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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:32

 

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En route

 

J’ai de l’éducation.

 

« Vous voilà armé pour la lutte – a fait mon professeur en me disant adieu. – Qui triomphe au collège entre en vainqueur dans la carrière. »

 

Quelle carrière ?

 

Un ancien camarade de mon père, qui passait à Nantes, et est venu lui rendre visite, lui a raconté qu’un de leurs condisciples d’autrefois, un de ceux qui avaient eu tous les prix, avait été trouvé mort, fracassé et sanglant, au fond d’une carrière de pierre, où il s’était jeté après être resté trois jours sans pain.

 

Ce n’est pas dans cette carrière qu’il faut entrer ; je ne pense pas ; il ne faut pas y entrer la tête la première, en tout cas.

 

Entrer dans la carrière veut dire : s’avancer dans le chemin de la vie ; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour.

 

Comme Hercule dans le carrefour. Je n’ai pas oublié ma mythologie. Allons ! c’est déjà quelque chose.

 

Pendant qu’on attelait les chevaux, le proviseur est arrivé pour me serrer la main comme à un de ses plus chers alumni. Il a dit alumni.

 

Troublé par l’idée du départ, je n’ai pas compris tout de suite. M. Ribal, le professeur de troisième, m’a poussé le coude.

 

« Alumn-us, alumn-i », m’a-t-il soufflé tout bas en appuyant sur le génitif et en ayant l’air de remettre la boucle de son pantalon.

 

« J’y suis ! Alumnus…. cela veut dire « élève », c’est vrai. »

 

Je ne veux pas être en reste de langue morte avec le proviseur ; il me donne du latin, je lui rends du grec :

 

« (ce qui veut dire : merci, mon cher maître). »

 

Je fais en même temps un geste de tragédie, je glisse, le proviseur veut me retenir, il glisse aussi ; trois ou quatre personnes ont failli tomber comme des capucins de cartes.

 

Le proviseur (impavidum ferient ruinae) reprend le premier son équilibre, et revient vers moi, en marchant un peu sur les pieds de tout le monde. Il me reparle, en ce moment suprême, de mon éducation.

 

« Avec ce bagage-là, mon ami… »

 

Le facteur croit qu’il s’agit de mes malles.

 

« Vous avez des colis ? »

 

Je n’ai qu’une petite malle, mais j’ai mon éducation.

 

Me voilà parti.

 

Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, bâiller, crier comme l’idée m’en viendra.

 

Je suis maître de mes gestes, maître de ma parole et de mon silence. Je sors enfin du berceau où mes braves gens de parents m’ont tenu emmailloté dix-sept ans, tout en me relevant pour me fouetter de temps en temps.

 

Je n’ose y croire ! j’ai peur que la voiture ne s’arrête, que mon père ou ma mère ne remonte et qu’on ne me reconduise dans le berceau. J’ai peur que tout au moins un professeur, un marchand de langues mortes n’arrive s’installer auprès de moi comme un gendarme.

 

Mais non, il n’y a qu’un gendarme sur l’impériale, et il a des buffleteries couleur d’omelette, des épaulettes en fromage, un chapeau à la Napoléon.

 

Ces gendarmes-là n’arrêtent que les assassins ; ou, quand ils arrêtent les honnêtes gens, je sais que ce n’est pas un crime de se défendre. On a le droit de les tuer comme à Farreyrolles ! On vous guillotinera après ; mais vous êtes moins déshonoré avec votre tête coupée que si vous aviez fait tomber votre père contre un meuble, en le repoussant pour éviter qu’il ne vous assomme.

 

Je suis LIBRE ! LIBRE ! LIBRE !…

 

Il me semble que ma poitrine s’élargit et qu’une moutarde d’orgueil me monte au nez… J’ai des fourmis dans les jambes et du soleil plein le cerveau.

 

Je me suis pelotonné sur moi-même. Oh ! ma mère trouverait que j’ai l’air noué ou bossu, que mon œil est hagard, que mon pantalon est relevé, mon gilet défait, mes boutons partis – C’est vrai, ma main a fait sauter tout, pour aller fourrager ma chair sur ma poitrine ; je sens mon cœur battre là-dedans à grands coups, et j’ai souvent comparé ces battements d’alors au saut que fait, dans un ventre de femme, l’enfant qui va naître…

 

Peu à peu cependant l’exaltation s’affaisse, mes nerfs se détendent, et il me reste comme la fatigue d’un lendemain d’ivresse. La mélancolie passe sur mon front, comme là-haut dans le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de coton gris sur la face du soleil.

 

L’horizon qui, à travers la vitre me menace de son immensité, la campagne qui s’étend muette et vide, cet espace et cette solitude m’emplissent peu à peu d’une poignante émotion…

 

Je ne sais à quel moment on a transporté la diligence sur le chemin de fer ; mais je me sens pris d’une espèce de peur religieuse devant ce chemin que crèvent le front de cuivre de la locomotive, et où court ma vie… Et moi, le fier, moi, le brave, je me sens pâlir et je crois que je vais pleurer.

 

Justement le gendarme me regarde – du courage. Je fais l’enrhumé pour expliquer l’humidité de mes yeux et j’éternue pour cacher que j’allais sangloter.

 

Cela m’arrivera plus d’une fois.

 

Je couvrirai éternellement mes émotions intimes du masque de l’insouciance et de la perruque de l’ironie…

 

J’ai eu pour voisine de voyage une jolie fille à la gorge grasse, au rire engageant, qui m’a mis à l’aise en salant les mots et en me caressant de ses grands yeux bleus.

 

Mais à un moment d’arrêt, elle a étendu la main vers une bouquetière ; elle attendait que je lui offrisse des fleurs.

