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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:00

 

7
Les joies du foyer

 

1er janvier.

 

Les collègues de mon père, quelques parents d’élèves, viennent faire visite, on m’apporte des bouts d’étrennes.

 

« Remercie donc, Jacques ! Tu es là comme un imbécile. » 

 

Quand la visite est finie, j’ai plaisir à prendre le jouet ou la friandise, la boîte à diable ou le sac à pralines ; – je bats du tambour et je sonne de la trompette, je joue d’une musique qu’on se met entre les dents et qui les fait grincer, c’est à en devenir fou !

 

Mais ma mère ne veut pas que je devienne fou ! elle me prend la trompette et le tambour. Je me rejette sur les bonbons et je les lèche. Mais ma mère ne veut pas que j’aie des manières de courtisan : « On commence par lécher le ventre des bonbons, on finit par lécher… » Elle s’arrête, et se tourne vers mon père pour voir s’il pense comme elle, et s’il sait de quoi elle veut parler ; – en effet, il se penche et montre qu’il comprend.

 

Je n’ai plus rien à faire siffler, tambouriner, grincer, et l’on m’a permis seulement de traîner un petit bout de langue sur les bonbons fins : et l’on m’a dit de la faire pointue encore ! Il y avait Eugénie et Louise Rayau qui étaient là, et qui riaient en rougissant un peu. Pourquoi donc ?

 

Plus de gros vernis bleu qui colle aux doigts et les embaume, plus le goût du bois blanc des trompettes !...

 

On m’arrache tout et l’on enferme les étrennes sous clef.

 

« Rien qu’aujourd’hui, maman, laisse-moi jouer avec, j’irai dans la cour, tu ne m’entendras pas ! rien qu’aujourd’hui, jusqu’à ce soir, et demain je serai bien sage !

 

J’espère que tu seras bien sage demain ; si tu n’es pas sage, je te fouetterai. Donnez donc de jolies choses à ce saligaud, pour qu’il les abîme. »

 

Ces points vifs, ces taches de couleur joyeuse, ces bruits de jouet, ces trompettes d’un sou, ces bonbons à corset de dentelle, ces pralines comme des nez d’ivrognes, ces tons crus et ces goûts fins, ce soldat qui coule, ce sucre qui fond, ces gloutonneries de l’œil, ces gourmandises de la langue, ces odeurs de colle, ces parfums de vanille, ce libertinage du nez et cette audace du tympan, ce brin de folie, ce petit coup de fièvre, ah ! comme c’est bon, une fois l’an ! – Quel malheur que ma mère ne soit pas sourde !

 

Ce qui me fait mal, c’est que tous les autres sont si contents ! Par le coin de la fenêtre, je vois dans la maison voisine, chez les gens d’en face, des tambours crevés, des chevaux qui n’ont qu’une jambe, des polichinelles cassés ! Puis ils sucent, tous, leurs doigts ; on les a laissés casser leurs jouets et ils ont dévoré leurs bonbons.

 

Et quel boucan ils font ! 

 

Je me suis mis à pleurer.

 

C’est qu’il m’est égal de regarder des jouets, si je n’ai pas le droit de les prendre et d’en faire ce que je veux ; de les découdre et de les casser, de souffler dedans et de marcher dessus, si ça m’amuse…

 

Je ne les aime que s’ils sont à moi, et je ne les aime pas s’ils sont à ma mère. C’est parce qu’ils font du bruit et qu’ils agacent les oreilles qu’ils me plaisent ; si on les pose sur la table comme des têtes de mort, je n’en veux pas. Les bonbons, je m’en moque, si on m’en donne un par an comme une exemption, quand j’aurai été sage. Je les aime quand j’en ai trop.

 

« Tu as un coup de marteau, mon garçon ! » m’a dit ma mère un jour que je lui contais cela, et elle m’a cependant donné une praline.

 

« Tiens, mange-la avec du pain. »

 

On nous parle en classe des philosophes qui font tenir une leçon dans un mot. Ma mère a de ces bonheurs-là, et elle sait me rappeler par une fantaisie, un rien, ce qui doit être la loi d’une vie bien conduite et d’un esprit bien réglé.

 

« Mange-la avec du pain ! »

 

Cela veut dire : Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre ! À quoi cela t’aurait-il profité ! Dis-moi ! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain.

 

J’aime mieux le pain tout seul.

 

 

LA SAINT-ANTOINE

 

C’est samedi prochain la fête de mon père.

 

Ma mère me l’a dit soixante fois depuis quinze jours.

 

« C’est la fête–de–ton–père. »

 

Elle me le répète d’un ton un peu irrité ; je n’ai pas l’air assez remué, paraît-il.

 

« Ton père s’appelle Antoine. »

 

Je le sais, et je n’éprouve pas de frisson ; il n’y a pas là le mystérieux et l’empoignant d’une révélation. Il s’appelle Antoine, voilà tout.

 

Je suis sans doute un mauvais fils.

 

Si j’avais du cœur, si j’aimais bien mon père, ce qu’elle dit me ferait plus d’effet. Je me tords la cervelle, je me frappe la poitrine, je me tâte et me gratte ; mais je ne me sens pas changé du tout, je me reconnais dans la glace, je suis aussi laid et aussi malpropre. C’est pourtant sa fête, samedi.

 

 

« As-tu appris ton compliment ? »

 

Je me trouve un peu grand pour apprendre un compliment, – je ne sais pas comment j’oserai entrer dans la chambre, ce qu’il faudra dire, s’il faudra rire, s’il faudra pleurer, si je devrai me jeter sur la barbe de mon père et la frotter en y enfonçant mon nez – bien rapproprié, par exemple ! – s’il sera filial que j’appuie, que j’y reste un moment, ou s’il vaudra mieux le débarrasser tout de suite, et m’en aller à reculons, avec des signes d’émotion, en murmurant : « Quel beau jour ! » À ce moment-là, je commencerai :

 

« Oui, cher papa… »

 

J’en tremble d’avance. J’ai peur d’avoir l’air si bête… – Non, j’ai peur qu’on devine que j’aimerais que ce ne fût point sa fête…

 

La fête de mon père ! 

 

Mes inquiétudes redoublent, quand ma mère m’annonce que je devrai offrir un pot de fleurs.

 

Comme ce sera difficile !

 

Mais ma mère sait comment on exprime l’émotion et la joie d’avoir à féliciter son père de ce qu’il s’appelle Antoine.

 

Nous faisons des répétitions.

 

D’abord, je gâche trois feuilles de papier à compliments : j’ai beau tirer la langue, et la remuer, et la crisper en faisant mes majuscules, j’éborgne les o, j’emplis d’encre la queue des g, et je fais chaque fois un pâté sur le mot « allégresse ». J’en suis pour une série de taloches. Ah ! elle me coûte gros, la fête de mon père !

 

Enfin, je parviens à faire tenir, entre les filets d’or teintés de violet et portés par des colombes, quelques phrases qui ont l’air d’ivrognes, tant les mots diffèrent d’attitudes, grâce aux haltes que j’ai faites à chaque syllabe pour les fioner !

 

Ma mère se résigne et décide qu’on ne peut pas se ruiner en mains de papier ; je signe – encore un pâté – encore une claque. – C’est fini !

 

Reste à régler la cérémonie.

 

« Le papier comme ceci, le pot de fleurs comme cela, tu t’avances… »

 

Je m’avance et je casse deux vases qui figurent le pot de fleurs ; – c’est quatre gifles, deux par vase. 

 

Il est temps que le beau jour arrive : la nuit, je rêve que je marche pieds nus sur des tessons et qu’on m’empale avec des rouleaux de papier à compliment, ce qui me fait mal !

 

L’achat du pot provoque un grand désordre sur la place du marché. Ma mère prend les pots et les flaire comme du gibier ; elle en remue bien une centaine avant de se décider, et voilà que les jardiniers commencent à se fâcher ! – elle a dérangé les étalages, troublé les classifications, brouillé les familles ; un botaniste s’y perdrait !

 

On l’insulte, on a des mots grossiers pour elle – et même pour son fils – qu’on ne craint pas d’appeler « aztèque » et avorton. Il est temps de fuir.

 

Au bout de la place, ma mère s’arrête et me dit :

 

« Jacques, va-t’en demander au gros – celui qui est au bout, tu sais, – s’il veut te donner le géranium pour onze sous. »

 

Il faut que je retourne dans cette bagarre, vers ce gros-là ; c’est justement celui qui m’a appelé « avorton ».

 

J’en ai la chair de poule. J’y vais tout de même ; j’ai l’air de chercher une épingle par terre ; je marche les yeux baissés, les cuisses serrées, comme un ressort rouillé qui se déroule mal, et j’offre mes onze sous.

 

Il a pitié, ce gros, et il me donne le géranium sans trop se moquer de moi. Les autres ne sont pas trop cruels non plus, et je puis rejoindre ma mère avec cette fleur, emblème de notre allégresse :

 

Accepte cette fleur…

Qui poussa dans mon cœur. 

 

Vendredi soir.

 

Vendredi soir, répétition générale, dans le mystère et l’ombre.

 

Mon père – Antoine – est censé ne plus savoir ce qui se passe. Il sait tout ; il a même hier soir renversé le géranium mal caché, et je l’ai vu qui le relevait à la sourdine et le refrisait d’un geste furtif.

 

Il a failli marcher sur le compliment raide, gommé, et qui en gardera la cassure. Je l’avais pourtant caché dans la table de nuit. Il sait tout, mais il feint, naïf comme un enfant et bon comme un patriarche, de tout ignorer. Il faut que ce soit une surprise.

 

Le matin du jour solennel, j’arrive : il est dans son lit.

 

« Comment ! c’est ma fête ? »

 

Avec un sourire, tournant un œil d’époux vers ma mère :

 

« Déjà si vieux ! Allons, que je vous embrasse ! »

 

Il embrasse ma mère qui me tient par la main comme Cornélie amenant les Gracques, comme Marie-Antoinette traînant son fils. Elle me lâche pour tomber dans les bras de son époux. 

 

C’est mon tour ; je croyais que je devais dire le compliment d’abord et qu’on n’embrassait qu’après le pot de fleurs. Il paraît qu’on embrasse avant.

 

Je m’avance.

 

Je tiens le géranium de onze sous et le rouleau, ce qui me gêne pour grimper.

 

Mon père m’aide, il me trouve lourd ; je monte une jambe, – je glisse. Mon père me rattrape, il est forcé de me saisir par le fond de la culotte, et je tourne un peu dans l’espace. Ce n’est pas ma figure qu’il a devant les yeux ; moi-même je ne trouve pas son visage. Quelle position ! Puis je sens le géranium qui file ; il a filé, et tout le terreau tombe dans le lit. La couverture était un peu soulevée.

 

On me chasse dans la chambre à coups de pied, et je n’ai pas la joie pure d’embrasser mon père, d’être embrassé par lui le jour de sa fête ; mais je n’ai pas non plus à lire le compliment. C’est entendu, bâclé, fini. Il y a un peu de fumier dans le lit. 

 

La fête de ma mère ne me produit pas les mêmes émotions : c’est plus carré.

 

Elle a déclaré nettement, il y a de longues années déjà, qu’elle ne voulait pas qu’on fît des dépenses pour elle. Vingt sous sont vingt sous. Avec l’argent d’un pot de fleurs, elle peut acheter un saucisson. Ajoutez ce que coûterait le papier d’un compliment ! Pourquoi ces frais inutiles ? Vous direz : ce n’est rien. C’est bon pour ceux qui ne tiennent pas la queue de la poêle de dire ça ; mais elle, qui la tient, qui fricote, qui dirige le ménage, elle sait que c’est quelque chose. Ajoutez quatre sous à un franc, ça fait vingt-quatre sous partout.

 

Quoique je ne songe pas à la contredire, mais pas du tout (je pense à autre chose, et j’ai justement mal au ventre), elle me regarde en parlant, et elle est énergique, très énergique.

 

Puis les plantes, ça crève quand on ne les soigne pas.

 

Elle a l’air de dire : on ne peut pas les fouetter ! 

 

La grande distraction qu’elle m’offre est la messe de minuit, parce que c’est gratis.

 

La messe de minuit !

 

De la neige sur les toits et la crête des murs.

 

Elle a fondu sous les pieds des passants dans la rue et l’on patauge dans la boue.

 

C’est triste en haut, sale en bas.

 

Il y a un monde fou chez les charcutiers.

 

On commande du boudin pour la nuit ; et notre épicier a tué un cochon exprès l’autre soir.

 

L’odeur vive et crue des salaisons domine mes souvenirs de Noël.

 

Une satanée petite queue de cochon m’apparaît partout, même dans l’église.

 

Le cordon de cire au bout de la perche de l’allumeur, le ruban rose, qui sert à faire des signets dans les livres et jusqu’à la mèche d’un vicaire, qui tire-bouchonne, isolée et fadasse au coin d’une oreille violette ; la flamme même des cierges, la fumée qui monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de petites queues de cochon que j’ai envie de tirer, de pincer ou de dénouer ; que je visse par la pensée à un derrière de petit porc gras, rose et grognon, et qui me fait oublier la résurrection du Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et Cie.

 

J’aspire une odeur de sel comme au bord de la mer, et par la pensée je gratte la cire jaune pour en faire de la chapelure ou de la moutarde !

 

Je lâche ma mère pour aller avec les voisins à l’épicerie qui est à côté de chez nous.

 

Les acheteurs chez notre épicière sont des impies.

 

Ils ont attaqué un saucisson sur le comptoir en buvant une bouteille de vin blanc.

 

J’en ai une goutte, et le piquant du vin, la saveur de la charcuterie m’ont agaillardi.

 

Leur conversation est poivrée comme le reste.

 

Je n’y comprends rien, mais je vois qu’ils disent du mal du ciel et de l’Église, et qu’ils sont tout de même pleins d’appétit et de gaieté.

 

« Encore une rondelle, une hostie à l’ail ! – Versez toujours, madame Potin ! – Nous nous retrouverons en enfer, n’est-ce pas ? Toutes les jolies femmes y sont. Croyez-vous pas que saint Joseph était cocu »

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:00

 

8
Le Fer-à-Cheval

 

Le Fer-à-cheval…

 

J’y vais avec ma cousine Henriette.

 

C’est pour voir Pierre André, le sellier du faubourg, qu’elle y vient.

 

Il est de Farreyrolles comme elle et elle doit lui donner des nouvelles de sa famille, des nouvelles intimes et que je ne puis pas connaître ; car ils s’écartent pour se les confier, et elle les lui dit à l’oreille.

 

Je le vois là-bas qui se penche ; et leurs joues se touchent. Quand Henriette revient, elle est songeuse et ne parle pas.

 

 

Il y a aussi la promenade d’Aiguille, toute bordée de grands peupliers. De loin ils font du bruit comme une fontaine.

 

C’est l’automne ; ils laissent tomber des feuilles d’or qui ont encore la queue vivante et la peau tendre comme des poires.

 

Je m’amuse à bouleverser ces tas de feuilles sous mes pieds. Plus loin, de hauts marronniers, avec les marrons tombés. J’en ramasse plein mes poches pour en faire des chapelets ; mais je ne pensais pas au bon Dieu en les enfilant !

 

Je me figure que je troue des rognons, de ces beaux rognons frais, violets, luisants que j’entrevois chez les bouchers. 

 

Ce que j’aime, c’est le soleil qui passe à travers les branches et fait des plaques claires, qui s’étalent comme des taches jaunes sur un tapis ; puis les oiseaux qui ont des pattes élastiques comme des fils de fer, avec une tête qui remue toujours ; – et surtout cet air frais, ce silence !

 

On ne distingue que la cloche du couvent de Sainte-Marie, et le bruit que fait un attelage à grelots dans la route blanche, là-bas…

 

« Écoute, mademoiselle Balandreau, on n’entend que moi… »

 

Et je jette un cri, ou je lance une pierre bien haut, qui emplit tout l’horizon et retombe.

 

C’est comme un coup sur la poitrine.

 

Quelquefois sur les bancs du fond un monsieur et une dame s’asseyent et causent tout bas.

