

 

C’est fini, – ils remettent le couteau à œil de grenouille dans la grande poche qui va jusqu’aux genoux, se passent le dos de la main sur la bouche, se balayent les lèvres, et retirent leurs grosses jambes de dessous la table.

 

Ils vont flâner dans la cour, s’il fait soleil, bavarder sous le porche de l’écurie, s’il pleut ; soulevant à peine leurs sabots qui ont l’air de souches, où se sont enfoncés leurs pieds.

 

Je les aime tant avec leur grand chapeau à larges ailes et leur long tablier de cuir ! Ils ont de la terre aux mains, dans la barbe, et jusque dans le poil de leur poitrail ; ils ont la peau comme de l’écorce, et des veines comme des racines d’arbres.

 

Quelquefois, quand leur tablier de cuir est à bas, le vent entrouvre leur chemise toute grande, et en dessous du triangle de hâle qui fait pointe au creux de l’estomac, on voit de la chair blanche, tendre comme un dos de brebis tondue ou de cochon jeune.

 

Je les approche et je les touche comme on tâte une bête ; ils me regardent comme un animal de luxe, – moi de la ville ! – quelques-uns me comparent à un écureuil, mais presque tous à un singe.

 

Je n’en suis pas plus fier, et je les accompagne dans les champs, en leur empruntant l’aiguillon pour piquer les bœufs.

 

J’entre jusqu’au genou dans les sillons, à la saison du labourage ; je me roule dans l’herbe au moment où l’on fait les foins, je piaule comme les cailles qui s’envolent, je fais des culbutes comme les petits qui tombent des nids quand la charrue passe.

 

Oh ! quels bons moments j’ai eus dans une prairie, sur le bord d’un ruisseau bordé de fleurs jaunes dont la queue tremblait dans l’eau, avec des cailloux blancs dans le fond, et qui emportait les bouquets de feuilles et les branches de sureau doré que je jetais dans le courant !...

 

Ma mère n’aime pas que je reste ainsi, muet, la bouche béante, à regarder couler l’eau.

 

Elle a raison, je perds mon temps.

 

« Au lieu d’apporter ta grammaire latine pour apprendre tes leçons ! »

 

Puis, faisant l’émue, affichant la sollicitude :

 

« Si c’est permis, tout taché de vert, des talons pleins de boue… On t’en achètera des souliers neufs pour les arranger comme cela ! Allons, repars à la maison, et tu ne sortiras pas ce soir ! »

 

Je sais bien que les souliers s’abîment dans les champs et qu’il faut mettre des sabots, mais ma mère ne veut pas ! ma mère me fait donner de l’éducation, elle ne veut pas que je sois un campagnard comme elle !

 

Ma mère veut que son Jacques soit un Monsieur.

 

Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de poêle, mis des sous-pieds, pour qu’il retombe dans le fumier, retourne à l’écurie mettre des sabots !

 

Ah oui ! je préférerais des sabots ! j’aime encore mieux l’odeur de Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de huitième ; j’aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et rôder dans l’étable que traîner dans l’étude.

 

Je ne me plais qu’à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à lier des fagots, à porter du bois !

 

Je suis peut-être né pour être domestique !

 

C’est affreux ! oui, je suis né pour être domestique ! je le vois ! je le sens ! ! !

 

Mon Dieu ! Faites que ma mère n’en sache rien !

 

J’accepterais d’être Pierrouni le petit vacher, et d’aller, une branche à la main, une pomme verte aux dents, conduire les bêtes dans le pâturage, près des mûres, pas loin du verger.

 

Il y a des églantiers rouges dans les buissons, et là-haut un point barbu, qui est un nid ; il y a des bêtes du bon Dieu, comme de petits haricots qui volent, et dans les fleurs, des mouches vertes qui ont l’air saoules.

 

On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se dépeigner quand il en a envie.