 

J’ai rougi, quitté ce wagon et sauté dans un autre. Je ne suis pas assez riche pour acheter des roses !

 

J’ai juste vingt-quatre sous dans ma poche : vingt sous en argent et quatre sous en sous… mais je dois toucher quarante francs en arrivant à Paris.

 

C’est toute une histoire.

 

Il paraît que M. Truchet, de Paris, doit de l’argent à M. Andrez, de Nantes, qui est débiteur de mon père pour un M. Chalumeau, de Saint-Nazaire ; il y a encore un autre paroissien dans l’affaire ; mais il résulte de toutes ces explications que c’est au bureau des Messageries de Paris, que je recevrai de la main de M. Truchet la somme de quarante francs.

 

D’ici là, vingt-quatre sous !

 

Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur, une voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme du citron, et les cheveux comme du bitume.

 

Avec cette tournure de sauvage, une timidité terrible, qui me rend malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regardé en face par qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi ; quand les gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre et dont je boucherais l’ironie à coups de poing, j’ai des peurs d’enfant et des embarras de jeune fille.

 

Ma brave femme de mère m’a si souvent dit que j’étais laid à partir du nez et que j’étais empoté et maladroit (je ne savais pas même faire des 8 en arrosant), que j’ai la défiance de moi-même vis-à-vis de quiconque n’est pas homme de collège, professeur ou copain.

 

Je me crois inférieur à tous ceux qui passent et je ne suis sûr que de mon courage.

 

J’ai de quoi manger avec des provisions de ma mère. Je ne toucherai pas à mes vingt-quatre sous.

 

La soif m’ayant pris, je me suis glissé dans le buffet, et derrière les voyageurs, j’ai tiré à moi une carafe, j’ai rempli mon gobelet de cuir. Je l’achetai au temps où je voulais être marin, aventurier, découvreur d’îles.

 

Il me faut bien de l’énergie pour sauter au cou de cette carafe et voler son eau. Il me semble que je suis un de ces pauvres qui tendent la main vers une écuelle, aux portes des villages.

 

Je m’étrangle à boire, mon cœur s’étrangle aussi. Il y a là un geste qui m’humilie.

 

Paris, 5 heures du matin.

 

Nous sommes arrivés.

 

Quel silence ! tout paraît pâle sous la lueur triste du matin et il y a la solitude des villages dans ce Paris qui dort. C’est mélancolique comme l’abandon : il fait le froid de l’aurore, et la dernière étoile clignote bêtement dans le bleu fade du ciel.

 

Je suis effrayé comme un Robinson débarqué sur un rivage abandonné, mais dans un pays sans arbres verts et sans fruits rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme aveugles, avec leurs volets fermés, leurs rideaux baissés.

 

Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.

 

Et le personnage aux quarante francs ? l’ami de M. Andrez ?

 

J’accoste celui des remueurs de colis qui me paraît le plus bon enfant, et, lui montrant ma lettre, je lui demande M. Truchet, – c’est le nom qui est sur l’enveloppe.

 

« M. Truchet ? son bureau est là, mais il est parti hier pour Orléans.

 

Parti !… Est-ce qu’il doit revenir ce soir ?

 

Pas avant quelques jours ; il y a eu sur la ligne un vol commis par un postillon, et il a été chargé d’aller suivre l’affaire. »

 

M. Truchet est parti. Mais ma mère est une criminelle ! Elle devait prévoir que cet homme pouvait partir, elle devait savoir qu’il y a des postillons qui volent, elle devait m’éviter de me trouver seul avec une pièce d’un franc sur le pavé d’une ville où j’ai été enfermé comme écolier, rien de plus.

 

« Vous êtes le voyageur à qui cette malle appartient ? fait un employé.

 

Oui, monsieur.

 

Voulez-vous la faire enlever ? Nous allons placer d’autres bagages dans le bureau. »

 

La prendre ! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traîner à travers la ville… je tomberais au bout d’une heure. Oh ! il me vient des larmes de rage, et ma gorge me fait mal comme si un couteau ébréché fouillait dedans…

 

« Allons, la malle ! voyons ! »

 

C’est l’employé qui revient à la charge, poussant mon colis vers moi, d’un geste embêté et furieux.

 

« Monsieur, dis-je d’une voix tremblante… J’ai pour M. Truchet… une lettre de M. Andrez, le directeur des Messageries de Nantes… »

 

L’homme se radoucit.

 

« M. Andrez ?… Connais ! Et alors c’est d’un endroit où aller loger que vous avez besoin ?… Il y a un hôtel, rue des Deux-Écus, pas cher. »

 

Il a dit « pas cher » d’un air trop bon. Il voit le fond de ma bourse, je sens cela !

 

« Pour trente sous, vous aurez une chambre. »

 

Trente sous !

 

Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l’anse.

 

Mais une idée me vient.

 

« Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici ? je viendrais la reprendre plus tard ?

 

Vous pouvez… Je vais vous la pousser dans ce coin… Fichtre ! on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en regardant l’adresse. J’espère que vous avez pris vos précautions. »

 

C’est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage :

 

Cette malle, souvenir

de famille, appartient à

VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la

Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur

Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixième, au

collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars,

pour Paris, par la diligence Laffitte et Gaillard, dans la Rotonde, place du coin.

La renvoyer, en cas d’accident, à Nantes (Loire - Inférieure), à l’adresse de M. Vingtras,

père, quai de Richebourg, 2, au second, dans la maison de Monsieur Jean Paussier,

dit « Gros Ventouse ».

Veillez sur elle !

 

C’est arrangé comme une épitaphe de cimetière sur une croix de village. Le facteur me regarde de la tête aux pieds, et moi je balbutie un mensonge :

 

« C’est ma grand-mère qui a fait cela. Vous savez, les bonnes femmes de village… »

 

Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l’épitaphe à une vieille paysanne.