 

Mademoiselle Balandreau m’éloigne, mais je me retourne.

 

Comme ils s’embrassent ! 

 

LE PLOT

 

Mes tantes y arrivent le samedi pour vendre du fromage, des poulets et du beurre.

 

Je vais les y voir, et c’est une fête chaque fois.

 

C’est qu’on y entend des cris, du bruit, des rires !

 

Il y a des embrassades et des querelles.

 

Il y a des engueulades qui rougissent les yeux, bleuissent les joues, crispent les poings, arrachent les cheveux, cassent les œufs, renversent les éventaires, dépoitraillent les matrones et me remplissent d’une joie pure.

 

Je nage dans la vie familière, grasse, plantureuse et saine.

 

J’aspire à plein nez des odeurs de nature : la marée, l’étable, les vergers, les bois…

 

Il y a des parfums âcres et des parfums doux, qui viennent des paniers de poissons ou des paniers de fruits, qui s’échappent des tas de pommes ou des tas de fleurs, de la motte de beurre ou du pot de miel.

 

Et comme les habits sont bien des habits de campagne !

 

Les vestes des hommes se redressent comme des queues d’oiseaux, les cotillons des femmes se tiennent en l’air comme s’il y avait un champignon dessous.

 

Des cols de chemise comme des œillères de cheval, des pantalons à ponts, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochons, des souliers comme des troncs d’arbre…

 

Les parapluies énormes, en coton sang-de-bœuf, les longs bâtons qui ont le bout comme un oignon, les petites poules noires qui se cognent contre les cages, les coqs fiers, piaffant sur leurs pattes à la hussarde…

 

C’est l’arche de Noé en plein vent, déballée sur un lit de fumier, de paille et de feuillage.

 

La fontaine claire vomit par la gueule de ses lions des nappes de fraîcheur. 

 

Un homme qui a une tête de belette, la mine triste, qui n’a pas l’air d’un paysan, ni d’un ouvrier, mais d’un mendiant endimanché ou d’un prisonnier libéré de la veille, montre dans un panier des petits loups vivants.

 

Prisonnier ? Mendiant ?

 

Il appartient, bien sûr, à cette race.

 

On ne veut pas de lui dans les fermes, parce qu’il y a quelque histoire dans sa vie.

 

Il est le fils d’un guillotiné ou d’un galérien ; ou bien il a lui-même eu affaire aux gendarmes.

 

Il rôde sur la marge des bois, sur le bord de la rivière, dans la montagne.

 

Quand il peut attraper un renard, un loup, – quelquefois il blesse un aigle, – il montre sa bête ou sa nichée pour deux sous à la ville ; pour un morceau de lard dans les villages.

 

J’ai eu peur de lui jusqu’au jour où mon oncle Joseph lui a donné dix sous et lui a parlé :

 

« Comment ça va, Désossé ? »

 

Et en s’en allant il a dit : « Pauvre bougre ! il ne mange pas tous les jours. » 

 

SUR LE BREUIL

 

J’ai eu bien des émotions au Breuil.

 

On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée, et, en allant faire une commission, j’ai vu par-là un grand nègre.

 

C’est le cirque Bouthors, qui vient s’installer dans la ville.

 

Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos et à tuniques rouges, avec des parements d’or et des épaulettes comme des pâtés.

 

Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse ; les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.

 

Les paysans regardaient, la bouche ouverte ; les gamins suivaient en trottant.

 

Une écuyère a laissé tomber sa cravache.

 

Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s’est battu à qui la rendrait. L’écuyère riait ; son œil a rencontré le mien ; et j’ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m’embrassait…

 

J’veux la revoir, cette femme !

 

Puis je reverrai aussi le chameau et l’éléphant.

 

Sur l’affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur deux jambes, débouchent des bouteilles – avec un clown bariolé qui fait le saut périlleux par-dessus.

 

Je les ai revus, tous ; et même le clown m’a donné, en se jetant, par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l’estomac. 

 

« C’est sur moi qu’il est tombé !

 

Pas vrai, sur moi !

 

À preuve qu’il m’a laissé du blanc sur ma veste !

 

Il ne t’a pas écorché, toi, – j’ai du rouge à la joue, c’est lui qui m’a fait ça ! »

 

Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par le clown !

 

 

Au tour de l’écuyère !

 

Elle arrive ! – Je ne vois plus rien ! Il me semble qu’elle me regarde…

 

Elle crève les cerceaux, elle dit : Hop ! hop !

 

Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins, elle cambre sa hanche, fait des poses ; sa poitrine saute dans son corsage, et mon cœur bat la mesure sous mon gilet.

 

« Qu’est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown ! » 

 

Je suis amoureux de Paola ! – c’est le nom de l’écuyère.

 

J’ai envie de la voir encore. Il le faut ! Mais je n’ai pas les dix sous, prix des troisièmes.

 

J’irai tout de même.

 

Je me fais beau, je prends en cachette dans l’armoire mon gilet des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.

 

Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu’à ce que j’aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La musique est rentrée dans l’intérieur ; on a commencé. J’entends claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.

 

Elle est là !

 

Je n’ai pas dix sous, rien, rien !... que mon amour.

 

Je fais le tour du manège, je colle mon œil à des fentes, je me dresse sur mes orteils, à m’en casser les ongles ; pas un trou pour mon regard de flamme ! 

 

Par ici…

 

Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du poteau, et en déchirant encore un peu…

 

J’ai élargi la déchirure, mis le pied – je veux dire passé la tête – dans le chemin qui conduit à l’écurie.

 

Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque habité !

 

M’y voici ! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je me fais des écorchures aux mains ; mon nez, qui s’est aplati contre un madrier, ne donne plus signe de vie ; je ne le sens plus, j’ai peur de l’avoir perdu en route ; ce que je tiens n’y ressemble guère ; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai la voir en passant derrière cette grosse bonne.

 

Je vais grimper !... Je grimpe, – un point d’appui me manque… je me raccroche à ce que je trouve…

 

Un cri !... tumulte !

 

Une femme serre ses jupes, appelle au secours !

 

On croit que le cirque s’écroule !

 

J’ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où ; elle a cru que c’était le singe ou la trompe égarée de l’éléphant.

 

On me prend moi-même par la peau de ce qu’on peut, on me pousse comme du crottin dans l’écurie, on m’interroge, je ne réponds pas !

 

On m’entoure. ELLE est là près de moi. ELLE ! Je l’entends, mais je ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle. 

 

Je me retrouve à temps à la maison pour m’entendre avec madame Grélin, qui m’empêchera d’être fouetté, – (oh ! Paola !) et à qui je dis tout, – tout, moins le secret de mon amour ! Compromettre une femme ! J’ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos, et de l’éléphant dont on a soupçonné la trompe.

 

Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c’est toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe…

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 19:59

 

9
Saint-Étienne

 

Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne, par la protection d’un ami. Il a dû filer dare-dare.

 

Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les affaires, emballer, etc., etc. 

 

Enfin nous partons. Adieu le Puy ! 

 

Nous sommes dans la diligence ; il fait froid, c’est en décembre. Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse femme et un petit vieux.

 

La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche, douce à l’œil et qui semble croquante comme une cuisse de noix. Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils très longs.

 

Une plaisanterie – à laquelle je ne comprends rien – dite par le commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui s’écarte et manque de m’écraser dans mon coin, à la grande joie du petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l’œil en branlant la tête.

 

Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois à travers les fenêtres de l’auberge qui se passent les radis – toujours en riant – et s’allongent des coups de coude.

 

Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu’un mendiant lui a vendu et demande qu’elle le fourre dans son corsage ; elle finit par mettre le bouquet où il veut.

 

Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là !

 

Que viens-je de dire ?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit pas, qui n’aime pas les fleurs, qui a son rang à garder, – son honneur, Jacques !

 

Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le dire en remontant dans sa voiture) ; elle va à Beaucaire pour vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la compares à ta mère, jeune Vingtras ! 

 

Nous arrivons à Saint-Étienne. 

 

Il fait nuit ; mon père n’est pas là pour nous recevoir.

 

Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein les rues et je regarde l’ombre des réverbères se détacher sur ce blanc cru. Ma mère fouille la place d’un œil qui lance des éclairs ; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains, fatigue les employés de questions éternelles.

 

On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses malles à encombrer la porte.

 

« J’attends mon mari qui est professeur au lycée. »

 

Ils ont l’air de s’en moquer un peu !

 

Je voudrais bien rester dans le bureau ; j’ai les pieds gelés, les doigts engourdis, le nez qui me cuit. J’en fais part à ma mère.

 

« Jacques ! »

 

Un « Jacques » qui inaugure mal notre entrée dans cette ville – et elle marmotte entre ses dents qui claquent :

 

« Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu’il se rôtirait les cuisses ! »

 

Mais elle peut se rôtir les jambes aussi ! Rien ne l’empêche, puisqu’on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu. 

 

Mon père arrive tout essoufflé.

 

« Je suis en retard… (Il s’essuie le front.) Vous avez fait un bon voyage ? » (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)

 

Il se retourne vers moi.

 

« Ah ! voilà Jacques !

 

Crois-tu pas que je t’en aurais amené un autre ? » dit ma mère.

 

Mon père dit : « Non, non ! » – c’est-à-dire – il ne sait plus trop.

 

Il va pour m’embrasser à mon tour, il me rate ; comme il a raté ma mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les baisers.

 

« J’étais avec l’économe, M. Laurier, tu sais… Je croyais que la diligence… »

 

On ne lui répond rien, rien, rien ! 

 

Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.

 

Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige. Mon père regarde à la portière, ma mère s’est accroupie dans un coin, je suis au milieu, n’osant bouger de crainte qu’on n’entende tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un gland de parapluie ; à ce moment le parapluie m’échappe – je me penche pour le rattraper ; mon père se tournait – pan ! – Nous nous cognons – nous nous relevons comme deux Guignols ! – Encore un faux mouvement – pan, pan ! – c’est en mesure.

 

Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père ; des changements visibles s’opèrent sur la mienne. C’était la lutte de l’œuf dur contre l’œuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il sourit. – Bonne nature ! Mais moi j’ai une bosse qui enfle, c’est pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l’obscurité, pour tâter, et aussi parce que mon front a l’air d’avancer et va le gêner tout à l’heure ; il étend la main, c’est mon nez qu’il attrape ; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux, plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un instant sur ce nez qu’il a l’air de bénir ou de consulter.

 

De ma mère on ne voit rien, on n’entend rien, qu’un grincement de soie : ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.

 

Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour des augures, c’eût été un présage ; pour mon pauvre père, c’en était un aussi ; il annonçait des malheurs. Il devait nous en arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait, neigeuse et triste, notre fiacre muet. 

 

La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.

 

L’entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à laquelle il manque des membres.

 

Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos pieds – ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu’on devait rester muet jusqu’à la fin des siècles. Mon père fait l’affairé.

 

« Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un trou là. Tiens-toi à la rampe. »

 

Il joue avec la clef pendue à son petit doigt ; le geste est isolé et saugrenu comme un geste de bébé.

 

Je traînais le parapluie.

 

Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou cogner le flanc de ma mère, c’est du « maladroit » par-ci, du « nigaud » par-là ; elle crie, je reçois une gifle.

 

Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle ; ma mère est contente quand elle me donne une gifle, – cela l’émoustille, c’est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard, – elle s’étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour une mère de le sentir à sa portée et de se dire : c’est lui, c’est mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi, – clac !

 

Mais non.

 

Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle… Allons ! Elle n’est pas disposée à la bonne humeur.

 

Mon père use un tas d’allumettes ; elles se cassent et font un petit bruit sec qui est tout ce qu’on entend devant cette porte fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi contre le mur comme des habits de la Morgue.

 

Jamais moment ne m’a paru plus long.

 

Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef dans la serrure…

 

Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées énormes, la lumière d’un réverbère qui clignote dans la rue.

 

Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette, avec la rigidité d’une morte, l’insensibilité d’un mannequin et la solennité d’un revenant.

 

………………………………

 

Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon derrière, mes oreilles qu’on tire ou mes cheveux qu’on arrache, en glissant, m’accroupissant ou roulant, comme l’ahuri des pantomimes, comme l’innocent des escamoteurs.

 

Je me sens tout d’un coup dégringoler, je tombe !

 

Il y avait une pelure d’orange sous mon talon ; ce dont on s’aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je déconcerte les mathématiciens par l’imprévu de mes opérations. – C’est ma mère tout d’un coup rappelée à l’amour de son fils, par cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première cette peau d’orange.

 

Elle croise ses bras et avance sur mon père :

 

« On mange donc des oranges ici, on mange des oranges !... »

 

Et elle trépigne, trépigne… Je ne sais ce que cela veut dire.

 

Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se passe ; ma situation d’historiographe ressemble à celle d’un cul-de-jatte qu’on a porté là et laissé tomber comme un sac trop lourd.

 

Je ne veux pourtant pas mourir à cette place ! Puis je ne dois pas écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente, m’isolant d’elle avec l’apparence du mépris ; Jacques, tu as trop tardé déjà !

 

Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l’effroi de ton père. Relève-toi, fils ingrat.

 

Mais non, non !

 

J’ai voulu bouger… je ne puis…

 

Je suis tombé sur une gravure et j’ai cassé le verre.

 

On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à mon père – et à ma mère aussi – pour entrer dans des mouvements nouveaux. J’en tressaille d’aise (autant que je puis tressaillir sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien content tout de même d’avoir dérangé ce silence, cassé la glace, et ma famille en arrache les morceaux.

 

On me lave comme une pépite ; on me sarcle comme un champ.

 

L’opération est minutieuse et faite avec conscience.

 

Dans le hasard de l’échenillage, les mains se rencontrent, les paroles s’appellent ; on se réconcilie sournoisement sur ma blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à fait. Je saigne bien un peu ; je suis tantôt à quatre pattes, tantôt sur le ventre, suivant qu’ils l’ordonnent et que les piquants se présentent ; mais je sens que j’ai rendu service à ma famille, et cela est une consolation, n’est-ce pas ?

 

Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M. Beliben ne dirait-il pas : « Voyez si Dieu est fin et s’il est bon ! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l’époux et l’épouse qui se fâchaient ? Il a pris le derrière d’un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement. »

 

On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de catéchisme.

 

J’en fus malade, j’eus la fièvre. Mais l’orage avait été apaisé : on s’explique sur la peau d’orange, avec calme ; on donna une raison pour l’arrivée tardive à la diligence ; on mit les compresses sur la colère ; on m’en mit aussi ailleurs.

 

On s’expliqua sur la peau d’orange, mais il paraît qu’il y avait un mystère, tout de même…

 

Mon père avait menti en disant que M. Laurier l’avait retenu ; je le sus en l’entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l’attente, l’orage et surtout l’échenillage, faisait un somme.

 

« Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose. – Pourvu qu’elles ne s’avisent pas de nous reconnaître dans la rue. – Il n’y a pas de danger, au moins ? »

 

J’entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu de côté, par instants, et je me demandais ce que ce elles signifiait.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 19:59

 

10
Braves gens

 

Je pourrais à peine dire comment était fait l’appartement dans lequel nous entrâmes, ainsi que je l’ai conté, avec bris de cadre, clignotement de réverbère et raccommodement posthume – si posthume est le mot.

 

À peine étions-nous installés, qu’un grand événement arriva.

 

Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession, – celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon père. 

 

C’est une vie nouvelle, – il n’est jamais là, je suis libre, et je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de l’épicière.

 

J’adore la poix, la colle, le tire-fil : j’aime à entendre le tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le veau neuf et la pierre bleue.

 

On s’amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade, et quelquefois c’est moi qui attache les rubans à sa canne et brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.

 

Je suis presque de la famille. Mon père m’a mis en pension chez eux ; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les professeurs d’élémentaires. Moi, j’avale des soupes énormes, dans des écuelles ébréchées, et j’ai ma goutte de vin dans un gros verre, quand on mange le chevreton.

 

Ils sont heureux dans cette famille ! – c’est cordial, bavard, bon enfant : tout ça travaille, mais en jacassant ; tout ça se dispute, mais en s’aimant.