 

On n’est pas toujours à lui dire :

 

« Laisse tes mains tranquilles, qu’est-ce que tu as donc fait à ta cravate ? – Tiens-toi droit. – Est-ce que tu es bossu ? – Il est bossu ! – Boutonne ton gilet. – Retrousse ton pantalon, – Qu’est-ce que tu as fait de l’olive ? L’olive là, à gauche, la plus verte ! – Ah ! cet enfant me fera mourir de chagrin ! » 

 

Mais les grands domestiques aussi sont plus heureux que mon père !

 

Ils n’ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu’en haut pour couvrir une chemise de trois jours ! Ils n’ont pas peur de mon oncle Jean comme mon père a peur du proviseur ; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous ; ils chantent de bon cœur, à pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent ; le dimanche, ils font tapage à l’auberge.

 

Ils ont, au derrière de leur culotte, une pièce qui a l’air d’un emplâtre : verte, jaune ; mais c’est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux.

 

Mon père, qui n’est pas domestique, ménage, avec des frissonnements qui font mal, un pantalon de casimir noir, qui a avalé déjà dix écheveaux de fil, tué vingt aiguilles, mais qui reste grêlé, fragile et mou !

 

À peine il peut se baisser, à peine pourra-t-il saluer demain…

 

S’il ne salue pas, celui-ci…, celui-là… (il y a à donner des coups de chapeau à tout le monde, au proviseur, au censeur, etc.), s’il ne salue pas en faisant des grâces, dont le derrière du pantalon ne veut pas, mais alors on l’appelle chez le proviseur !

 

Et il faudra s’expliquer ! – pas comme un domestique – non ! – comme un professeur. Il faudra qu’il demande pardon.

 

On en parle, on en rit, les élèves se moquent, les collègues aussi. On lui paye ses gages (ma mère nomme ça « les appointements ») et on l’envoie en disgrâce quelque part faire mieux raccommoder ses culottes, avec sa femme qui a toujours l’horreur des paysans ; avec son fils… qui les aime encore… 

 

Je me suis battu une fois avec le petit Viltare, le fils du professeur de septième.

 

Ç’a été toute une affaire !...

 

On a fait comparaître mon père, ma mère ; la femme du proviseur s’en est mêlée ; il a fallu apaiser madame Viltare qui criait :

 

« Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur ! »

 

Le petit Viltare m’avait jeté de l’encre sur mon pantalon et mis du bitume dans le cou : je ne l’ai pas assassiné, mais je lui ai donné un coup de poing et un croc-en-jambe…, il est tombé et s’est fait une bosse.

 

On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s’en moque comme de Colin Tampon, qui se fiche de monsieur Viltare comme de monsieur Vingtras), mais qui doit « surveiller la discipline et faire respecter la hiérarchie » ; je les entends toujours dire ça. Il m’a fait venir, et j’ai dû demander pardon à M. Viltare, à Mme Viltare, puis embrasser le petit Viltare, et enfin rentrer à la maison pour me faire fouetter.

 

Ma mère m’avait dit d’être là au quart avant cinq heures. 

 

Ce n’est pas comme ça à Farreyrolles.

 

Je me suis battu avec le petit porcher, l’autre jour, nous nous sommes roulés dans les champs, arraché les cheveux, cognés, et recognés, il m’a poché un œil, je lui ai engourdi une oreille, nous nous sommes relevés, pour nous retomber encore dessus !

 

Et après ?

 

Après ? – nous avons rentré nos tignasses, lui, sous son chapeau, moi sous ma casquette, et on nous a fait nous taper dans la main. – On en a ri tout le soir devant le chaudron entre le Bénédicité et les Grâces, et au lieu de me cacher de mon oncle, je lui ai montré que j’avais du sang à mon mouchoir. 

 

C’est le jour du Reinage.

 

On appelle ainsi la fête du village ; on choisit un roi, une reine.

 

Ils arrivent couverts de rubans. Des rubans au chapeau du roi, des rubans au chapeau de la reine.

 

Ils sont à cheval tous deux, et suivis des beaux gars du pays, des fils de fermiers, qui ont rempli leurs bourses ce jour-là, pour faire des cadeaux aux filles.