 

« Elle a un serre-tête noir, et sa cotte en l’air par-derrière, je vois ça, » dit le facteur d’un air bon enfant.

 

S’il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetant, qui était la coiffure aimée de ma mère !… ma mère que je viens de renier…

 

Enfin, on a remisé la malle. – Je salue, tourne le bouton et m’en vais.

 

Me voilà dans Paris.

 

C’est ainsi que j’y entre.

 

Je débute bien ! Que sera ma vie commencée sous une pareille étoile ?

 

Je sors de la cour ; je vais devant moi… Des voitures de bouchers passent au galop ; les chevaux ont les naseaux comme du feu (on dit en province que c’est parce qu’on leur fait boire du sang) ; la ferblanterie des voitures de laitier bondit sur le pavé ; des ouvriers vont et viennent avec un morceau de pain et leurs outils roulés dans leur blouse ; quelques boutiques ouvrent l’œil, des sacristains paraissent sur les escaliers des églises, avec de grosses clefs à la main ; des redingotes se montrent.

 

Paris s’éveille.

 

Paris est éveillé.

 

J’ai attendu huit heures en traînant dans les rues.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:32

 

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Matoussaint ?

 

Que faire ?

 

Je n’ai qu’une ressource, aller trouver Matoussaint, l’ancien camarade qui restait rue de l’Arbre-Sec. S’il est là, je suis sauvé.

 

Il n’y est pas !

 

Matoussaint a quitté la maison depuis un mois, et l’on ne sait pas où il est allé.

 

On l’a vu partir avec des poètes, me dit le concierge… des gens qui avaient des cheveux jusque-là.

 

« C’est bien des poètes, n’est-ce pas ? et puis pas très bien mis ; des poètes, allez, monsieur, fait-il en branlant la tête. »

 

Oh ! oui, ce sont des poètes, probablement !

 

Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour à la nièce d’une fruitière qui demeurait rue des Vieux-Augustins.

 

N’avait-elle pas aussi, à ce que m’a confié Matoussaint, un oncle qui avait pris la Bastille ? Il avait gardé un culte pour la place et il était toujours au mannezingue du coin, d’où il partait tous les soirs soûl comme la bourrique de Robespierre, en insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-être le nez dans son verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.

 

Hélas ! le marchand de vin est démoli. C’est tombé sous la pioche, et je ne vois qu’un tireur de cartes qui m’offre de me dire ma bonne aventure.

 

« Combien ?

 

Deux sous, le petit jeu. »

 

Je tire une carte – par superstition – pour avoir mon horoscope, pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois personnes en font autant.

 

Au bout de cinq minutes, l’homme nous racole, une bonne, deux maçons et moi, et nous fait marcher comme des recrues que mène un sergent, jusqu’au mastroquet voisin. Là, nous regardant d’un air de dégoût :

 

« L’as de cœur !

 

C’est moi qui ai l’as de cœur.

 

Monsieur, me dit le sorcier en m’attirant à lui, voulez-vous le grand ou le petit jeu ? »

 

Je sens que si je demande le petit jeu il me prédira le suicide, l’hôpital, la poésie, rien que des malheurs ; je demande le grand.

 

« Quinze centimes en plus. »

 

Je donne mes vingt-cinq centimes.

 

« Payez-vous un verre de vin ? »

 

Je suis sur la pente de la lâcheté. Il me demanderait une chopine, j’irais de la chopine, je roulerais même jusqu’au litre.

 

On apporte des verres.

 

« À la vôtre ! »

 

Il boit, s’essuie les lèvres, renfonce son chapeau et commence :

 

« Vous avez l’air pauvre, vous êtes mal mis, votre figure ne plaît pas à tout le monde ; une personne qui vous veut du mal se trouvera sur votre chemin, ceux qui vous voudront du bien en seront empêchés, mais vous triompherez de tous ces obstacles à l’aide d’une troisième personne qui arrivera au moment où vous vous y attendrez le moins. Il faudrait pour connaître son nom, regarder dans le jeu des sorciers. C’est cinq sous pour tout savoir. »

 

L’homme se dépêche de m’expédier.

 

« Vous tirerez le diable par la queue jusqu’à quarante ans ; alors, vous songerez à vous marier, mais il sera trop tard : celle qui vous plaira vous trouvera trop vieux et trop laid, et l’on vous renverra de la famille. »

 

Il me pousse dans le corridor et appelle le dix de trèfle.

 

Il n’y a plus qu’à aller du côté de l’amoureuse à Matoussaint.

 

Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit nom. Matoussaint l’avait baptisée Torchonette.

 

Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trottoirs et cherchant les fruitières : il y en a deux ou trois. Je me plante devant les choux et les salades en regardant passer les femmes ; toutes me voient rôder avec des gestes de singe, car je fais des grimaces pour me donner une contenance et je me tortille comme quelqu’un qui pense à des choses vilaines… je dois tout à fait ressembler à un singe.

 

Je ne puis pas aller vers les fruitières et leur dire :

 

« Avez-vous une nièce qui s’appelle Torchonette et qui aimait M. Matoussaint ? Avez-vous un parent qui se soûlait tous les jours à la Bastille ? »

 

Je ne puis qu’attendre, continuer à marcher en me traînant devant les boutiques, avec la chance de voir passer Torchonette.

 

J’ai eu cette bêtise, j’ai eu ce courage, comptant sur le hasard, et je suis resté des heures dans cette rue, toisé par les sergents de ville ; mon attitude était louche, ma rôderie monotone, inquiétante.