 

On les appelle les Fabre.

 

L’autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers. 

 

Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens que je vois et que ma mère méprise parce qu’ils sont paysans, savetiers ou peseurs de sucre.

 

Madame Vincent n’est pas avec son mari. On ne l’a vu qu’une fois, vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n’est resté que deux heures, et est reparti.

 

Il paraît qu’ils sont séparés – judiciairement, je ne sais pas ce que c’est – et il vit en Afrique, en Algère, dit Fabre.

 

Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui rit toujours, ne riait pas ce jour-là ! Il s’en fallait de tout ; on l’entendait qui disait : « Non ; non », d’une voix dure, à travers la porte – et le petit Vincent qui pleurait :

 

« Je veux rester avec maman !

 

Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là. »

 

Un pistolet ! un cheval !

 

Si mon père m’avait promis cela, et, en plus de m’emmener loin de ma mère ! s’il m’avait pris avec lui, sans la redingote à olives et le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j’aurais poussé ! – à la porte seulement – de peur que ma mère ne m’entendît et ne voulût me reprendre !... Oh ! oui, je serais parti !

 

Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s’accrochait aux jupes.

 

Il y eut encore du bruit… le père qui se fâchait, la mère qui parlait plus haut et l’enfant qui sanglotait… puis la porte s’ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.

 

Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au coin de la rue ; il regardait la maison d’où il sortait, où étaient sa femme, son enfant ; il resta un long moment, l’air triste, et je crus m’apercevoir qu’il pleurait.

 

Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient ; chez moi, je n’ai jamais vu pleurer, jamais rire ; on geint, on crie. C’est qu’aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c’est que ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m’élever comme il faut.

 

 

Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie criarde, joueuse, insupportable.

 

« Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest… »

 

C’est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut pas ; c’est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux sourire de vieux.

 

« Insupportables ! Ah ! si je vous y reprends ! »

 

On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.

 

Braves gens ! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées ; mais on disait d’eux : « Bons comme le bon pain, honnêtes comme l’or. » Je respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de joie et de santé ; ils avaient la main noire, mais le cœur dessus ; ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés, parlaient avec des velours et des cuirs ; – c’est le métier qui veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l’envie d’être ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l’on n’avait peur ni de sa mère ni des riches, où l’on n’avait qu’à se lever de grand matin, pour chanter et taper tout le jour.

 

Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la main le museau allongé d’une bottine, le talon cambré d’une botte, et l’on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et piquait le nez.

 

Braves gens !

 

Ils ne battaient pas leurs enfants – et ils faisaient l’aumône. Ce n’était pas comme chez nous. 

 

Pendant toute mon enfance, j’ai entendu ma mère dire qu’il ne fallait pas donner aux pauvres : que l’argent qu’ils recevaient, ils l’allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la rivière, qu’au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n’ai jamais pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain, sans qu’il me tombât du chagrin sur le cœur, comme un poids.

 

Mais comment cela se fait-il cependant ?

 

Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de sa petite bourse pour le mettre dans la main d’un malheureux. Elle embrassait Ernest et disait : « Il a bon cœur ! »

 

Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils ? Elle l’aimait pourtant, sans cela elle l’aurait donné à l’homme au burnous blanc.

 

Ah ! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère Vincent et la mère Fabre ! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j’y réfléchissais.

 

Elles n’osaient pas battre leur enfant, parce qu’elles auraient souffert de le voir pleurer ! Elles lui laissaient faire l’aumône, parce que cela faisait plaisir à leur petit cœur.

 

Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. Au lieu de m’embrasser, elle me pinçait ; – vous croyez que cela ne lui coûtait pas ! – Il lui arriva même de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa main hésita plus d’une fois ; elle dut prendre son pied.

 

Plus d’une fois aussi elle recula à l’idée de meurtrir sa chair avec la mienne ; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui l’empêchait d’être en contact avec la peau de son enfant, son enfant adoré.

 

Je sentais si bien l’excellence des raisons et l’héroïsme des sentiments qui guidaient ma mère, que je m’accusais devant Dieu de ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières pour m’en disculper. Malheureusement, j’avais très peu de temps à moi, et mes mea culpa restaient en l’air parce qu’Ernest, Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m’appelait pour une glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de marmelade ; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet, quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou l’échoppe, le travail ou la rigolade. 

 

Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.

 

La plâtrière était une grande blonde, à l’air très doux, fort propre, – un peu languissante ; – elle nous laissait nous engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux, quand son mari n’était pas là ; mais, dès qu’elle l’entendait, il fallait descendre ; elle fermait sa porte et ne reparaissait que pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent d’avoir un enfant, « qu’elle avait peur que ce ne fût pas encore pour cette fois, que cela désespérait son mari ».

 

Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois, passait à ce moment, elle se taisait ; mais lui, en manière de farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu’à la racine de ses cheveux pâles : elle essayait de sourire tout de même, mais elle semblait doucement gênée.

 

« Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de l’édredon là – (il enlevait une petite plume sur l’épaule, et hochait la tête en rigolant).

 

Ce M. Fabre !...

 

Mais dame ! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les choux. »

 

J’étais là, quand il lâcha ce : « On ne les trouve pas sous les choux. » 

 

Le mot m’entra dans l’oreille comme une alène et s’y attacha comme de la poix.

 

M’a-t-on égaré ? 

 

Ma mère est revenue. L’affaire d’héritage s’est arrangée, je ne sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis plus libre que les jours où elle est absente par hasard.

 

Mais le mardi gras, la femme d’un collègue est venue la prendre à l’improviste pour la consulter sur une toilette, – elle a tant de goût ! – et en même temps pour passer la journée. Ma mère n’a pas eu le temps de m’enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras !

 

Ce jour-là, c’est la coutume que dans chaque rue on élève une pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le matin.

 

On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir notre édifice ; il y avait haine depuis longtemps entre les deux rues. Un polisson, le fils de l’aubergiste du Lion-d’Or, propose de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche ; on a l’ordre de lancer la fronde si l’ennemi s’avance en masse et de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l’on est surpris et saisi. 

 

Je suis de garde un des premiers.

 

Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l’église…

 

Il me semble qu’il fait des signes ; ils vont arriver en masse ; je serai débordé, tourné. – Que dira le fils de l’aubergiste, et toute ma rue ? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en héros ?

 

Mon parti est pris : j’ai mon tas de pierres, je charge ma fronde et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l’air et dont j’entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets fermés ! Je fouille à l’aventure comme on fouille avec le canon. – Je me figure que je suis au siège d’Arbelles ou à Mazagran. – Si j’avais un drapeau tricolore, je le planterais. – Cette histoire d’Arbelles, nous l’avons traduite hier dans Quinte-Curce. Celle de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du capitaine Lelièvre.

 

Ah ! l’on parlera de moi aussi, – nom de nom !

 

Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les gens et d’interrompre l’existence normale d’une ville.

 

On sort des maisons et l’on regarde – pas trop – car je manie toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira le siège.

 

J’ai entendu des carreaux tomber, j’ai vu un caillou entrer dans une chambre ; j’ai peut-être tué quelqu’un. On ne riposte pas ! Je me suis donc trompé ; on n’attaquait point. – Je vais être pris, jugé, mon père perdra sa place.

 

Que faire ?

 

J’ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le drapeau blanc ; j’ai mon mouchoir, – il est bleu. – Se retirer ? Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche…

 

Je prends ma course. 

 

Qu’ai-je donc ? Je suis tombé. On m’entoure. J’ai le bras cassé.

 

M. Dropal, le médecin passe, on l’arrête. Que va-t-il dire ?

 

Si par hasard ce n’était rien, que deviendrais-je ?

 

Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me feront-ils ?

 

Le médecin hoche la tête avec un « ah ! » qui est triste. Je fais l’évanoui pour mieux l’entendre.

 

« C’est grave, c’est grave ! »

 

Dieu soit loué ! Qu’on aille vite dire à ma mère que c’est grave, pour qu’elle ne pense pas à me gronder et à me rosser !

 

C’était grave ; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que je ne méritais : on dit que j’ai la langue coupée ! Comme c’est commode ! pas d’explication à donner ; je serai malade pendant longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri. 

 

Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point dès que je le pus.

 

Je voyais bien qu’à mesure que je guérissais, ma mère faisait des additions.

 

« Déjà pour deux francs de diachylum ! »

 

Brave femme qui voulait l’économie dans son ménage, et n’oubliait jamais les lois d’ordre, qui sont seules le salut des familles, et sans lesquelles on finit par l’hôpital et l’échafaud.

 

Moi, je me désolais à l’idée que j’allais guérir !

 

J’appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé, quoique je n’eusse pas besoin d’une roulée pour n’avoir pas envie de recommencer ; je ne me sentais pas la moindre inclination pour un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible d’émotions. J’aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le comprît, et l’on ne m’aurait peut-être pas frappé.

 

On ne me frappa pas – on fit pire.

 

On savait que je m’amusais chez les Fabre, on me punit par là. 

 

Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et honteuse ; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le projet de m’en détacher.

 

Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l’écoutait chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être qu’elle leur était supérieure, cette dame à chapeau ; en tout cas, ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l’on écartait la poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.

 

Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers, mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

 

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de ménager la chèvre et le chou.

 

Elle m’infligea comme punition de ne plus y retourner ; elle ne se brouilla point pourtant.

 

« Il faut punir Jacques, n’est-ce pas ? Il faut le punir, mais il a déjà assez souffert, le pauvre enfant.

 

Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu’une approbation – même de savetière –, ferait pencher la balance du côté du pardon.

 

Aussi je ne veux pas le battre. »

 

J’entendais la conversation, non pas que je l’écoutasse, mais j’étais derrière la porte ; ma mère le savait et voulait peut-être que je l’entendisse. C’était la première sortie : j’étais encore assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon un peu pâle ; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que de bien, et qu’on grise les veines avec du jus de vache comme avec du jus de raisin – car c’était de la vache. – « C’est plus tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le bœuf pour les grandes personnes. »

 

J’étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée ; j’avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait vide comme un globe : il me restait peu de sang ; ce qui en restait fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui brûlaient.

 

« On ne voulait pas me battre ! »

 

On voulait faire plus.

 

« Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais qu’il se plaît bien avec vos fils je l’empêcherai de les voir ; ce sera une bonne correction. »

 

Les Fabre ne répondaient rien, – les pauvres gens ne se croyaient pas le droit de discuter les résolutions de la femme d’un professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de l’honneur qu’on faisait à leurs gamins, en ayant l’air de dire qu’ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin, préférait.

 

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme. J’ai quelquefois pleuré étant petit ; on a rencontré, on rencontrera des larmes sur plus d’une page, mais je ne sais pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin que j’eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une cruauté, était méchante.

 

Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j’avais besoin de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles, et de leur raconter mon histoire.

 

Ils avaient eu l’air bon comme tout, en venant à moi dans l’escalier, et m’avaient dit avec affection : « Comme tu es pâle !... » Il y avait dans leur voix de l’émotion, presque de l’amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers, marmaille au bon cœur ! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut guéri.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 19:58

 

11
Le lycée

 

Mon père était donc professeur de septième, professeur élémentaire, comme on disait alors.

 

J’étais dans sa classe.

 

Jamais je n’ai senti une infection pareille. Cette classe était près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des petits !

 

Pendant une année j’ai avalé cet air empesté. On m’avait mis près de la porte parce que c’était la plus mauvaise place, et en ma qualité de fils de professeur, je devais être à l’avant-garde, au poste du sacrifice, au lieu du danger…

 

À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.

 

Il faut bien qu’il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père m’administra, parce qu’on avait entendu de notre côté un bruit comique, ou qu’il était parti d’entre nos souliers une fusée d’encre. C’était mon voisin qui s’en payait.

 

Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais ; car s’il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa culpabilité ne sautait pas aux yeux, c’était moi qui la gobais ; c’est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de pied, quelquefois trois.

 

Il fallait qu’il prouvât qu’il ne favorisait pas son fils, qu’il n’avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales et il m’accordait la préférence pour les coups de pied au derrière.

 

Souffrait-il d’être obligé de taper ainsi sur son rejeton ?

 

Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d’une autorité. – L’accabler de pensums, lui tirer les oreilles, c’était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et des gants à trois boutons, frais comme du beurre.

 

Pour se mettre à l’aise, mon père feignait de croire que j’étais le coupable, quand il savait bien que c’était l’autre.

 

Je n’en voulais pas à mon père, ma foi non ! je croyais, je sentais que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre d’exercice, sa situation, – et j’offrais ma peau. – Vas-y, papa !

 

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du professeur de la haine qu’ils portaient naturellement à son père.

 

Ces roulées publiques me rendaient service ; on ne me regardait pas comme un ennemi, on m’aurait plaint plutôt, si les enfants savaient plaindre !

 

Mon apparence d’insensibilité d’ailleurs ne portait pas à la pitié ; je me garais des horions tant bien que mal et pour la forme ; mais quand c’était fini, on ne voyait pas trace de peur ou de douleur sur ma figure. Je n’étais de la sorte ni un patiras ni un pestiféré ; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un camarade moins chançard qu’un autre et meilleur que beaucoup, puisque jamais je ne répondais : « Ça n’est pas moi. » Puis j’étais fort, les luttes avec Pierrouni m’avaient aguerri, j’avais du moignon, comme on disait en raidissant son bras et faisant gonfler son bout de biceps. Je m’étais battu, – j’y avais fait avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On appelait cela y faire. « Veux-tu y faire, en sortant de classe ? »

 

Cela voulait dire qu’à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge, une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se battre sans être vu.

 

J’avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit – sur son nez et au collège. – Songez donc ! j’avais l’autorisation de mon père.

 

Il avait eu vent de la querelle – pour une plume volée – et vent de la provocation.

 

Rosée ne tenait par aucun fil à l’autorité. Il y avait plus ; son oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec l’administration. Je pouvais y faire.

 

Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je me figurais que je semais une graine, que je plantais une espérance dans le champ de l’avancement paternel.

 

Grâce à cette bonne aventure, j’échappai au plus épouvantable des dangers, celui d’être – comme fils de professeur – persécuté, isolé, cogné. J’en ai vu d’autres si malheureux !

 

Si cependant mon père m’avait défendu de me battre ; si Rosée eût été le fils du maire ; s’il avait fallu, au contraire, être battu ?...

 

On doit faire ce que les parents ordonnent ; puis c’est leur pain qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et pleure, pauvre enfant, fils du professeur…

 

 

Puis les principes !

 

« Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société qui… que… Il faut des principes… J’ai encore besoin d’un haricot… »

 

J’eus la chance de tomber sur Rosée.

 

Où qu’il soit dans le monde, s’il est encore vivant, que son nez reçoive mes sincères remerciements : 

 

Calice à narines, sang de mon sauveur,

Salutaris nasus, encore un baiser ! 

 

J’ai été puni un jour : c’est, je crois, pour avoir roulé sous la poussée d’un grand, entre les jambes d’un petit pion qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête ! Il s’est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était dans sa poche de côté ; c’est une topette de cognac dont il boit – en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l’a vu : il semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement l’estomac. – Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui gonfle… Le pion s’est fâché.

 

Il m’a mis aux arrêts ; – il m’a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur.

 

Je vais d’un pupitre à l’autre : ils sont vides – on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.

 

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d’un lézard, une agate perdue.

 

Dans une fente, un livre : j’en vois le dos, je m’écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l’aide de la règle, en cassant un pupitre, j’y arrive ; je tiens le volume et je regarde le titre : ROBINSON CRUSOÉ. 

 

Il est nuit.

 

Je m’en aperçois tout d’un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? – quelle heure est-il ?

 

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s’effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d’un mot, puis plus rien.

 

J’ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse ; je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d’une émotion immense, remué jusqu’au fond de la cervelle et jusqu’au fond du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l’île, et je vois se profiler la tête longue d’un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l’espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l’horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l’éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain…

 

La faim me vient : j’ai très faim.

 

Vais-je être réduit à manger ces rats que j’entends dans la cale de l’étude ? Comment faire du feu ? J’ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons frais ! Justement j’adore la limonade ! 