 

On tire des coups de fusil, on crie hourrah ! on caracole devant la mairie, qui a l’air d’avoir un drapeau vert : c’est une branche d’un grand arbre.

 

Les gendarmes sont en grand uniforme, le fusil en bandoulière, et mon oncle dit qu’ils ont leurs gibernes pleines ; ils sont pâles, et pas un ne sait si, le soir, il n’aura pas la tête fendue ou les côtes brisées.

 

Il y en a un qui est la bête noire du pays et qui sûrement ne reviendrait pas vivant s’il passait seul dans un chemin où serait le fils du braconnier Souliot ou celui de la mère Maichet, qu’on a condamnée à la prison parce qu’elle a mordu et déchiré ceux qui venaient l’arrêter pour avoir ramassé du bois mort.

 

En revenant de l’église, on se met à table.

 

Le plus pauvre a son litre de vin et sa terrine de riz sucré, même Jean le Maigre qui demeure dans cette vilaine hutte là bas.

 

On a du lard et du pain blanc, – du pain blanc !...

 

On remplit jusqu’au bord les verres ; quand les verres manquent, on prend des écuelles et on boit du vivarais comme du lait, – un vivarais qu’on va traire tout mousseux à une barrique qui est près des vaches…

 

Les veines se gonflent, les boutons sautent !

 

On est tous mêlés ; maîtres et valets, la fermière et les domestiques, le premier garçon de ferme et le petit gardeur de porcs, l’oncle Jean, Florimond le laboureur, Pierrouni le vacher, Jeanneton la trayeuse, et toutes les cousines qui ont mis leur plus large coiffe et d’énormes ceintures vertes.

 

Après le repas, la danse sur la pelouse ou dans la grange.

 

Gare aux filles !

 

Les garçons les poursuivent et les bousculent sur le foin, ou viennent s’asseoir de force près d’elles sur le chêne mort qui est devant la ferme et qui sert de banc.

 

Elles relèvent toujours leur coude assez à temps pour qu’on les embrasse à pleines joues.

 

Je danse la bourrée aussi, et j’embrasse tant que je peux. 

 

Un bruit de chevaux ! – Les gendarmes passent au galop…

 

C’est à la maison Destougnal dans le fond du village ; ceux de Sansac sont venus, et il y a eu bataille.

 

On se tue dans le cabaret.

 

Anyn ! les gars ! – ceux de Farreyrolles en avant !

 

On franchit les fossés, en se baissant dans la course pour ramasser des pierres ; en cassant, dans les buissons qu’on saute, une branche à nœuds ; j’en vois même un qui a un vieux fusil ! ils ne crient pas, ils vont essoufflés et pâles…

 

Voilà le cabaret !

 

On entend des bouteilles qui se brisent, des cris de douleur : « À moi, à moi ! » comme un sanglot.

 

C’est Bugnon le Velu qui crie !

 

Ils se sont jetés sur ce cabaret comme des mouches sur un tas d’ordures ; comme j’ai vu un taureau se jeter sur un tablier rouge, un soir, dans le pré.

 

Du rouge ! il y en a plein les vitres du cabaret et plein les bouches des paysans…

 

Est-ce du vin du Vivarais ou du sang de Farreyrolles qui coule ?

 

J’ai la tête en feu, car j’ai du sang de Farreyrolles aussi dans mes veines d’enfant !

 

Je veux y être comme les autres, et taper dans le tas !

 

Je me sens pris par un pan de ma veste, arrêté brusquement, et je tombe, en me retournant, dans les bras de ma tante, qui n’a pas empêché ses fils d’aller au cabaret de Destougnal, mais qui ne veut pas que son petit neveu soit dans cette tuerie.

 

Ça ne fait rien. Si je peux de derrière un arbre lancer une pierre aux gendarmes, je n’y manquerai pas. Comme j’aimerais cette vie de labour, de reinage et de bataille !

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