 

Il y avait justement une boutique d’horloger et des montres à la vitrine voisine. Si dans la soirée on s’était aperçu d’un vol dans le quartier, on m’aurait signalé comme ayant fait le guet ou pris l’empreinte des serrures. J’étais arrêté et probablement condamné.

 

À l’heure du déjeuner, j’ai eu vingt alertes, croyant vingt fois reconnaître l’amoureuse à Matoussaint, et vingt fois faisant rire les filles sur la porte de l’atelier ou de la crémerie.

 

« Quel est donc ce grand dadais qui dévisage tout le monde ? »

 

Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais rouge jusqu’aux oreilles.

 

Je m’enfuyais dans le voisinage, j’enfilais des ruelles sales qui sentaient mauvais ; où des femmes à figures violettes, à robes lilas, à la voix rauque, me faisaient des signes et me tiraient par la manche dans des allées boueuses. Je leur échappais en me débattant sous une averse de mots immondes et je revenais, mourant de honte et aussi de fatigue, dans la rue des Vieux-Augustins.

 

Il y en a qui m’ont pris pour un mouchard.

 

« C’en est un, ai-je entendu un ouvrier dire à un autre.

 

Il est trop jeune.

 

Va donc ! Et le fils à la mère Chauvet qui était dans la Mobile, n’est-il pas de la rousse maintenant ? »

 

Il faisait chaud. Le soleil cuisait l’ordure à la bouche des égouts et pourrissait les épluchures de choux dans le ruisseau. Il montait de cette rue piétinée et bordée de fritures une odeur de vase et de graisse qui me prenait au cœur.

 

J’avais les pieds en sang et la tête en feu. La fièvre m’avait saisi et ma cervelle roulait sous mon crâne comme un flot de plomb fondu.

 

Je quittai mon poste d’observation pour courir où il y avait plus d’air et j’allai m’affaisser sur un banc du boulevard, d’où je regardai couler la foule.

 

J’arrivais de la province où, sur dix personnes, cinq vous connaissent. Ici les gens roulent par centaines : j’aurais pu mourir sans être remarqué d’un passant !

 

Ce n’était même plus la bonhomie de la rue populeuse et vulgaire d’où je sortais.

 

Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse ; c’était le sang de Paris qui courait au cœur et j’étais perdu dans ce tourbillon comme un enfant de quatre ans abandonné sur une place.

 

J’ai faim !

 

Faut-il entamer les sous qui me restent ?

 

Que deviendrai-je, si je les dépense sans avoir retrouvé Matoussaint ? Où coucherai-je ce soir ?

 

Mais mon estomac crie et je me sens la tête grosse et creuse ; j’ai des frissons qui me courent sur le corps comme des torchons chauds.

 

Allons ! le sort en est jeté !

 

Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d’un sou où je mords comme un chien.

 

Chez le marchand de vin du coin, je demande un canon de la bouteille.

 

Oh ! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cette tasse de sang !

 

J’en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le cœur agrandi. Cela m’entra comme du feu dans les veines. Je n’ai jamais éprouvé sensation si vive sous le ciel !

 

J’avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu’à la cour des Messageries, et de redemander à partir, dussé-je étriller les chevaux et porter les malles sous la bâche pour payer mon retour. Oui, cette lâcheté m’était passée par la tête, sous le poids de la fatigue et dans le vertige de la faim. Il a suffi de ce verre de vin pour me refaire, et je me redresse droit dans le torrent d’hommes qui roule !

 

Un accident vient d’arriver. On court. Je m’approche. Un cheval s’est abattu, une charrette cassée. Il faut relever un timon, hue-ho ! Ils n’y arrivent pas. Je m’avance et me glisse sous le timon. Il m’écrase, je vais tomber broyé. Tant pis je ne lâcherai pas ! – et la charrette se relève.

 

Ce qu’il m’est revenu de confiance en moi pour avoir eu le courage de ne pas lâcher quand je croyais que j’allais être tué sur place sans bruit, sans gloire, je ne puis l’écrire et quand à côté de moi ensuite on eut l’air de croire que c’était mon coup d’épaule qui avait enlevé le morceau, alors quoique je singeais la modestie et fisse l’hypocrite, je crus que j’allais étouffer d’orgueil.

 

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l’après-midi.

 

J’ai les pieds qui pèlent, je n’ai pas aperçu Torchonette chez les fruitières.

 

Que devenir ?

 

Dans l’une des ruelles que j’ai traversées tout à l’heure, j’ai vu un garni à six sous pour la nuit. Faudra-t-il que j’aille là, avec ces filles, au milieu des souteneurs et des filous ? Il y avait une odeur de vice et de crime ! Il le faudra bien.

 

Et demain ? Demain, je serai en état de vagabondage.

 

Encore un verre de vin !

 

C’est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage de plus !

 

« Un autre canon de la bouteille », dis-je au marchand d’un air crâne, comme s’il devait me prendre pour un viveur enragé parce que je redoublais au bout d’une halte d’une heure ; comme s’il pouvait me reconnaître seulement !

 

Je donne dix sous pour payer – une pièce blanche au lieu de cuivre ; quand on est pauvre, on fait toujours changer ses pièces blanches.

 

« Cinquante centimes : Voilà six sous. » L’homme me rend la monnaie.

 

« Je n’ai pris qu’un verre.

 

Vous avez dit : Un autre…

 

Oui…. oui… »

 

Je n’ose m’expliquer, raconter que je faisais allusion au verre d’avant ; je ramasse ce qu’on me donne, en rougissant, et j’entends le marchand de vin qui dit à sa femme :

 

« Il voulait me carotter un canon, ce mufle-là ! »

 

Je ne puis retrouver Matoussaint !

 

Si je frappais ailleurs ?

 

Est-ce que Royanny n’est pas venu faire son droit ? Il doit être en première année, je vais filer vers l’École, je l’attendrai à la porte des cours.