 

Clic, clac ! on farfouille dans la serrure. 

 

Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?

 

C’est le petit pion qui s’est souvenu, en se levant, qu’il m’avait oublié, et qui vient voir si j’ai été dévoré par les rats, ou si c’est moi qui les ai mangés.

 

Il a l’air un peu embarrassé, le pauvre homme ! – Il me retrouve gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse ; il s’excuse de son mieux et m’entraîne dans sa chambre, où il me dit d’allumer un bon feu et de me réchauffer.

 

Il a du thon mariné dans une timbale « et peut-être bien une goutte de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu’un ami a laissée il y a deux mois ».

 

C’est une topette d’eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte humide, son dada jaune.

 

Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse seul, seul avec du thon, – poisson d’Océan, – la goutte – salut du matelot – et du feu, – phare des naufragés.

 

Je me rejette dans le livre que j’avais caché entre ma chemise et ma peau, et je le dévore – avec un peu de thon, des larmes de cognac – devant la flamme de la cheminée.

 

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu’il y a dix ans que j’ai quitté le collège ; j’ai peut-être les cheveux gris, en tout cas le teint hâlé. – Que sont devenus mes vieux parents ? Ils sont morts sans avoir eu la joie d’embrasser leur enfant perdu ? (C’était l’occasion pourtant, puisqu’ils ne l’embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère ! ma mère !

 

Je dis : « ô ma mère ! » sans y penser beaucoup, c’est pour faire comme dans les livres.

 

Et j’ajoute : « Quand vous reverrai-je ? Vous revoir et mourir ! »

 

Je la reverrai, si Dieu le veut.

 

Mais quand je reparaîtrai devant elle, comment serai-je reçu ? Me reconnaîtra-t-elle ?

 

Si elle allait ne pas me reconnaître !

 

N’être pas reconnu par celle qui vous a entouré de sa sollicitude depuis le berceau, enveloppé de sa tendresse, une mère enfin !

 

Qui remplace une mère ?

 

Mon Dieu ! une trique remplacerait assez bien la mienne !

 

Ne pas me reconnaître ! mais elle sait bien qu’il me manque derrière l’oreille une mèche de cheveux, puisque c’est elle qui me l’a arrachée un jour. Ne pas me reconnaître ; mais j’ai toujours la cicatrice de la blessure que je me suis faite en tombant, et pour laquelle on m’a empêché de voir les Fabre. Toutes les traces de sa tutelle, de sa sollicitude, se lisent en raies blanches, en petites places bleues. Elle me reconnaîtra ; il me sera donné d’être encore aimé, battu, fouetté, pas gâté !

 

Il ne faut pas gâter les enfants. 

 

Elle m’a reconnu ! merci, mon Dieu ! Elle m’a reconnu et s’est écriée :

 

« Te voilà donc ! s’il t’arrive de me faire encore t’attendre jusqu’à deux heures du matin, à brûler la bougie, à tenir la porte ouverte, c’est moi qui te corrigerai ! Et il bâille encore ! devant sa mère !

 

J’ai sommeil.

 

On aurait sommeil à moins !

 

J’ai froid.

 

On va faire du feu exprès pour lui, – brûler un fagot de bois !

 

Mais c’est M. Doizy qui…

 

C’est M. Doizy qui t’a oublié, n’est-ce pas ! Si tu ne l’avais pas fait tomber, il n’aurait pas eu à te punir, et il ne t’aurait pas oublié. Il voudrait encore s’excuser, voyez-vous ! Tiens ! voilà ce qui me reste d’une bougie que j’ai commencée hier. Tout ça pour veiller en se demandant ce qu’était devenu monsieur ! Allons, ne faisons pas le gelé, – n’ayons pas l’air d’avoir la fièvre… Veux-tu bien ne pas claquer des dents comme cela ! Je voudrais que tu fusses bien malade une bonne fois, ça te guérirait peut-être… » 

 

Je ne croyais pas être tant dans mon tort : en effet, c’est ma faute ; mais je ne puis pas m’empêcher de claquer des dents, j’ai les mains qui me brûlent, et des frissons qui me passent dans le dos. J’ai attrapé froid cette nuit sur ces bancs, le crâne contre le pupitre ; cette lecture aussi m’a remué…

 

Oh ! je voudrais dormir ! je vais faire un somme sur la chaise.

 

« Ôte-toi de là, me dit ma mère en retirant la chaise. On ne dort pas à midi. Qu’est-ce que c’est que ces habitudes maintenant ?

 

Ce ne sont pas des habitudes. Je me sens fatigué, parce que je n’ai pas reposé dans mon lit.

 

Tu trouveras ton lit ce soir, si toutefois tu ne t’amuses pas à vagabonder.

 

Je n’ai pas vagabondé…

 

Comment ça s’appelle-t-il, coucher dehors ? Il va donner tort à sa mère à présent ! Allons, prends tes livres. Sais-tu tes leçons pour ce soir ? »

 

 

Oh ! l’île déserte, les bêtes féroces, les pluies éternelles, les tremblements de terre, la peau de bête, le parasol, le pas du sauvage, tous les naufrages, toutes les tempêtes, des cannibales, – mais pas les leçons pour ce soir !

 

Je grelottai tout le jour. Mais je n’étais plus seul ; j’avais pour amis Crusoé et Vendredi. À partir de ce moment, il y eut dans mon imagination un coin bleu, dans la prose de ma vie d’enfant battu la poésie des rêves, et mon cœur mit à la voile pour les pays où l’on souffre, où l’on travaille, mais où l’on est libre.

 

Que de fois j’ai lu et relu ce Robinson !

 

Je m’occupai de savoir à qui il appartenait ; il était à un élève de quatrième qui en cachait bien d’autres dans son pupitre ; il avait le Robinson suisse, les Contes du Chanoine Schmidt, la Vie de Cartouche, avec des gravures.

 

Ici se place un acte de ma vie que je pourrais cacher. Mais non ! Je livre aujourd’hui, aujourd’hui seulement, mon secret, comme un mourant fait appeler le procureur général et lui confie l’histoire d’un crime. Il m’est pénible de faire cette confession, mais je le dois à l’honneur de ma famille, au respect de la vérité, à la Banque de France, à moi-même.

 

J’ai été faussaire ! La peur du bagne, la crainte de désespérer des parents qui m’adoraient, on le sait, mirent sur mon front de faussaire un masque impénétrable et que nulle main n’a réussi à arracher.

 

Je me dénonce moi-même, et je vais dire dans quelle circonstance je commis ce faux, comment je fus amené à cette honte, et avec quel cynisme j’entrai dans la voie du déshonneur.

 

Des gravures ! la Vie de Cartouche, les Contes du Chanoine Schmidt, les aventures du Robinson suisse !... un de mes camarades – treize ans et les cheveux rouges – était là qui les possédait…

 

Il mit à s’en dessaisir des conditions infâmes ; je les acceptai… Je me rappelle même que je n’hésitai pas.

 

Voici quelles furent les bases de cet odieux marché.

 

On donnait au collège de Saint-Étienne, comme partout, des exemptions. Mon père avait le droit d’en distribuer ailleurs que dans sa classe, parce qu’il faisait tous les quinze jours une surveillance dans quelque étude ; il allait dans chacune à tour de rôle, et il pouvait infliger des punitions ou délivrer des récompenses. Le garçon qui avait les livres à gravures consentit à me les prêter, si je voulais lui procurer des exemptions.

 

Mes cheveux ne se dressèrent pas sur ma tête.

 

« Tu sais faire le paraphe de ton père ? »

 

Mes mains ne me tombèrent pas des bras, ma langue ne se sécha pas dans ma bouche.

 

« Fais-moi une exemption de deux cents vers et je te prête la Vie de Cartouche. »

 

Mon cœur battait à se rompre.

 

« Je te la donne ! Je ne te la prête pas, je te la donne… »

 

Le coup était porté, l’abîme creusé ; je jetai mon honneur par-dessus les moulins, je dis adieu à la vie de société, je me réfugiai dans le faussariat. 

 

J’ai ainsi fourni d’exemptions pendant un temps que je n’ose mesurer, j’ai bourré de signatures contrefaites ce garçon, qui avait, il est vrai, conçu le premier l’idée de cette criminelle combinaison, mais dont je me fis, tête baissée, l’infernal complice.

 

À ce prix-là, j’eus des livres, – tous ceux qu’il avait lui-même ; – il recevait beaucoup d’argent de sa famille et pouvait même entretenir des grenouilles derrière des dictionnaires. J’aurais pu avoir des grenouilles aussi – il m’en a offert – mais si j’étais capable de déshonorer le nom de mon père pour pouvoir lire, parce que j’avais la passion des voyages et des aventures, et si je n’avais pu résister à cette tentation-là, je m’étais juré de résister aux autres, et je ne touchai jamais la queue d’une grenouille, qu’on me croie sur parole ! Je ne ferai pas des moitiés d’aveux.

 

Et n’est-ce point assez d’avoir trompé la confiance publique, imité une signature honorable et honorée, pendant deux ans ! Cela dura deux ans. Nous nous arrêtâmes, las du crime ou parce que cela ne servait plus à rien ; j’ai oublié, et nul ne sut jamais que nous avions été des faussaires. Je le fus et je ne m’en portai pas plus mal. On pourrait croire que le sentiment du crime enfièvre, que le remords pâlit ; il est des criminels, malheureusement, sur qui rien ne mord et que leur infamie n’empêche pas de jouer à la toupie et de mettre insouciamment des queues de papier au derrière des hannetons. 

 

Ce fut mon cas : beaucoup de queues de papier, force toupies. C’est peut-être un remède, et je n’ai jamais eu le teint si frais, l’air si ouvert, que pendant cette période du faussariat.

 

Ce n’est qu’aujourd’hui que la honte me prend et que je me confesse en rougissant. On commence par contrefaire des exemptions, on finit par contrefaire des billets. Je n’ai jamais pensé aux billets : c’est peut-être que j’avais autre chose à faire, que je suis paresseux, ou que je n’avais pas d’encre chez moi ; mais si la contrefaçon des exemptions mène au bagne, je devrais y être. 

 

Et qui dit que je n’irai pas ?

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 19:58

 

12
Frottage – Gourmandise – Propreté

 

On me charge des soins du ménage. « Un homme doit savoir tout faire. »

 

Ce n’est pas grand embarras : quelques assiettes à laver, un coup de balai à donner, du plumeau et du torchon ; mais j’ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre.

 

Ma mère crie que je l’ai fait exprès, et que nous serons bientôt sur la paille, si ce brise-tout ne se corrige pas.

 

Une fois, je me suis coupé le doigt – jusqu’à l’os.

 

« Et encore il se coupe ! » fait-elle avec fureur.

 

Le malheur est qu’elle a une méthode… comme Descartes, dont M. Beliben parlait quelquefois : il faudrait que je fisse des bouquets avec des épluchures.

 

« Pas pour deux liards d’idée. »

 

Et, prenant l’arrosoir et le balai, elle fait des dessins sur le plancher avec l’eau ou la poussière, en se balançant un peu, minaudière et souriante.

 

Ah ! je n’ai pas cette grâce, certainement !

 

Quelquefois, c’est le coup de la vigueur : elle prend une peau avec du tripoli ou une brosse à gros poils, et elle attaque un luisant de cuivre ou un coin de meuble.

 

Elle fait : « Han ! » comme un mitron ; elle geint à faire pousser des pains sur le parquet ! J’en ai la sueur dans le dos !

 

Mais je suis vigoureux, j’ai du moignon, et je lui prends le torchon des mains pour continuer la lutte. Je me jette sur le meuble ou je me précipite contre la rampe, et je mange le bois, je dévore le vernis.

 

« Jacques, Jacques ! tu es donc fou ! »

 

En effet, l’enthousiasme me monte au cerveau, j’ai la monomanie flottante…

 

« Jacques, veux-tu bien finir ! Il nous démolirait la maison, ce brutal, si on le laissait faire ! »

 

Je suis fort embarrassé : – ou l’on m’accuse de paresse, parce que je n’appuie pas assez, ou l’on m’appelle brutal, parce que j’appuie trop.

 

Je n’ai pas deux liards d’idée. C’est vrai, je le sens. Pas même capable de faire la vaisselle avec grâce ! Que deviendrai-je plus tard ? Je ne mangerai que de la charcuterie, – du lard sur du pain et du jambon dans le papier. J’irai dîner à la campagne pour laisser les restes dans l’herbe.

 

(Serais-je poète ? J’aime à dîner dans la prairie !)

 

C’est que je n’aurai pas à laver d’assiettes, et Dieu ne m’obligera pas à enlever les crottes des petits oiseaux.

 

Le plus terrible, dans cette histoire de vaisselle, c’est qu’on me met un tablier comme à une bonne. Mon père reçoit quelquefois des visites de parents, de mères d’élèves, et l’on m’aperçoit à travers une porte, frottant, essuyant et lavant, dans mon costume de Cendrillon. On me reconnaît et on ne sait à quoi s’en tenir, on ne sait pas si je suis un garçon ou une fille.

 

 

Je maudis l’oignon…

 

Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n’ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade.

 

J’ai le dégoût de ce légume.

 

Comme un riche ! mon Dieu, oui ! – Espèce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je m’écoutais, je me sentais surtout, et l’odeur de l’oignon me soulevait le cœur, – ce que j’appelais mon cœur, comprenons-nous bien ; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d’avoir un cœur.

 

« Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours. » 

 

C’était le grand mot. « Tu le fais exprès ! »

 

Elle fut courageuse heureusement : elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j’entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m’avait montré par là qu’on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.

 

Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n’en fit plus – à quoi bon ? c’était aussi cher qu’autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé, – et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait :

 

« Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l’as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques ! »

 

Et je me souvenais trop. 

 

J’aimais les poireaux.

 

Que voulez-vous ? – Je haïssais l’oignon, j’aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d’un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider.

 

« Pourquoi ne pourrais-je pas en manger ? demandai-je en pleurant.

 

Parce que tu les aimes », répondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions.

 

Tu mangeras de l’oignon, parce qu’il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.

 

« Aimes-tu les lentilles ?

 

Je ne sais pas… »

 

Il était dangereux de s’engager, et je ne me prononçais plus qu’après réflexion, en ayant tout balancé.

 

Jacques, tu mens !

 

Tu dis que ta mère t’oblige à ne pas manger ce que tu aimes.

 

Tu aimes le gigot, Jacques.

 

Est-ce que ta mère t’en prive ?

 

Ta mère en fait cuire un le dimanche. – On t’en donne.

 

Elle en reprend du froid le lundi. – T’en refuse-t-on ?

 

On le fait revenir aux oignons le mardi – le jour des oignons, c’est sacré – tu en as deux portions au lieu d’une.

 

Et le mercredi, Jacques ! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils ? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son enfant ? Qui ? parle !

 

C’est ta mère – comme le pélican blanc ! Tu le finis, le gigot – à toi l’honneur !

 

« Décrotte l’os ! ce n’est pas moi qui t’en empêcherai, va ! »

 

Entends-tu, c’est ta mère qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d’en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton appétit… « Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas ! »

 

Mais Dieu se reposa le septième jour ! voilà huit fois que j’y reviens, j’ai un mouton qui bêle dans l’estomac : grâce, pitié !

 

Non, pas de grâce, pas de pitié ! Tu aimes le gigot, tu en auras.

 

« As-tu dit que tu l’aimais !

 

Je l’ai dit, lundi…

 

Et tu te contredis samedi ! mets du vinaigre, – allons, la dernière bouchée ! J’espère que tu t’es régalé ?... » 

 

C’est que c’est vrai ! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon père touchait ses appointements. Ils y goûtaient deux fois ; je devais finir le reste – en salade, à la sauce, en hachis, en boulettes ; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie ; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j’avais des bêlements et je pétaradais quand on faisait « prou, prou ». 

 

Le bain ! – Ma mère en avait fait un supplice.

 

Heureusement elle ne m’emmenait avec elle, pour me récurer à fond, que tous les trois mois.