 

Allons ! c’est entendu.

 

Je sais le chemin : c’est celui du Grand concours, au-dessus de la Sorbonne.

 

M’y voici !

 

Je recommence pour les étudiants ce que j’ai fait pour les fruitières. Je cours après chacun de ceux qui me paraissent ressembler à Royanny ; je m’abats sur des vieillards à qui je fais peur, sur des garçons qui tombent en garde, je m’adresse à des Royanny, qui n’en sont pas ; j’ai l’air hagard, le geste fiévreux.

 

Ce qui me fatigue horriblement, c’est mon paletot d’hiver que j’ai gardé pour la nuit en diligence et que j’ai porté avec moi depuis mon arrivée, comme un escargot traîne sa coquille, ou une tortue sa carapace.

 

Le laisser aux Messageries c’était l’exposer à être égaré, volé. Puis il y avait un grain de coquetterie ; ma mère a dit souvent que rien ne faisait mieux qu’un pardessus sur le bras d’un homme, que ça complétait une toilette, que les paysans, eux, n’avaient pas de pardessus, ni les ouvriers, ni aucune personne du commun.

 

J’ai jeté mon pardessus sur mon bras avec une négligence de gentilhomme.

 

Ce pardessus est jaune – d’un jaune singulier, avec de gros boutons qui font un vilain effet sur cette étoffe raide. Cet habit a l’air d’avoir la colique.

 

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m’en suis pas aperçu, dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les boulevards, mais ici il fait sensation. On croit que je veux le vendre ; les jeunes gens se détournent avec horreur, mais les marchands d’habits approchent.

 

Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des médecins qui soignent une variole, et s’en vont ; mais aucun ne m’offre un prix. Ils secouent la tête tristement, comme si ce drap était une peau malade et que je fusse un homme perdu.

 

Et il pèse, ce pardessus !

 

Avec mes courses vers l’un, vers l’autre, le grand air, et ce poids d’étoffe sur le bras, j’en suis arrivé à l’épuisement, à la fringale, à l’ivrognerie !

 

J’ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et j’ai encore soif et j’ai encore faim ! La boulimie s’en mêle !

 

Pas de Matoussaint, pas de Royanny !

 

Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J’ai produit une émotion profonde, mais n’ai pas aperçu ceux que je cherchais.

 

Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s’éloignent, les professeurs se retirent. On n’a vu que moi dans les escaliers, dans la cour, – moi et mon paletot jaune.

 

Le concierge m’a remarqué, et au moment de faire tourner la grosse porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de curiosité ; il me semble même lire de la bonté dans ses yeux.

 

Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu’il est dans cette loge. Il a entendu parler de plus d’une fin tragique et de plus d’un début douloureux, dans les conversations dont son oreille a saisi des débris. Il me renseignerait peut-être.

 

Je n’ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui a mené promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un pardessus jaune, parce qu’il aime cette couleur-là.

 

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent, ils se touchent – c’est fini !

 

Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est Matoussaint, je n’ai pu retrouver Royanny. J’irai coucher dans la rue où est le garni à six sous.

 

Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m’a pas livré le nom d’un ami chez lequel je pourrais quêter un asile et un conseil.

 

Pourquoi n’ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait un brave homme ? Poltron que je suis !

 

Ah ! s’il sortait !…

 

Il sort.

 

Je l’aborde courageusement ; je lui demande – qu’est-ce que je lui demande donc ? – Je ne sais, j’hésite et je m’embrouille ; il m’encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un nommé Royanny et que l’École doit avoir son adresse, puisque Royanny est étudiant en droit.

 

« Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul. »

 

Il rentre dans l’École avec moi et m’indique l’escalier.

 

M. Reboul m’ouvre lui-même – un homme blême, lent, l’air triste, la peau des doigts grise.

 

« Que désirez-vous ? Les bureaux sont fermés… Vous avez donc quelqu’un avec vous ? »

 

Il regarde au coin de la porte. C’est que j’ai planté là mon paletot jaune qui a l’air d’un homme ; M. Reboul a peur et il me repousse dans l’escalier.

 

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lève un paralysé et je m’en vais, tandis que M. Reboul se barricade.

 

« Écoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder dans les registres, en balayant. Faites comme si vous étiez domestique et descendez dans la salle des inscriptions. »

 

Je fais comme si j’étais domestique. Je mets ma coiffure dans un coin et je retrousse mes manches. Ah ! si j’avais un gilet rouge au lieu d’un paletot jaune !

 

Nous entrons dans la salle du secrétariat et l’on cherche à l’R.

 

Ro… Ro… Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.

 

Le concierge s’empresse de fermer le registre et de le remettre en place.

 

Je le remercie.

 

« Ce n’est rien, rien. Mais filez vite ! M. Reboul va peut-être venir et il est capable de crier au secours s’il voit encore votre paletot ! »

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:31

 

3
Hôtel Lisbonne

 

4, rue de Vaugirard… Hôtel Lisbonne ? C’est au coin de la rue Monsieur-le-Prince.

 

Je demande M. Royanny.

 

« Il n’y est pas. Qu’est-ce que vous lui voulez ? Vous êtes de Nantes, peut-être ?… »

 

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et d’affilée.

 

« Je ne suis pas de Nantes, mais j’ai été au collège avec lui.

 

Ah ! vous avez été à Nantes ? Vous connaissez M. Matoussaint ?

 

M. Matoussaint ? oui. »

 

Je lui conte mon histoire. C’est justement après M. Matoussaint que je cours depuis cinq heures du matin !…

 

« En voilà un qui est drôle, hein ! Il demeure en haut, à côté de M. Royanny – qui répond pour lui, vous sentez bien – Matoussaint n’a pas le sou… c’est un pané… ça écrit. »

 

Les concierges m’ont l’air tous du même avis pour les écrivains.

 

« Et Matoussaint est chez lui ?

 

Non, mais il ne ratera pas l’heure du dîner, allez ! vous le verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de jardinier quand on sonnera la soupe. »

 

Je vois, en effet, au bout d’un instant, par la cage de l’escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue personne – les ailes se balancent comme celles d’un grand oiseau qui emporte un mouton dans les airs.

 

« C’est toi ?…

 

Matoussaint !

 

Vingtras ! »

 

Nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre et nous nous tenons enlacés.

 

Nous sommes enlacés.

 

Je n’ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop peu ému, et j’attends qu’il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui se tâtent – lutte de sensibilité dans laquelle Matoussaint l’emporte sur Vingtras. Matoussaint connaît mieux que moi les traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades ; quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a longtemps que je crois avoir été assez ému, et Matoussaint me tient encore très serré.

 

À la fin, il me rend ma liberté : nous nous repeignons, et il me demande en deux mots mon histoire.

 

Je lui conte mes courses après Torchonette.

 

« Il n’y a plus de Torchonette : celle que j’aime maintenant se nomme Angelina. Je vais t’introduire. Suis-moi. » – Et il m’emmène devant mademoiselle Angelina.

 

« Je te présente un frère – un second frère, Vingtras, dont je t’ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour ça, n’est-ce pas ?

 

« Notre avenir doit éclore

Au soleil de nos vingt ans.

Aimons et chantons encore,

La jeunesse n’a qu’un temps !

 

« Tous au refrain, hé, les autres !

 

« Aimons et chantons encore,

La jeunesse n’a qu’un temps ! »

 

Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais aux lèvres fines.

 

« Ah ! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger est venu, et il a dit qu’il ne monterait plus de jocko si on ne lui payait pas la dernière note.

 

Et Royanny ?

 

Royanny ! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son pantalon au cloude la Contrescarpe, on n’en a pas voulu au Condé. »

 

Matoussaint, qui vient d’accrocher son chapeau immense à une patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier), Matoussaint se gratte le front.

 

« Tu vois, frère, la misère nous poursuit. »

 

Frère ? – Ah ! c’est moi ! – Je n’y pensais plus. Je n’ai jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre appellation, du premier coup.

 

« Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques ? Tu dois avoir de l’argent ? Les arrivants ont toujours le sac. »

 

Je dépose mon bilan.

 

Angelina me regarde d’un air de mépris.

 

« Et ça, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et qu’on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour un voleur ; ça, ça peut se mettre au clou. »

 

Angelina hausse les épaules jusqu’au plafond.

 

« On peut le vendre, toujours ! Veux-tu le vendre ? Tiens-tu à cette jaunisse ?

 

Non… »

 

Un « non » hypocrite.

 

Pauvre vieux paletot ! il est bien laid et il m’a valu aujourd’hui bien des humiliations, mais j’étais habitué à lui comme à un meuble de notre maison. Il m’a tenu trop chaud et il était trop lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m’a empêché de grelotter. J’aurai encore des nuits froides dans la vie ! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture si mon lit n’en a qu’une. Puis, il a été sur le dos de mon père, le professeur, avant de m’être abandonné ! Les élèves en ont ri, mais c’était une gaieté d’enfants ; ce n’était pas la brutalité d’une vente au rabais, ni la mise à l’encan d’une vieille chose, qui, toute ridicule qu’elle fût, avait son odeur de relique…

 

Cela n’a duré qu’un instant. C’est bien mauvais signe, si j’ai de ces sensibilités-là, à l’entrée de la carrière !

 

« Pstt, pstt, ho ! hé ! marchand d’habits ! »

 

Le marchand d’habits est monté et nous a donné quarante sous de la relique.

 

Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent, apportent la gaieté dans la mansarde.

 

Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce : il y a tout cela dans nos quarante-huit sous !

 

C’est moi qui irai commander. – Je dirai : « Des côtelettes avec beaucoup de cornichons », et, quand le garçon viendra avec la boîte en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire ; je lui donnerai même trois sous au lieu de deux, j’ai le droit de faire des folies au péril de mon avenir.

 

Nous avons bien dîné, ma foi !

 

On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de cornichon, on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre son café, et l’on a braillé, ri et chanté, jusqu’à ce qu’Angelina ait dit qu’il était temps de chercher où me coller pour la nuit.

 

La concierge à qui l’on a parlé de l’affaire Truchet me logerait bien s’il y avait de la place, et me ferait crédit d’une demi-semaine. Mais tout est pris.

 

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé d’un cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue Dauphine, 6, près du café Conti.

 

Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les Riffault qu’elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle, avant de s’établir.

 

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et quoiqu’il soit minuit, on m’ouvre et l’on me conduit au cabinet libre.

 

J’y arrive par une espèce d’échelle à marches pourries qui a pour rampe une corde moisie et graisseuse ; au sommet, entre quatre cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit tout bas, en bois rouge, recouvert d’une couverture de laine poudreuse – poudreuse comme quand la laine était sur le dos du mouton ; – l’air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un carreau brisé.

 

Matoussaint lui-même semble effrayé ; il a failli se casser les reins en descendant l’échelle.

 

« Tu es tombé ?

 

Non. »

 

Mais je sais que Matoussaint n’aime pas à avouer qu’il est tombé, et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre un billet de parterre au collège ; il disait que c’était exprès.

 

JE SUIS CHEZ MOI !

 

Ce cabinet est misérable, mais je n’ouvrirai cette porte qu’à qui il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai ; j’écraserais dans la charnière les doigts de ceux qui refuseraient de filer, je ferais rouler au bas de cette échelle le premier qui m’insulterait, dussé-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus fort, ce qui est possible, mais on dégringolerait tous les deux.