 

Elle me frottait à outrance, me faisait avaler, par tous les pores, de la soude et du suif, que pleurait un savon de Marseille à deux sous le morceau, qui empestait comme une fabrique de chandelles. Elle m’en fourrait partout, les yeux m’en piquaient pendant une semaine, et ma bouche en bavait…

 

J’ai bien détesté la propreté, grâce à ce savon de Marseille ! 

 

On me nettoyait hebdomadairement à la maison.

 

Tous les dimanches matin, j’avais l’air d’un veau. On m’avait fourbi le samedi ; le dimanche on me passait à la détrempe ; ma mère me jetait des seaux d’eau, en me poursuivant comme Galatée, et je devais comme Galatée – fuir pour être attrapé, mon beau Jacques ! Je me vois encore dans le miroir de l’armoire, pudique dans mon impudeur, courant sur le carreau qu’on lavait du même coup, nu comme un amour, cul-de-lampe léger, ange du décrotté.

 

Il me manquait un citron entre les dents et du persil dans les narines, comme aux têtes de veau. J’avais leur reflet bleuâtre, fade et mollasse ; mais j’étais propre, par exemple ! 

 

Et les oreilles ! ah ! les oreilles ! On tortillait un bout de serviette et on l’y entrait jusqu’au fond, comme on enfonce un foret, comme on plante un tire-bouchon…

 

Le petit tortillon était enfoncé si vigoureusement que j’en avais les amygdales qui se gonflaient ; le tympan en saignait, j’étais sourd pour dix minutes, on aurait pu me mettre une pancarte.

 

La propreté avant tout, mon garçon !

 

Être propre et se tenir droit, tout est là.

 

 

Je suis propre comme une casserole rétamée. Oui, mais je ne me tiens pas droit.

 

C’est-à-dire que pendant que j’apprends mes leçons, je m’endors souvent, et je me cache la tête dans les bras, le dos en rond.

 

Ma mère veut que je me tienne droit.

 

« Personne n’a encore été bossu dans notre famille, ce n’est pas toi qui vas commencer, j’espère ! »

 

Elle dit cela d’un ton de menace, et si j’avais l’intention d’être bossu, elle m’en ôterait du coup l’envie.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 19:57

 

13
L’argent

 

« M’man ! J’ai mal.

 

Ce sont les vers, mon enfant !

 

Je sens bien que j’ai mal.

 

Douillet, va ! Ah ! si tu avais dix mille livres de rentes !... Quand tu as mal au ventre, fais comme faisait mon père, fais la culbute ! » 

 

L’argent ! – les rentes !

 

On me promet, comme à tous les gamins, des récompenses, un gros sou, si je suis sage, et chaque fois que je suis premier, une petite piécette blanche. On me la donne ?... Non, ma mère m’aime trop pour cela.

 

Elle ne me privait pourtant pas pour s’enrichir.

 

Les dix sous ne rentraient pas dans la famille, – ils allaient se coucher dans une tirelire dont la gueule me riait au nez.

 

« C’est pour toi », disait ma mère en me faisant voir la pièce et avant de la glisser dans le trou !

 

Je ne la revoyais plus !

 

« Ce sera, ajoutait-elle, pour t’acheter un homme ! »

 

C’est le remplaçant caché dans cette tirelire qui absorbe toutes les petites pièces et les gros sous que d’autres, mes copains, dépensent le dimanche et les jours de foire, en entrées aux baraques, cigares à paille, canons en cuivre.

 

Toujours sage, donnant la leçon sans pédantisme, ma mère, qui marchait avec son siècle, m’inspirait ainsi la haine des armées permanentes et me faisait réfléchir sur l’impôt du sang. Je me regimbais quelquefois et je citais mes camarades qui dépensaient leur argent au lieu de le garder pour acheter un homme. 

 

« C’est que sans doute ils sont infirmes, vois-tu ! »

 

Elle avait même une parole de tristesse et un accent de compassion à l’égard de ces pauvres enfants qui faisaient bien de se consoler en dépensant leurs sous, eux que le ciel avait tordus ou embossés sans que cela parût.

 

« Et pourquoi ! » disait-elle en se parlant à elle-même et arrivant jusqu’à l’impiété.

 

« C’est un crime de la nature, presque une injustice de Dieu. – Il t’a épargné, toi », reprenait-elle en me tapant sur le dos, pour me montrer qu’il n’y avait pas de gibbosité et qu’elle pouvait, qu’elle devait, – c’était son rôle de mère – continuer à nourrir le remplaçant dans le fond de la tirelire…

 

Et moi, défiant, ingrat, désirant monter sur les chevaux de bois, je regrettais souvent de n’être pas bossu, et je priais Dieu de commettre quelque injustice que je cacherais sous ma chemise, et qui, me sauvant du tirage au sort, me donnerait le droit de prendre ce qu’on avait mis et de ne plus mettre rien dans cette satanée tirelire. 

 

Les inspecteurs généraux vont arriver dans quelque temps.

 

Mon père éreinte les élèves et convoque les forts pour préparer l’inspection. Il leur distribue les rôles. Il demandera à celui-ci ce passage, à celui-là cet autre.

 

« Tribouillard, vous avez le que retranché.

 

Caillotin, l’Histoire sainte. Piochez les prophètes.

 

M’sieu, dit Caillotin, comment faut-il prononcer Ezéchiel ? » 

 

Ma mère se frappe le front, comme André Chénier.

 

« Jacques, si tu es dans les trois premiers d’ici à ce que l’inspecteur vienne, je te donnerai… Regarde ! Pour toi, pour toi tout seul ; tu en feras ce qu’il te plaira. »

 

Elle m’a montré de l’or ; c’est une pièce de vingt sous. Oh ! pourquoi me donner la soif des richesses ? Est-ce bien de la part d’une mère ?

 

Il se livré un combat en moi-même – pas très long.

 

« Pour moi tout seul ? J’achèterai ce qu’il me plaira avec ? Je les donnerai à un pauvre, si je veux ? »

 

Les donner à un pauvre ! – ma mère chancelle ; ma folie l’épouvante et pourtant elle répond à la face du ciel :

 

« Oui, elle sera à toi. J’espère bien que tu ne la donneras pas à un pauvre ! »

 

Mais c’est une révolution, alors ! Jusqu’ici je n’ai rien eu qui fût à moi, pas même ma peau.

 

Je lui fais répéter. 

 

Minuit.

 

Il s’agit de bien apprendre mon histoire pour être premier, – et je pioche, je pioche !

 

Le samedi arrive.

 

Le proviseur entre. Les élèves se lèvent ; le professeur lit :

 

« Thème grec.

 

Premier : Jacques Vingtras. »

 

 

« Eh bien ? dit ma mère en arrivant.

 

Je suis premier.

 

Ah ! c’est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places ! Demain je te ferai une bonne pachade. »

 

La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m’a présenté comme un plat de luxe. Mais il n’est pas question de pachade ! C’est une pièce de vingt sous que je veux. On n’en parle pas. La question est si grave que je n’ose pas l’attaquer. Ma mère fait l’affairée pour la pachade et me montre un œuf tout crotté en me disant : « J’espère qu’il est gros ! »

 

Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou non ? Est-ce qu’on me les a promis ? Il faut peut-être que je les lui demande. Pourquoi donc ? Est-ce qu’elle a oublié ?

 

Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l’œuf, à la contrainte du sourire, je vois bien qu’elle se souvient. Elle tient peut-être à garder son rang. C’est le fils qui doit rappeler à la mère ce qu’elle a promis.

 

« Maman, et mes vingt sous ? »

 

Elle ne me répond pas de suite ; mais, venant à moi tout d’un coup, d’une voix qui n’est plus celle qu’elle avait, espiègle et charmante, en montrant le gros œuf crotté :

 

« Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère ?... »

 

Il y a dans l’accent toute la dignité d’une vaincue qui accepte son sort d’avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne défend pas sa bourse, la voilà ! – Les vingt sous sont sur la table – mais elle prie qu’on lui laisse du temps.

 

Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh ! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu’ils doivent servir à réparer une brèche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise, – et sans me rien dire, en ayant l’air plutôt de mendier un pardon, vous joignez mon capital au vôtre, vous m’intéressez dans les affaires, vous me faites l’associé de la maison ! Merci !

 

Et elle s’entend en affaires, ma mère ; elle sait comment on fait rapporter à l’argent ; car elle m’a raconté, bien souvent, qu’à quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.

 

Elle a commencé par acheter un pigeon avec sept sous qu’on lui avait donnés, parce qu’elle avait gardé les oies. Elle a engraissé le pigeon et l’a revendu pour acheter un agneau qui sortait du ventre de la mère.

 

Elle a revendu cet agneau et s’est procuré un veau, toujours du même âge.

 

Dès qu’il y avait dans une écurie, une étable, un chenil, quelque bête en travail, on voyait accourir ma mère qui attendait, curieuse des phénomènes de la nature, avec son argent tout prêt à déposer écus sur bonde, monnaie sous ventre.

 

Je n’ai pas sa force, moi ! J’aurais trois sous, je les entamerais et je ne penserais pas à acheter un lapereau à la mamelle pour gagner avec l’argent un veau au débarqué. 

 

Je crus bien une fois que j’allais avoir quarante sous à refuser au remplaçant et à donner aux chevaux de bois. Il s’agissait encore d’être premier deux ou trois fois avant le bal du proviseur.

 

Je décrochai de nouveau la timbale.

 

J’avais bien fait mes conditions, cette fois. J’avais bien demandé : « Elle sera pour moi ? Je la garderai. » J’avais indiqué que je ne voulais pas joindre cette somme à celle que j’avais déjà dans les affaires. On met cinq francs dans une entreprise, on n’en met pas sept.

 

« Je la garderai ?

 

Tu la garderas. »

 

Ma mère ne manqua pas à sa promesse. On me remit les quarante sous ; je les serrai dans mon gousset ; mais quand je parlai d’aller sur les chevaux de bois, ma mère me rappela le contrat :

 

« Tu m’as dit que tu les garderais ! »

 

Et elle ajouta que, si je m’avisais de changer la pièce, j’aurais affaire à elle. Comme je protestais :

 

« Tu es devenu menteur maintenant ; il ne te manquait plus que ça, mon garçon ! »

 

Je ne pouvais pas le nier ; j’étais écrasé par moi-même. Je m’étais suicidé avec ma propre langue.

 

J’en fus réduit à traîner ces quarante sous comme une plaque d’aveugle.

 

Tous les soirs, ma mère demandait à les voir.

 

Un jour je ne pus les lui montrer !...

 

J’étais allé sur la place Marengo, dans un bazar à treize, tout à treize !

 

J’achetai une paire de bretelles à pattes. Elles étaient rose tendre !

 

À peine eus-je commis cette faute que j’en compris l’étendue. La pièce était entamée : j’avais treize sous de bretelles. Il ne restait que vingt-sept sous ! Qu’allait dire ma mère ? – Perdu pour perdu, je me dis qu’il fallait aller jusqu’au bout.

 

Jouir… – après moi, le déluge !

 

Je commençai par m’enfoncer dans une allée où je me déshabillai pour mettre mes bretelles. Après quelques tentatives inutiles, toujours dérangé et regardé de travers par des gens étonnés de me voir demi-nu sur le pas de leurs portes, je crus plus prudent, quoiqu’un peu moins noble, d’entrer dans un lieu retiré, le premier que je trouverais.

 

Il me restait vingt-sept sous, en sous, – jamais je n’avais eu une si grosse somme à ma disposition. Elle gonflait et crevait mes poches. – Patatras ! les sous roulent à terre, – même ailleurs !

 

C’est horrible.

 

Je n’ai retrouvé qu’un franc deux sous. Je perds la tête…

 

Je m’approche d’un des jeux qui sont installés place Marengo :

 

« Trois balles pour un sou ! On gagne un lapin. »

 

Je prends la carabine, j’épaule et je tire… Je tire les yeux fermés, comme un banquier se brûle la cervelle.

 

« Il a gagné le lapin ! » 

 

C’est un bruit qui monte, la foule me regarde, on me prend pour un Suisse ; quelqu’un dit que, dans ce pays-là, les enfants apprennent à tirer à trois ans et qu’à dix ans il y en a qui cassent des noisettes à vingt pas.

 

« Il faut lui donner le lapin ! »

 

Le marchand n’avait pas l’air de se presser en effet, mais la foule approche, avance et va faire une gibelotte avec l’homme s’il ne donne pas le lapin qui est là et qui broute.

 

Je l’ai, je l’ai ! Je le tiens par les oreilles et je l’emporte.

 

Il faut voir le monde qu’il y a ! Le lapin fait des sauts terribles. Il va m’échapper tout à l’heure.

 

Comme dans toutes les luttes, chaque côté a ses partisans. Les uns tiennent pour le lapin, les autres pour le Suisse – c’est moi, le Suisse – et je sens toute la responsabilité qui pèse sur ma tête. Quelquefois l’animal fait un bond qui épouvante les miens. Je voudrais changer de main, le prendre par la queue de temps en temps. Je n’ose pas devant cette foule.

 

Je n’ai pas le courage de tourner la tête, mais je devine que les rangs se sont grossis.

 

On marque le pas.

 

Je suis en avant, à quelques pas de la colonne, seul comme un prophète ou un chef de bande…

 

On se demande sur la route ce que nous voulons, si c’est une idée religieuse ou une pensée sociale qui me pousse.

 

Si elle est pratique, on verra ; – mais que je laisse là le lapin ! – Est-ce un drapeau ? – Il faut le dire alors.

 

Mes doigts sont crispés, les oreilles vont me rester dans la main. Le lapin fait un suprême effort…

 

Il m’échappe ! Mais il tombe en aveugle dans ma culotte – une culotte de mon père, mal retapée, large du fond, étroite des jambes. – Il y reste.

 

On s’inquiète, on demande…

 

Les foules n’aiment pas qu’on se joue d’elles. On n’escamote pas ainsi son drapeau !

 

« Le La-pin ! Le La-pin ! » sur l’air des Lampions.

 

Des gens se mettent aux fenêtres ; les curieux arrivent.

 

Le lapin est toujours entre chair et étoffe, je le sens.

 

Oh ! si je pouvais fuir ! Je vais essayer. Un passage est là – je l’enfile…

 

On me cherche, mais je connais les coins.

 

Où aller ? – Je tombe sur M. Laurier, l’économe. Je lui ai fait des commissions, j’ai porté des lettres à une dame. J’ai son secret, je suis prêt au chantage. – Il faut qu’il me sauve ! Je lui dis tout.

 

« Tiens, voilà tes quarante sous. Je vais te reconduire et dire que c’est moi qui t’ai gardé, et lâche-moi cette bête ! » 

 

Ma mère croit à notre mensonge.

 

« Bien, bien, M. Laurier, – du moment qu’il était avec vous… Savez-vous ce qu’il y a dans les rues, ce soir ? On dit que les mineurs ont voulu se révolter et ont mis le feu à un couvent. » 

 

Le lendemain.

 

« Mange donc, Jacques, mange ! Tu n’aimes donc plus le lapin maintenant ? »

 

Elle a acheté un lapin, ce matin, à bas prix, parce qu’il est un peu écrasé, et qu’on lui a trouvé des bouts de chemise dans les dents.

 

Où est la peau ?...

 

Je vais à la cuisine.

 

C’est lui !...

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 19:56

 

14
Voyage au pays

 

Jacques ira passer ses vacances au pays.

 

C’est ma mère qui m’annonce cette nouvelle.

 

« Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous t’envoyons chez ton oncle ; tu monteras à cheval, tu pêcheras des truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs pour tes frais de voyage. »

 

La vérité est que mon oncle le curé, qui va sur soixante-dix, a parlé de me faire son héritier, et il demande à m’avoir près de lui pendant les vacances.

 

Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en a touché deux mots à mon père dans une lettre qu’on a oubliée sur la table et que j’ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une somme de… payable à ma majorité : c’est l’idée du testament. 

 

J’ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une gourde.

 

« Il a l’air d’un Anglais. »

 

Ce mot me remplit d’orgueil.

 

Mon père (il me gâte !) m’emmène au café pour lamper le coup de l’étrier.