 

JE SUIS CHEZ MOI !

 

Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs…

 

JE SUIS CHEZ MOI !

 

Je le crierais ! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche pour arrêter ce hurlement d’animal…

 

Il y a deux heures que je savoure cette émotion.

 

Je finis par m’étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux fêlés je regarde le ciel, je l’emplis de mes rêves, j’y loge mes espoirs, je le raye de mes craintes ; il me semble que mon cœur – comme un oiseau – plane et bat dans l’espace.

 

Puis, c’est le sommeil qui vient… le songe qui flotte dans mon cerveau d’évadé…

 

À la fin mes yeux se ferment et je m’endors tout habillé, comme s’endort le soldat en campagne.

 

Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.

 

Il venait justement un soleil tout clair d’un ciel tout bleu, et des bandes d’or rayaient ma couverture terne ; dans la maison une femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.

 

On m’a fait cadeau d’une fleur. C’est la petite Riffault à qui l’on avait donné plein son tablier d’œillets rouges, et qui, voyant ma porte ouverte, m’a crié du bas de l’échelle : « Veux-tu un œillet, monsieur ? »

 

Je l’ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table boiteuse.

 

C’eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que j’aurais été moins heureux : dans le fond de ce verre je relisais les pages de ma vie de campagne et j’entendais vibrer des refrains d’auberge.

 

On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-Loire…

 

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet hôtel, ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et pleine de vie.

 

Je regarde l’heure dans une boutique, deux heures. Je me suis réveillé à huit, j’ai entendu l’horloge. Mais depuis lors, le bruit des horloges a été couvert par le bourdonnement de mes pensées et de mes rêves.

 

J’arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne savait que penser ! « Qu’as-tu fait tout ce temps-là ?

 

« Et tu n’as pas faim ?

 

Non. »

 

Et c’est vrai, je n’ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle m’a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni de la gaieté, si pain il y a. Il n’y a pas que la gaieté, et l’appétit.

 

Mais Truchet est peut-être revenu ! Allons voir Truchet ! Comme Mercadet dit : « Allons voir Godeau ! »

 

Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux Messageries ! Quarante francs, et ici nous n’avons pas de pain !

 

On reste pourtant jusqu’au soir dans le quartier parce qu’il y a quelqu’un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en l’attendant.

 

On est allé voir si Truchet était de retour.

 

Dans trois jours.

 

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas. Mais on a mangé ; seulement il a fallu du temps pour trouver, c’est un travail comme un autre de recueillir son dîner dans la bohème et qui finit par être payé comme tout travail mais on ne peut faire autre chose et l’estomac ne passe à la caisse qu’à des heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a fallu courir, engager, emprunter !

 

Ce n’est pas assez pour moi – et déjà je souffre de ce tapage en l’air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les bocaux de prunes ; je souffre de plus, encore… et je n’ose leur dire.

 

Il me semble qu’on ressemble un peu à des mendiants, sur notre carré.

 

Enfin j’ai touché mon argent ! M. Truchet est revenu.

 

J’ai gardé six francs pour les Riffault. Mon chez moi me coûte six francs ; il faut ce qu’il faut !

 

J’ai donné le reste à Angelina pour la pot-bouille.

 

Dès le premier jour on a détourné de la caisse à pot-bouille six autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu’on veut voir : la Misère, par M. Ferdinand Dugué.

 

On boit en route et Matoussaint est très lancé.

 

Le rideau se lève.

 

Le héros (c’est l’acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la scène.

 

Il hésite : « Faut-il vivre honnête ou assassiner ? Sera-ce la vie bourgeoise ou l’échafaud ? »

 

Matoussaint crie : « L’échafaud ! l’échafaud ! »

 

Les quarante francs y ont passé.

 

On s’est bien amusé pendant dix jours, et je n’ai pas songé une minute au moment où l’on n’aurait plus le sou.

 

Ce moment est arrivé ; il ne reste pas cinquante centimes à partager entre l’hôtel Lisbonne et l’hôtel Riffault.

 

Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n’ai mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais j’ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon taudis.

 

Il n’est que huit heures.

 

La soirée sera longue dans ce trou, mais j’ai besoin d’être seul ; j’ai besoin d’entendre ce que je pense, au lieu de brailler et d’écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour les autres depuis que je suis là ; il ne me reste, le soir, qu’un murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force d’avoir parlé ; elle me brûle et me pèle à force d’avoir fumé.

 

Ce verre d’eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le café noir de l’hôtel Lisbonne ; mes idées sont fraîches, je vois clair devant moi, oh ! très clair !

 

C’est la misère demain.

 

Matoussaint assure que ce n’est rien.

 

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n’en ont pas de la misère, et est-ce qu’ils ne s’amusent pas comme des fous en ayant des maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l’herbe, en se moquant des bourgeois ?

 

Je n’ai pas encore dîné sur l’herbe ; je n’ai presque pas dîné même, pour bien dire.

 

Pauvre mère Vingtras, elle m’a prédit que je regretterais son pot-au-feu ! Peut-être bien…

 

Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l’hôtel Riffault, dans une chambre très propre. J’avais ajouté que j’avais fait connaissance de gens qui pourraient m’être très utiles ( !).

 

Je veux parler de Matoussaint, d’Angelina, de Royanny. – Ils m’ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent me donner l’adresse de tous les monts-de-piété du quartier.

 

Ma mère m’a répondu.

 

Il tombe de sa lettre un papier rouge. Bon pour quarante francs, écrit en travers. C’est un mandat de poste !

 

Un mot joint au mandat :

 

« Ton père t’enverra quarante francs tous les mois. »

 

Quarante francs tous les mois !