 

« Allons, bois cela, ça te fera du bien. »

 

J’avale l’eau-de-vie tout d’un trait, ce qui me fait éternuer pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j’avais pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans le ruisseau.

 

« Sois aimable avec ton oncle. »

 

C’est la dernière recommandation de mon père.

 

« Aie bien soin de ta veste neuve. »

 

C’est le cri suprême de ma mère. 

 

En route, fouette, cocher ! 

 

Les adieux ont été simples. Il faut que j’arrive au plus vite chez le grand-oncle.

 

On n’a pas fait de sentiment.

 

Et je n’attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient… 

 

J’ai passé ma nuit à savourer ma joie. J’ai bu, dormi, rêvé, j’ai pris des sirops au buffet, j’ai soulevé les vasistas, je suis descendu aux côtes.

 

À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le café des Messageries.

 

Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne maison, où mademoiselle Balandreau doit m’attendre. On lui a écrit que j’arriverais, sans fixer le jour.

 

Je frappe.

 

Ah ! ce n’est pas long ! La bonne vieille fille m’arrive ébouriffée et émue ! et m’embrasse, m’embrasse – comme jamais ne m’a embrassé ma mère.

 

Elle s’occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las, et que j’aie eu froid…

 

« Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n’est pas possible, ce n’est pas toi ! – Comme tu es grand ! – Toute la nuit en voiture, pauvre petit, – tu dois avoir sommeil. As-tu dormi ?

 

Pas fermé l’œil. »

 

Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son favori n’ait pas fermé l’œil et paraisse si frais, si fort. – C’est un grand garçon qui peut passer les nuits.

 

« Veux-tu te coucher ? – Tiens, couche-toi. – Tu ne veux pas ? – Tu vas prendre une tasse de café au moins ? – Tu sais, comme je t’en donnais en cachette de ta mère, avec du lait. – Tu l’écrémais toujours, – tu disais : “donne-moi la peau”. »

 

Comme elle m’aime !

 

Nous faisons le café ensemble. Elle a l’air d’une sorcière, et moi d’un diablotin ; elle, avec ses coques en l’air, tournant le moulin ; moi, dans les cendres, soufflant le feu…

 

Comme toutes les vieilles filles – qui ont une gourmandise – elle aime son café au lait à l’adoration, – et il est bon, ma foi ! J’en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes chaudes. C’est le même bol que celui où je trempais autrefois mon museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait arriver et que ma mère ne voulait pas qu’on me gâtât en dehors d’elle ; – puis le café au lait, c’est mauvais pour les enfants, « ça donne des glaires ». 

 

« Mais venez donc le voir ! »

 

Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères. Il y a une petite demoiselle dans un coin.

 

« Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet ? »

 

Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui m’égratignait – j’en ai encore la marque, – elle était méchante comme la gale ; c’est elle qui est là avec une belle natte retenue par un peigne d’écaille, un nœud bleu au corsage, une petite fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les joues et la lèvre ?

 

« Embrassez-vous donc ! »

 

Je n’ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop !

 

Je suis rouge, elle l’est bien un peu aussi ! Nous avions joué au petit mari et à la petite femme, dans le temps ; nous avions fait la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite d’une scène de jalousie.

 

Je m’en souviens, elle ne l’a peut-être pas oublié.

 

« Ma malle est aux messageries. »

 

Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j’irai avec un petit voisin la chercher.

 

« C’est bien lourd pour toi », dit mademoiselle Balandreau.

 

Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre pour un monsieur.

 

Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux et a cherché partout un rognon.

 

J’ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec le même étonnement ; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer, que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au collectionneur ; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut s’accrocher à ce rognon.

 

Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c’est que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l’appelle.

 

J’emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne, retourne et la regarde comme on mire un œuf. Il me reconduit et me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.

 

« C’est pour toi, fait-il.

 

Pas pour mes parents ? ai-je dit tout bouleversé.

 

Pour toi, pour t’amuser en vacances. » 

 

Je viens de faire le tour de la ville, j’ai longé la rivière, j’ai cherché des endroits déserts, j’avais besoin d’être seul.

 

À la tête d’une fortune ! – Si jeune, à mon âge, sans que j’aie besoin d’en rendre compte à mes parents, avec le droit d’en disposer comme je l’entendrai, de faire des folies ou d’économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par les fenêtres !

 

Il y a peut-être un crime là-dessous.

 

Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une bonne figure, – même l’air un peu bête ; – j’ai entendu dire que les criminels n’ont jamais l’air bête. M. Buzon a une situation à l’abri du soupçon. 

 

Cependant ! – Je ne sais pas, moi, si je dois garder l’argent de ce monsieur !... Oh ! j’ai eu tort. Je suis un petit mendiant. 

 

« Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t’en prie ! tu diras que je l’ai pris sans savoir… »

 

Et je n’ai pas de cesse que je ne l’aie entraînée par sa robe jusque devant la porte du monsieur « au rognon ».

 

Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.

 

Quand elle sort, elle me dit : « C’est fait », et elle m’embrasse en se frottant le nez plusieurs fois.

 

« Mais tu pleures !

 

Cher petit ! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en s’essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre la pièce. Je lui ai dit qu’il le fallait. Je pleure. Est-ce que je pleure ?... C’est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit ! Déjà si fier… »

 

Elle s’éponge le nez et les cils.

 

Moi, j’ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m’en allant ; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs. 

 

À cheval !

 

Mon oncle m’attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus pour la foire doivent repartir en bande ; ils m’emmèneront. L’un d’eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons en caravane à Chaudeyrolles.

 

Le rendez-vous est chez Marcelin.

 

Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les grillades de cochon.

 

Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en sueur qui avance, comme une buée, de l’écurie. Dans la salle où l’on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la grillade, et qui mord les feuilles de persil.

 

Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.

 

C’est vigoureux à respirer, et c’est plein de montant, plein de bruit, plein de vie.

 

On dit des bêtises en patois, et l’on se verse le vin à rasades.

 

Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table, et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir : quelques-uns ont une histoire qu’on raconte. – Il y a après le bout de la peau d’huissier.

 

Anyn !... Il faut partir.

 

Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l’on apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors, j’ai encore cela dans l’oreille, avec le nom de Baptiste, le garçon d’écurie.

 

Je suis trop petit : on me plante et on raccourcit les courroies.

 

Encore, encore ! J’ai les jambes si courtes. M’y voilà ! On me met rênes en mains.

 

« Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois ?

 

Non.

 

Ça ne fait rien. As pas peur ! »

 

Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On s’occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve assez au courant pour me laisser seul. J’en suis si fier !

 

 

CHAUDEYROLLES

 

Je suis arrivé bien moulu et bien écorché, mais j’ai fait celui qui n’est pas fatigué.

 

 

Les premiers moments ont été tristes. 

 

Le cimetière est près de l’église, et il n’y a pas d’enfants pour jouer avec moi ; il souffle un vent dur qui rase la terre avec colère, parce qu’il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos décharné d’un éléphant.

 

C’est vide, vide, avec seulement des bœufs couchés, ou des chevaux plantés debout dans les prairies !

 

Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s’il y avait eu du sang ; l’herbe est sombre.

 

Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau.

 

J’ouvre la bouche toute grande pour le boire, j’écarte ma chemise pour qu’il me batte la poitrine.

 

Est-ce drôle ? Je me sens, quand il m’a baigné, le regard si pur et la tête si claire !...

 

C’est que je sors du pays du charbon avec ses usines aux pieds sales, ses fourneaux au dos triste, les rouleaux de fumée, la crasse des mines, un horizon à couper au couteau, à nettoyer à coups de balai…

 

Ici le ciel est clair, et s’il monte un peu de fumée, c’est une gaieté dans l’espace, – elle monte, comme un encens, du feu de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins…

 

Il y a le vivier, où toute l’eau de la montagne court en moussant, et si froide qu’elle brûle les doigts. Quelques poissons s’y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu’ils ne passent. Et je dépense des quarts d’heure à voir bouillonner cette eau, à l’écouter venir, à la regarder s’en aller, en s’écartant comme une jupe blanche sur les pierres !

 

La rivière est pleine de truites. J’y suis entré une fois jusqu’aux cuisses ; j’ai cru que j’avais les jambes coupées avec une scie de glace. C’est ma joie maintenant d’éprouver ce premier frisson. Puis j’enfonce mes mains dans tous les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts ; mais le père Regis est là, qui sait les prendre et les jette sur l’herbe, où elles ont l’air de lames d’argent avec des piqûres d’or et de petites taches de sang. 

 

Mon oncle a une vache dans son écurie ; c’est moi qui coupe son herbe à coups de faux. Comme elle siffle dans le gras du pré, cette faux, quand j’en ai aiguisé le fil contre la pierre bleue trempée dans l’eau fraîche !

 

Quelquefois je sabre un nid ou un nœud de couleuvres.

 

Je porte moi-même le fourrage à la bête, et elle me salue de la tête quand elle entend mon pas. C’est moi qui vais la conduire dans le pâturage et qui la ramène le soir. Les bonnes gens du pays me parlent comme à un personnage, et les petits bergers m’aiment comme un camarade.

 

Je suis heureux !

 

Si je restais, si je me faisais paysan ?

 

J’en parle à mon oncle, un soir qu’il avait fait servir le dîner sous le manteau de la cheminée, et qu’il avait bu de son vin pelure d’oignon.

 

« Plus tard, quand je serai mort. Tu pourras acheter un domaine, mais tu ne voudrais pas être valet de ferme ? »

 

Je n’en sais trop rien. 

 

Quand il pleut et qu’il n’y a pas moyen de pêcher ni d’aller chercher des groseilles sauvages là-bas, au pied de la montagne, entre les pierres galeuses, – ou bien quand le soleil brûle comme une plaque de tôle bleuie au feu et grille le pays sans ombre, – ces jours-là, je m’enferme dans la bibliothèque de mon oncle et je lis, je lis. Il y a la biographie des hommes illustres de l’abbé de Feller. Je cours aux passages qui parlent de Napoléon, et je fais tout éveillé des rêves pleins de Sainte-Hélène. Je regarde par la fenêtre la campagne déserte, l’horizon vide, et je cherche Hudson Lowe. Si je le tenais ! 

 

Mon oncle attend les curés du voisinage pour la conférence.

 

Ils viennent. Je les entends à table qui disent du mal du vicaire de Saint-Parlier, du curé de Solignac ; ils ne paraissent pas plus penser au bon Dieu qu’à l’an quarante !

 

Mon oncle se mêle peu aux conversations. Son âge l’en dispense ; il se fait même plus vieux qu’il n’est, contrefait le sourd et presque l’aveugle ; mais le vin a délié la langue des autres. Un gros, qui a l’air ivrogne, fait sauter les boutons de sa robe crasseuse tachée de vin et dérange son rabat jaune de café. Un maigre, à tête de serpent, ne boit que de l’eau ; mais il jette de côté et d’autre des regards qui me font peur. J’ai vu au théâtre de Saint-Étienne, une fois, le traître qui servait du poison dans les verres ; il a cet air-là.

 

Les autres mangent, boivent comme des goinfres, et quand ils ont une prière à dire, ils ont encore la bouche pleine.

 

On voit leur culotte sous leur robe sale.

 

Le crasseux, le gros, se tourne de mon côté.

 

« C’est votre neveu, monsieur le curé ? Il a bon appétit au moins, ce gaillard-là ; est-il râblé ! »

 

Et il me passe la main sur le dos, ce qui me dégoûte et me gêne. 

 

« Et Maclou, le protestant, qu’est-ce que vous en faites ? dit une voix.

 

Il est maintenant au lac de Saint-Front.

 

Avec le tas ! C’est là qu’ils ont fait leur nid.

 

Nid de vipères », siffle la têtede serpent.

 

Il y a donc des protestants ! J’ai lu ce qu’on en dit dans la bibliothèque de Chaudeyrolles, et les protestants qu’on a brûlés, qu’on envoie en enfer, me semblent une race de damnés.

 

Je vais un jour jusqu’au lac Saint-Front, tout seul. C’est un grand voyage. Je pense tout le long du chemin à la Saint-Barthélemy, et je vois des croix rouges sur le ciel bleu.

 

Voici le lac avec une ou deux barques dans les roseaux, des cabanes perdues dans des champs tout autour.

 

On m’a dit d’aller vers la hutte à gauche, chez Jean Robanès ; je n’ai qu’à dire que je suis le neveu du curé, on m’offrira du lait et on me montrera les protestants.

 

On m’accueille bien ; « et quant aux protestants, me dit l’homme, il y en a un qui est justement là-bas, debout dans le sillon. »

 

Il a l’air dur et triste, – maigre, jaune, le menton pointu, – et raide comme une épée.

 

Est-ce que les gendarmes ne le surveillent pas ? Lui parle-t-on ? A-t-il un boulet ? Je me rappelle bien que l’on punit tous les impies dans la Bible, et les livres de la bibliothèque les appellent des scélérats ! J’en touche un mot à mon oncle, le soir ; il me répond mal, et je commence à croire qu’il en est des protestants infâmes comme des bêtes qui parlent dans La Fontaine. Des farces tout ça ! 

 

Il faut partir.

 

Mon oncle a une tournée à faire, et je dois d’ailleurs bientôt rentrer à Saint-Étienne pour le collège.

 

Nous partons par le chemin que j’ai pris pour venir, mais j’ai cette fois un cheval doux, on m’a caleçonné, ouaté, et je me suis suifé d’avance. D’ailleurs, j’ai monté à cheval depuis un mois, je suis aguerri, et je trouve une joie bien vive à me retourner sur la selle pour dire adieu au paysage. Je donne un coup de talon pour avoir un temps de galop, je flatte la bête comme un vieil ami…

 

Mon oncle me quitte à la Croix de la Mission. Il me parle avec bonté.

 

« Travaille bien, dit-il.

 

Vous écrirez à papa de me faire revenir l’année prochaine.

 

Ton père ! ce n’est pas ton père qui t’empêchera, mais peut-être ta mère ; je ne suis pas bien avec ta mère, vois-tu ! »

 

Je le sais. Dans les premiers jours de mon arrivée, j’ai entendu la servante parler dans la chambre.

 

« C’est le fils de madame Vingtras ?

 

Oui.

 

Celle qui disait tant de mal de vous ?

 

C’est fini maintenant, je lui ai pardonné, – et j’aime cet enfant. » 

 

Il n’était pas beau, mon oncle, il avait les yeux petits, le nez gros, des poils un peu partout, mais il était bon.

 

Je savais qu’il sentait que j’étais malheureux chez nous et qu’en le quittant je perdais de la liberté et du bonheur. Il était aussi triste que moi. 

 

« Adieu, me dit-il en m’embrassant et en me donnant une poignée de main qui me fit encore plus de plaisir que son embrassade. Tu trouveras quelque chose au fond de ta valise, n’en dis rien à ta mère. »

 

Il me tendit encore ses vieux doigts gris, fit un mouvement de tête et partit.

 

Oh ! s’il eût été mon père, cet oncle au bon cœur !

 

Mais les prêtres ne peuvent être les pères de personne, il paraît : pourquoi donc ?

 

J’avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant mon arrivée, une lettre qu’elle a montrée à tout le monde.

 

« Comme il écrit bien ! voyez ces majuscules ! »

 

Elle m’a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa chambre. C’est grand comme une carafe, mais j’ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf ! Je fais des gestes de célibataire, je range des papiers, je fredonne… 

 

Qu’y a-t-il dans ma valise, dont m’a parlé mon oncle ?

 

Dix francs !

 

Je puis les accepter de lui…

 

Me voilà riche tout d’un coup. 

 

Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d’être libre ; je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue ; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur particulier qui marche devant moi et que j’imite un peu.

 

Il n’y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, personne, rien !

 

Il y a le tambour de ville qui s’arrête au coin du carrefour et amasse les gens ; il y a les officiers à épaulettes d’or que je frôle ; j’ai le droit d’aller à tous les rassemblements.

 

Je me fais cirer mes souliers tous les matins par Moustache. Ah ! mais !

 

Il m’a fallu seulement un mois de vacances avec la vache à conduire, les courses dans les champs, les promenades seul, pour m’ouvrir les idées et le cœur !

 

 

Nous allons le soir au café ; on est trois ou quatre anciens camarades ; on joue sa demi-tasse, son petit verre et l’on fait brûler son eau-de-vie ! Cette fumée, cette odeur d’alcool, le bruit des billes, le saut des bouchons, les gros rires, tout cela double mes sens et il me semble qu’il m’est poussé des moustaches et que je soulèverais le billard !

 

On va en sortant au Fer-à-Cheval faire un tour – comme des rentiers ! – On s’arrête en rond aux moments intéressants, je marche quelquefois à reculons devant la bande.

 

Puis l’âge reprend le dessus.

 

« C’est toi qui l’es ! Sauterais-tu ce banc à pieds joints ? Lèverais-tu cette pierre à bras tendu ?

 

Je parie que je renverse Michelon. »

 

Je ne sais si je suis le plus fort, mais on le croit, tant j’y mets de volonté ! J’aurais préféré vomir le sang par la bouche que lâcher la pierre ou demander grâce à Michelon.

 

Je suis mon maître ; je fais ce que je veux et même je suis un peu le chef, celui qu’on écoute et qui a dit l’autre jour, quand un voyou nous a jeté une pierre : « Ne bougez pas, vous autres ! » – J’ai attrapé le voyou et je l’ai ramené en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande. – « Demande pardon ! » Il était plus grand que moi. 

 

Nous avons fait une partie de bateau : personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah ! nous nous sommes bien amusés ! 

 

On m’avait voulu nommer capitaine.

 

« Des blagues ! nommez Michelon ; moi, je me couche. »

 

Et je me suis étendu dans le bateau, regardant le soleil qui me faisait cligner les yeux, et trempant mes mains dans l’eau bleue… 

 

Un oncle de je ne sais quelle branche court après moi dans le Martouret et ne prend que le temps d’aller avertir mademoiselle Balandreau qu’il m’emmène dans sa carriole voir sa famille ; il me renverra après-demain.

 

« Filons, mon neveu. Hue ! la Grise. »

 

C’est moi qui tiens les rênes en passant dans le faubourg. J’envoie de temps en temps un coup de fouet inutile et j’ai l’air de jurer en frappant avec le manche : « Ah ! carcan ! »

 

Nous nous arrêtons au Cheval-Blanc pour le picotin à la Grise. Je saute de la carriole comme un clown et je donne un clic-clac en l’air comme un maquignon.

 

L’oncle de je ne sais quelle branche est fier comme tout.

 

« C’est mon neveu ! » dit-il à tout le monde dans l’hôtel.

 

Nous dînons les coudes sur la table, il me raconte (tout en mangeant des œufs au vin, puis des œufs au lard, pour finir par une salade aux œufs durs), il me raconte l’histoire de sa branche. Il a épousé ci, ça, il est issu de germain, etc.

 

« Tu verras tes cousines, elles sont jolies. » 

 

Oui, elles le sont, et comme elles ont l’air déluré, mâtin !

 

C’est moi qui suis la fille, je redeviens gauche, je me sens bête. Elles parlent très bien français pour des paysannes. Elles ont été à l’école au bourg voisin.

 

« Un verre de vin ! me disent-elles.

 

Oui, un verre de vin. »

 

Je n’en accepte que pour trinquer dans les cabarets ou dans les auberges, parce que c’est gai les verres qui se choquent, comme je ne prends de cognac que pour faire des brûlots : c’est joli les flammes bleues. Mais, ma foi, je me trouve dépassé tout d’un coup par ces cousines à l’air hardi, à la voix tintante, et je vais boire – boire du bleu et du courage.

 

« À votre santé ! » font-elles après avoir versé une goutte, une toute petite goutte au fond de leurs verres.

 

Elles ont rempli le mien jusqu’au bord.

 

Je crois que je suis un peu gris. – Gare à vous ! cousines.

 

C’est qu’en effet j’ai un toupet du diable, une audace d’enfer !

 

 

Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger ! et j’y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.

 

Voilà comme je suis, moi !

 

Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons !

 

Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre ; elles s’appuient et s’accrochent, et nous allons dégringoler ! Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l’équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.

 

Comme il fait beau ! un soleil d’or ! de larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui roulent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrière ces groseilliers, met une musique monotone dans l’air… 

 

« Qu’est-ce que vous faites donc là-bas ? » crie une voix du seuil de la maison.

 

Ce que nous faisons ?... Nous sommes heureux, heureux comme je ne l’ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J’enfonce jusqu’aux chevilles dans les fleurs et je viens d’embrasser deux joues qui sentaient la fraise. 

 

Il faut rentrer, on nous appelle ! Nous revenons comme des gens sages, et ces demoiselles m’ont pris chacune par un bras ; elles s’appuient un peu en croisant les mains et me secouant le coude, chaque fois qu’elles veulent m’apprendre quelque chose, ou me demander ce que je sais.

 

On me gronde déjà, remarquez ! On prétend que je ne réponds pas ou que je réponds mal. « On ne me dira plus rien si je me moque comme ça… Voulez-vous bien ! »

 

On me donne des tapes, on me fait des reproches.

 

C’est que j’ai adopté un système pour être à l’aise : je les embrasse quand elles me posent une question que je trouve trop difficile.

 

Ah ! que j’ai bien fait de boire du vin !

 

Elles veulent me rouler.

 

« Vous savez la géographie ?

 

Pas trop.

 

Vous savez bien quel est le chef-lieu de… »

 

Je l’ignore absolument, et, pour m’en tirer, j’embrasse, j’embrasse ; j’en perds mon assurance, malgré le verre de gros bleu, et si elles ne faisaient pas des petites mines pour se cacher, elles me verraient rougir comme une pivoine. 

 

Nous arrivons à table. Il est midi. Les sabots des garçons de ferme battent l’heure du dîner dans la cour, et tout le monde rentre, même les poules, qui viennent attendre leur grain et se pressent contre la porte. Un poussin estropié se dépêche en tirant la patte ; les abords de la maison sont vides, je vois dans les champs les charrues s’arrêter et les laboureurs s’asseoir pour manger la soupe que vient d’apporter la servante dans son tablier vert.

 

C’est le grand calme de midi et son grand silence. 

 

À notre table (on a servi le dîner à part pour le neveu), il y a une nappe blanche, des fruits dressés dans des soucoupes et une branche d’églantier, qui est là toute frissonnante dans l’eau, fraîche comme un panache vert avec des grelots rouges.

 

Il vient je ne sais quelle odeur de sureau. – Ah ! j’ai le cœur qui s’en va, tant cette odeur est douce ! 

 

Après le dîner.

 

« Si nous partions faire un tour en carriole avec notre cousin ?

 

La Grise est trop fatiguée, dit le père.

 

C’est vrai. Où irons-nous alors ? »

 

J’offre d’aller du côté des sureaux, et nous voilà, au bout d’un moment, occupés à vider la moelle de ces sureaux et à faire des sifflets luisants comme des cuivres ; la cousine Marguerite se coupe le doigt et laisse tomber de grosses gouttes de sang sur le blanc des feuilles.

 

On arrache une herbe pour la panser, et l’on va loin des vilains arbres qui sont cause qu’on s’est coupé.

 

On va vers la mare où les canards barbotent, on va dans la grange où les fléaux s’arrêtent quand les demoiselles et le cousin entrent ! Puis ils repartent décrivant un grand cercle, et battent en mesure les gerbes sur le plancher sonore. J’en attrape un pour essayer ; je sens tourner le battant qui part comme une fronde, et qui revient comme un marteau, qui prend de l’air et fait du vent… S’il touchait une tête, il la casserait comme du verre.

 

Au fond du clos, il y a un trou plein d’eau et de branches mortes, avec de petites grenouilles vertes qui luisent au soleil ; je fais une ligne avec un bâton que je ramasse à terre, un bout de ficelle que je trouve dans mes poches, et une épingle que fournit Marguerite. Sa sœur donne un morceau de ruban écarlate, et la pêche commence.

 

Quels cris quand la première rainette mord ! Mais il faut l’arracher de l’hameçon, personne n’ose, la grenouille s’échappe et les jeunes filles s’enfuient. 

 

Je les suis ! Nous passons une journée délicieuse à battre les champs, à entrer jusqu’aux genoux dans la rivière ! Je cours après elles en sautant sur les pierres, que polit le courant.

 

À un moment, le pied me glisse et je tombe dans l’eau.

 

Je sors ruisselant, et je m’en vais, le pantalon tout collé et pesant, m’étendre au soleil. Je fume comme une soupe.

 

« Si nous le tordions ? » dit une cousine, en faisant un geste de lessive.

 

Elles vont de leur côté, derrière une pierre qui les cache mal, ôter leurs bas ; elles ont les jambes trempées, quoi qu’elles en disent… et si blanches !

 

Enfin nous voilà séchés, et nous repartons joyeux.

 

Nous avons les yeux clairs, la peau brillante. Nous prenons des chemins bordés de mûres, et pleins de petites prunes violettes qui sont aigres comme du vinaigre, et que nous mangeons à poignées, – j’avale les noyaux pour faire l’homme.

 

On se fâche, on se perd ! mais on se retrouve toujours bras dessus, bras dessous, raccommodés et curieux : moi, racontant ce que je fais à Saint-Étienne, les farces de collège ; elles, disant des gaietés de pension, ceci, cela, et finissant par crier :

 

« Laquelle aimez-vous le mieux de nous deux ?

 

Laquelle aimes-tu mieux ? » dit carrément Marguerite, qui jette le vouspar-dessus les moulins et se plante devant moi.

 

Ne sachant que répondre, je les embrasse toutes deux. On me fouette la figure avec une fleur et l’on s’écarte pour me bombarder de prunes violettes. 

 

Le soir nous trouve un peu las, et nous causons sur la pierre usée devant la maison, comme de petits vieux à la porte d’une auberge.

 

Ah ! c’est Marguerite que je préfère décidément ! Elle me prend la main toujours à la fin de ses phrases, elle me dit, ébouriffant ma crinière de ses doigts : « Rejette donc tes cheveux en arrière, tu n’es pas beau comme ça ! »

 

On me conduit à ma chambre qui est près du grenier, – le grenier où l’on a, l’hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes, avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavandes. Il en est resté une odeur et je laisse la porte ouverte pour qu’elle entre chez moi, – encore un chez moi d’un soir !

 

Je me mets à la fenêtre et regarde au loin s’éteindre les hameaux. Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter. Il y a le coucou qui fait hou-hou ! dans les arbres du grand bois, et les grenouilles qui font croa-croa dans les herbages du marais.

 

J’écoute et finis par ne rien entendre.

 

Le coq me réveille en sursaut, je m’étais endormi le front dans mes mains et je me déshabille avec un frisson, pour dormir d’un sommeil sans rêve, étourdi de parfums, écrasé de bonheur.

 

Deux jours comme cela, – avec des disputes et des raccommodailles près des buissons, dans les fleurs, dans le foin ; le grand jeu du fléau, le chant doux des rivières et l’odeur du sureau ! 

 

Il faut partir ! 

 

« Tu m’écriras, soupire Marguerite, me disant adieu. Tiens tu garderas ce petit bouquet comme souvenir. Bonsoir !... »

 

Elle me donne son front à embrasser, rien que son front. Ces deux jours-ci, elle se laissait embrasser sur les lèvres ; elle a l’air toute sérieuse, et je la vois de loin, debout, qui agite son mouchoir, comme font les châtelaines dans les livres, quand leur fiancé s’en va ; je tâte le bouquet qu’elle a fourré dans ma poitrine et je me pique le doigt à ses épines. J’ai sucé ce doigt-là.

 

Nous le retrouverons, ce bouquet, avec des larmes dans les fleurs sèches…

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 19:50
15 Projets d’évasion   J’entre en quatrième. Professeur Turfin.   Il a été reçu le second à l’agrégation ; il est le neveu d’un chef de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues, il a la lèvre d’en bas grosse et humide, des yeux bleus de faïence, des cheveux longs et plats.   Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres, maltraite les boursiers et se moque des mal vêtus.   Il fait rire les autres à mes dépens ; je crois qu’il veut faire rire de ma mère aussi.   Je le hais…    On m’accorde des faveurs en ma qualité de fils de professeur.   Externe, je suis puni comme un interne. Toujours en retenue. Je ne rentre presque jamais à la maison. On m’apporte du réfectoire un morceau de pain sec.   « De cette façon, on lui donne à déjeuner pour rien ; je sauve encore une ratatouille à la mère Vingtras. »   C’est Turfin qui parle ainsi à quelque collègue qui sourit ; il le dit assez loin de moi à demi-voix, mais il veut, je crois, que je l’entende.   Je me contente d’enfoncer mes mains dans mes poches, et j’ai l’air de rire ! Je pleure. Que de sanglots j’ai étouffés pendant qu’on ne me voyait pas !     Je ne suis plus qu’une bête à pensums !   Des lignes, des lignes ! – des arrêts et des retenues, du cachot !   Je préfère le cachot à la retenue.   Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout seul.   Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne vers le soir et je fais mon pensum.   On me renvoie à neuf heures à la maison.   Le cachot ne m’épouvante pas ; même j’éprouve un petit orgueil à revenir le soir par les cours désertes, en rencontrant au passage quelques élèves qui me regardent comme un révolté !   Nous nous croisons souvent avec Malatesta, qui sort d’un autre cachot. C’est le chef des chahuteurs dans l’étude des grands.   Il va entrer en élémentaires.   C’est lui qui doit être reçu à Saint-Cyr l’an prochain. C’est le champion de Saint-Étienne ; on ne le renverrait pas pour un empire.   Il porte un képi à galons d’or et il prend des leçons d’armes.   Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit : « Salut, Vingtras ! » Salut, comme en latin, « Vingtras », comme à un homme.    C’est la retenue qui m’ennuie le plus.   J’y gobe encore des pensums. – Je suis si maladroit ! – C’est mon encrier que je renverse, c’est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s’envolent, mon pupitre que je démanche.   « Vingtras, cent lignes ! »   Patatras ! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage d’enfer !   « Cent lignes de plus.   – M’sieu !   – Vous répliquez ? Cinq pages de grammaire grecque. »   Encore ! Toujours !   Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là !   C’est à peine si je vois le soleil !   Le dimanche, comme les autres jours, j’arrive pour la grande retenue, de deux à six, dans cette salle vraiment lugubre ce jour-là, à cause du silence écrasant, du bruit mélancolique que fait un soulier qui passe, une porte qui tombe, un fredon solitaire, un cri de marchand bien loin, bien loin !   Nous sommes là une vingtaine.   Une plume grince, quelqu’un tousse, le pion fait deux ou trois tours en regardant le ciel à travers les croisées.   « M’sieu… sortir ! »   Il fait oui de la tête, et sous prétexte d’aller là-bas, je traîne un peu dans les longs corridors, je fourre le nez dans des salles vides, je jette par une fenêtre une bille, j’envoie une boulette de pain à un moineau, je lorgne l’infirmière et je tâche d’aller chiper des fruits au réfectoire, puis je reviens à cloche-pied, dans l’étude.   Je me replonge la tête dans ce qui me reste de papier, que je barbouille avec ce qui me reste d’encre, je pense à tout autre chose qu’à ce que j’écris – et il se trouve qu’il y a quelquefois dans mes pensums des « Turfin pignouf. Turfin crétin. »    Mardi matin.   C’était composition en version latine.   Je cherchais un mot, dans un dictionnaire tout petit que mon père m’a donné à la place de Quicherat.   Turfin croit que c’est une traduction.   Il s’avance et me demande le livre que je cachais tout à l’heure.   Je lui montre le petit dictionnaire.   « Ce n’est pas celui-là.   – Si, m’sieu !   – Vous copiez votre version.   – Ce n’est pas vrai ! »   Je n’ai pas fini le mot qu’il me soufflette.   Mon père et mère me battent, mais eux seuls dans le monde ont le droit de me frapper. Celui-là me bat parce qu’il déteste les pauvres.   Il me bat pour indiquer qu’il est l’ami du sous-préfet, qu’il a été reçu second à l’agrégation.   Oh ! si mes parents étaient comme d’autres, comme ceux de Destrême qui sont venus se plaindre parce qu’un des maîtres avait donné une petite claque à leur fils !   Mais mon père, au lieu de se fâcher contre Turfin, s’est tourné contre moi, parce que Turfin est son collègue, parce que Turfin est influent dans le lycée, parce qu’il pense avec raison que quelques coups de plus ou de moins ne feront pas grand-chose sur ma caboche. Non, mais ils font marque dans mon cœur.   J’ai eu un mouvement de colère sourd contre mon père.   Je n’y puis plus tenir ; il faut que je m’échappe de la maison et du collège.    Où irai-je ? – À Toulon.   Je m’embarquerai comme mousse sur un navire et je ferai le tour du monde.   Si l’on me donne des coups de pied ou des coups de corde, ce sera un étranger qui me les donnera. Si l’on me bat trop fort, je m’enfuirai à la nage dans quelque île déserte, où l’on n’aura pas de leçon à apprendre ni du grec à traduire.   Il y a encore une consolation, même si l’on est attaché au grand mât ou enchaîné à fond de cale ; il y a l’espérance d’arriver à être officier à son tour, et l’on a le droit de souffleter le capitaine.   Turfin, lui, peut me tourmenter tant qu’il voudra, sans que je puisse me venger.   Mon père peut me faire pleurer et saigner pendant toute ma jeunesse ; je lui dois l’obéissance et le respect.   Les règles de la vie de famille lui donnent droit de vie et de mort sur moi.   Je suis un mauvais sujet, après tout !   On mérite d’avoir la tête cognée et les côtes cassées, quand, au lieu d’apprendre les verbes grecs, on regarde passer les nuages ou voler les mouches.   On est un fainéant et un drôle, quand on veut être cordonnier, vivre dans la poix et la colle, tirer le fil, manier le tranchet, au lieu de rêver une toge de professeur, avec une toque et de l’hermine.   On est un insolent vis-à-vis de son père, quand on pense qu’avec la toge on est pauvre, qu’avec le tablier de cuir on est libre !   C’est moi qui ai tort, il a raison de me battre.   Je le déshonore avec mes goûts vulgaires, mes instincts d’apprenti, mes manies d’ouvrier.   Mes parents m’ont donné de l’éducation et je n’en veux plus !   Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu’avec les agrégés ; et j’ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que M. Beliben !...   « Fort comme il est, et si fainéant ! » disent-ils toujours. C’est justement parce que je suis fort que je m’ennuie dans ces classes et ces études où l’on me garde tout le jour. Les jambes me démangent, la nuque me fait mal.   Je suis gai de nature ; j’aime à rire et j’ai la rate qui va en éclater quelquefois ! Quand je peux échapper aux pensums, éviter le séquestre, être loin du pion ou du professeur, je saute comme un gros chien, j’ai des gaietés de nègre.   Être nègre !   Oh ! comme j’ai désiré longtemps être nègre !   D’abord, les négresses aiment leurs petits. – J’aurais eu une mère aimante.   Puis quand la journée est finie, ils font des paniers pour s’amuser, ils tressent des lianes, cisèlent du coco, et ils dansent en rond !   Zizi, bamboula ! Dansez, Canada !   Ah ! oui ! j’aurais bien voulu être nègre. Je ne le suis pas, je n’ai pas de veine !   Faute de cela, je me ferai matelot.   Tout le monde s’en trouvera bien.   « Je les fais périr de chagrin ? » ils me l’ont assez dit, n’est-ce pas ?   Ils vont revivre, ressusciter.   Je leur laisse ma part de haricots, ma tranche de pain ; mais ils devront finir le gigot !   Finir le gigot ?   Je suis une triste nature décidément ! Je ne songe pas seulement au plaisir d’échapper à ce gigot ; mais, dévoré d’une idée de vengeance, je me dis, comme un petit jésuite, que c’est eux qui auront à le manger, rôti, revenu, en vinaigrette, à la sauce noire, en émincés et en boulettes, – comme je faisais.    Je vais plus loin, hypocrite que je suis !   Je me dis qu’il faut m’exercer, me tâter, m’endurcir, et je cherche tous les prétextes possibles pour qu’on me rosse.   J’en verrai de dures sur le navire. Il faut que je me rompe d’avance, ou plutôt qu’on me rompe au métier ; et me voilà pendant des semaines disant que j’ai cassé des écuelles, perdu des bouteilles d’encre, mangé tout le papier ! – Il faut dire que je mange toujours du papier et que je bois toujours de l’encre, je ne peux pas m’en empêcher.   Mon père ne se doute de rien et se laisse prendre au piège, le malheureux !...   Je lui use trois règles et une paire de bottes en quinze jours, il me casse les règles sur les doigts et m’enfonce ses bottes dans les reins.   Je lui coûte les yeux de la tête, je le ruine, cet homme !   Je pense qu’il me pardonnera plus tard en faveur de l’intention ; et d’ailleurs il me semble que cela ne l’ennuie pas trop.   Un peu fatigué seulement quand il m’a rossé trop longtemps, – il a chaud !   Je me traîne alors jusqu’à la fenêtre, et je la ferme pour qu’il n’attrape pas de courants d’air.   La nuit, je me couche dans une malle, – en chemise.   Je me couche en chemise ! Dieu puissant ! favorise Cette sainte entreprise !   Partirai-je seul ?   C’est bien ennuyeux ! Et puis à plusieurs on peut s’emparer d’un navire, faire le corsaire, au besoin mener les révoltes, et quand on est fatigué, fonder une colonie.   Qui entraînerai-je dans cette expédition ?   Malatesta est justement parti d’hier.   Sa mère est tout d’un coup tombée malade, et il est allé la voir.   Il adore sa mère, une mauvaise mère, cependant !   Elle lui envoie toujours des pastèques, des dattes et des oranges ; elle lui fait passer de l’argent en cachette du proviseur.   « Elle est donc bien riche, ta mère ? lui demandai-je un jour.   – Non, mais elle est si bonne !   – Tu l’aimes bien !   – Si je l’aime ! »   Il me dit cela avec une petite larme dans les yeux.   Lui qui doit être soldat !   Avoir une si mauvaise mère et l’aimer tant ! Une mère qui le console quand il est puni, qui mange peut-être moins de pain pour que son enfant ait plus d’oranges !   « Que fait-elle, ta mère ?   – Elle est charcutière à Modène. »   Et il n’a pas l’air de rougir !   Charcutière ! Tout s’explique. C’est une femme du commun.   Ma mère n’aurait jamais été charcutière. Jamais !    Ah ! elle est fière, ma mère, il faut lui accorder ça.   Si ce n’avait pas été pour elle, c’eût été pour son fils qu’elle n’eût pas voulu vendre du jambon.   Elle préférait crever la misère, conseiller à mon père d’être lâche !...   Elle préférait vivre d’une vie sourde, bête et vile ; mais elle était la femme d’un fonctionnaire, une dame, et son enfant dirait un jour :   « Mon père était dans l’Université. »   Ah ! cela me fera une belle jambe, et on a l’air de les estimer drôlement, ces messieurs de l’université !   Si elle entendait ce que j’entends, moi, non pas seulement ce que les élèves marmottent – ce n’est rien – mais ce que les parents disent, elle verrait ce qu’on pense des professeurs ! si elle savait comme ils sont méprisés par les chefs même : le proviseur, l’inspecteur, le censeur, qui, quand une mère riche se plaint, répondent :   « N’ayez peur : je lui laverai la tête ! »   Du petit cabinet où l’on m’enferme d’habitude avant de me mener au cachot, je puis saisir ce qu’on dit dans le salon du proviseur, et je n’ai pas manqué d’appliquer mes oreilles contre le mur, chaque fois que j’ai pu.   Un jour, un des maîtres est venu se plaindre qu’un domestique l’avait insulté. Le proviseur n’a fait ni une ni deux : il appelle le pion Souillard, qui lui sert de secrétaire : « M. Souillard, il y a M. Pichon qui se plaint de ce que Jean lui ait parlé insolemment devant les élèves ; – il faut que l’un des deux file. Je tiens à Jean ; il nettoie bien les lieux. M. Pichon est un imbécile qui n’a pas de protections, qui achète cent francs de bouquins pour faire son livre d’étymologie et qui porte des habits qui nous déshonorent.   « Écrivez en marge à son dossier :   « “PICHON. Se commet avec les domestiques – a des habitudes de saleté – sait ses classiques. Rendrait de grands services dans une autre localité.” »    Ah ! vivent les charcutiers, nom d’une pipe !   Et les cordonniers aussi ! vivent les épiciers et les bouviers !   Vivent les nègres !...   Moi, plutôt que d’être professeur, je ferai tout, tout, tout !...    Il n’y a donc pas à compter sur Malatesta, qui est à la charcuterie de Modène, et il a même laissé intacte dans son pupitre une boîte de fruits confits qu’on se partage en retenue.   Je cherche de tous côtés d’autres complices ; je jette sur la foule des camarades le regard creux du capitaine. Je fais des ouvertures à plusieurs : ils hésitent. Les uns disent qu’ils ne s’ennuient pas à la maison, qu’ils s’y amusent beaucoup, au contraire, que leur père rigole avec eux, que leur mère a les mêmes défauts que celle de Malatesta.   « On ne te bat donc pas ?   – Si, quelquefois, mais je suis content ces jours-là ; je suis sûr que le soir on me mènera au spectacle ou bien qu’on me donnera une pièce de dix sous. Mon père en est tout embêté, et ils se cherchent des raisons avec ma mère. – C’est toi qui en es cause. – Je te dis que c’est toi. – Tu ne lui as pas fait de mal au moins ! – J’ai bien tapé un peu fort, quel brutal je suis ! »   « Tu lui as fait du mal au moins », demande ma mère à mon père, à l’envers de ces parents imbéciles. « J’espère qu’il l’a senti cette fois ! »   Et il faut bien avouer que ma mère est logique. Si on bat les enfants, c’est pour leur bien, pour qu’ils se souviennent, au moment de faire une faute, qu’ils auront les cheveux tirés, les oreilles en sang, qu’ils souffriront, quoi !... Elle a un système, elle l’applique.   Elle est plus raisonnable que les parents de ce petit à qui on donne dix sous quand on lui a envoyé une taloche ; qui tapent sans savoir pourquoi, et qui regrettent d’avoir fait mal.   Je ne comprends pas comment mon camarade aime tant ses parents, qui sont si bêtes et ont si peu d’énergie.   Je suis tombé sur une mère qui a du bon sens, de la méthode.    Je ne trouverai donc personne qui veuille s’enfuir avec moi !   Ricard ?   Ils sont neuf enfants.   On les fouette à outrance. – Quel bonheur !   Je tâte Ricard ; – quand je dis je tâte, je parle au figuré : il me défend de le tâter (il a trop mal aux côtes) – il est sale comme un peigne ; il m’explique que c’est parce qu’ils sont sales que leur mère les bat ; mais elle est diablement sale aussi, elle !   Elle les rosse encore parce qu’ils disent des gros mots ; ils jurent comme des charretiers ; il y a le petit de cinq ans qui crie toujours : « Crotte pour toi ! »   Il n’y en a qu’un dans la famille qui soit bien sage et qui ne jure pas. C’est celui qui est en classe avec moi.   On le bat tout de même. Pourquoi donc ?   Parce qu’il ne faut pas faire de préférences dans les familles, c’est toujours d’un mauvais effet. Les autres pourraient s’en plaindre.   Puis, « il est là comme une oie. »   Il est là comme une oie. – Voilà pourquoi on le bat.   On fouette les autres parce qu’ils font du bruit et qu’ils jurent et sont grossiers : on le fouette, lui, parce qu’il ne dit rien et se tient tranquille.   « Il est là comme une oie… »   Il a encore une faiblesse – (qui n’a pas les siennes !) – il pisse au lit.   Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa mère crie toujours qu’elle va lui enlever la peau de ceci, la peau de cela !   Et ses parents ont l’air de croire que c’est pour s’amuser, parce qu’il y trouve du plaisir, que c’est par coquetterie ou défi, un jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de désœuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu’il peut, – ce qu’il fait ne sert à rien. – Il se réveille dans le crime, et on est obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins.   On lui procure cette honte. – Tout le monde sait sa faute ; comme on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte au-dessus du château !...   Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout, exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.   C’est en vain qu’il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s’il y a un saint spécialement affecté à ce genre de péché ; il retombe désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle d’expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa grosse voix, et en levant le fouet :   « Ah ! nous allons faire pleurer le lapin ! »   Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son enfant et à l’opération que le chasseur fait subir au lapin atteint par son plomb meurtrier.   Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et personne ne saura que le lapin a pleuré !    Si je parlais aussi à Vidaljan ?   C’est le fils d’un rat-de-cave ; il reçoit, comme moi, des roulées à tout casser.   Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu’il fût : il voudrait être escamoteur.   Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt sous. Vidaljan a eu le malheur d’être choisi pour monter sur l’estrade et tenir le paquet de cartes ; il a vu couper le cou à la tourterelle, brûler le mouchoir ; il a frôlé Domingo, le compère.   « Pardon, mon ami, qu’avez-vous là dans votre poche ? »   Et l’on a retiré de sa poche une perruque.   « Vous portez donc vos économies dans vos cheveux ? »   Et l’on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.   « Maintenant, mon ami, je vous remercie. »   Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré, questionné, envié ; sa classe crève de jalousie.   Pourquoi est-ce lui qu’on a pris ? Qui l’a fait choisir ?   « Il a de la chance », a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit prochaine…    Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les bougies du sorcier, objet de l’attention de la foule, dévoré par les regards des grands et des moyens, depuis ce jour-là, la résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée : il va se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant pour l’escamotage !   C’est le plus grand chipeur du collège ; il aimait déjà à fouiller dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus l’oreille d’un camarade, sans que le camarade s’en doutât. Il savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin d’un mouchoir.   Il escamotait déjà la toupie, l’agate et la plume à tête de mort. Il avait une collection de petits dessins cueillis à l’aide de fausses clefs dans les boîtes des copains.   Non qu’il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il volait les cahiers de punition et les listes de places dans la poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille d’un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la merci des moutards pendant huit jours.   Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa place.   Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à pensums : il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui ne s’était jamais vu encore, de l’aveu même de Gravier, qui avait été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de Virgile à la fois.   Déjà porté à l’escamotage, il eut la tête tournée par la magie blanche.   Il acheta les Secrets du petit Albert. Nous le vîmes avec des gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des coquilles d’œufs vides.   Il fabriquait de la poudre.   C’est ce qui me décida à m’adresser à lui, – malgré l’espèce de défiance que m’inspiraient ses habitudes.   Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l’auteur de ses jours, qui avait appris qu’au lieu de faire ses devoirs son fils se livrait à la mécanique ; et, en retournant le lit de son enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises de cuivre mêlées aux punaises de famille.   Je lui offris d’être mon lieutenant.   Il accepta. – Ricard aussi.    Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume et on l’a battu plus que jamais ; il ne peut pas se traîner.   Et Vidaljan ? – Il n’est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent l’un après l’autre, la cloche sonne, on entre, il n’est pas là. Que s’est-il passé ?   Je vais du côté de sa maison en me cachant ; je rencontre des commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils Vidaljan avec.   « Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de la poudre. C’est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son châle collé sur le dos comme une limande : Vingtrou, Vingtras… On doit être en train de le chercher. J’espère qu’on le fichera en prison.   – Mais le voilà, je le reconnais », crie une commère, qui m’aperçoit tout d’un coup dans le coin où j’étais courbé, et d’où j’essayais de filer.   On s’empare de moi. – On me ramène à la maison.   Ma mère m’en donna une volée !   Elle ne s’arrêta que quand j’eus promis sur tous les saints du paradis de ne plus m’échapper.    Et Vidaljan ?   – Il guérit et ne fit plus de poudre.   Et Ricard aîné ?   – La peur qu’il eut en apprenant l’accident de Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.   C’est toujours ça.
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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 20:24

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