 

Je n’y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.

 

Quarante francs !…

 

On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes à la sauce, et même aller voir la Misère à la Porte-Saint-Martin avec quarante francs par mois !…

 

J’ai eu de l’émotion, en présentant mon mandat rouge à la poste.

 

J’avais peur qu’on me prît pour un faussaire.

 

Non ! j’ai reçu huit belles pièces de cinq francs !…

 

Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j’ai fait des comptes.

 

J’ai établi mon bilan.

 

DÉPENSES indispensables

fr. c.

CAPITAL mensuel

fr. c.

Tabac

4 50

40 00

Journaux

1 50

 

Cabinet de lecture

3 00

 

Chandelle

1 50

 

Blanchissage

1 00

 

Savon de Marseille

0 20

 

Entretien (fil, aiguilles)

0 10

 

Chambre

6 00

 

Total :

17 80

17 80

Reste :

 

22 20

 

 

 

Nourriture

 

 

À midi

 

 

Demi-viande

0 20

 

Deux pains

0 10

 

Le soir

 

 

Demi-viande

0 20

 

Légumes

0 10

 

Deux pains

0 10

 

 

0 70

 

Total par jour

 

 

30 X 70 cent. = 21 fr.

 

21 00

Reste pour dépenses imprévues

 

1 20

Revoyons cela !

 

TABAC. – Trois sous à fumer par jour.

 

JOURNAUX. – Le Peuple, de Proudhon, tous les matins.

 

CABINET DE LECTURE. – Si je rayais cet article, ce ne serait pas seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j’économiserais, puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non ! C’est là le plus clair de ma joie, le plus beau de ma liberté, sauter sur les volumes défendus au collège, romans d’amour, poésies du peuple, histoires de la Révolution ! Je préférerais ne boire que de l’eau et m’abonner chez Barbedor ou chez Blosse.

 

BLANCHISSAGE. – Mon blanchissage de gros ne me coûtera rien. Tous les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale à ma mère et de le rapporter propre à son fils. Mais je consacre un franc à mes faux cols ; je voudrais qu’ils ne me fissent qu’une fois, mes parents voudraient deux. Vingt sous pour le fin, ce n’est pas trop.

 

ENTRETIEN. – Je puis me raccommoder avec un sou de fil et un sou d’aiguilles.

 

CHAMBRE. – C’est six francs.

 

NOURRITURE. – 21 francs. C’est assez.

 

Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il faut toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprévues. On ne sait pas ce qui peut arriver.

 

J’étouffe de joie ! j’ai besoin de boire de l’air et de fixer Paris. Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais ouverte : elle était fermée, et je casse un carreau. Comme j’ai bien fait d’ouvrir un compte pour le casuel !

 

Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire des petits tas, sur lesquels je pose une étiquette : Tabac, savon de Marseille, Entretien.

 

Il faut de l’ordre, pas de virements.

 

J’ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C’est lui qui a le plus de pièces et de romans.

 

« Je veux un abonnement.

 

C’est trois francs.

 

Les voilà.

 

Et cent sous pour le dépôt. »

 

Malheureux, je n’avais pas songé au dépôt !

 

J’ai dû balbutier, me retirer… Faut-il remonter chez moi et prendre sur les autres tas ?

 

J’entrerais là dans une voie trop périlleuse ! Mieux vaut attendre et tâcher d’amasser pour ce petit cautionnement.

 

Ces cent sous me firent bien faute ! Je dus vivre sur mon propre fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de dépôt, avaient à leur disposition tous les bons livres. Il est vrai que j’eus trois francs de plus à consacrer à ma nourriture ou à mes plaisirs ; j’économisais aussi sur la chandelle ; mais je ne pénétrai dans la littérature contemporaine que tard, faute de ce premier capital.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:31

 

4
L’avenir

 

Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire ?

 

Ce que je vais faire ? Mais le journaliste, que j’ai connu avec Matoussaint, n’est-il pas là, pour me présenter comme apprenti dans l’imprimerie du journal où il écrivait ?

 

Je cours chez lui.

 

Il me rit au nez.

 

« Vous, ouvrier !

 

Mais oui ! et cela ne m’empêchera pas de faire de la révolution – au contraire ! J’aurai mon pain cuit, et je pourrai parler, écrire, agir comme il me plaira.

 

Votre pain cuit ? Quand donc ? Il vous faudra d’abord être le saute-ruisseau de tout l’atelier ; à dix-sept ans, et en en paraissant vingt ! Vous êtes fou et le patron de l’imprimerie vous le dira tout le premier ! Mais c’est bien plus simple, tenez ! Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y ! »

 

Nous y sommes allés.

 

Il avait raison ! On n’a pas voulu croire que je parlais pour tout de bon.

 

L’imprimeur m’a répondu :

 

« Il fallait venir à douze ans.

 

Mais à douze ans, j’étais au bagne du collège ! Je tournais la roue du latin.

 

Encore une raison pour que je ne vous prenne pas ! Par ce temps de révolution, nous n’aimons pas les déclassés qui sautent du collège dans l’atelier. Ils gâtent les autres. Puis cela indique un caractère mal fait, ou qu’on a déjà commis des fautes… Je ne dis point cela pour vous qui m’êtes recommandé par monsieur, et qui m’avez l’air d’un honnête garçon. Mais, croyez-moi, restez dans le milieu où vous avez vécu et faites comme tout le monde. »

 

Là-dessus, il m’a salué et a disparu.

 

« Que vous disais-je ? a crié le journaliste. Vous vous y prenez trop tard, mon cher ! Des moustaches, un diplôme !… Vous pouvez devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier, non ! Je suis forcé de vous quitter. À bientôt. »

 

Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.

 

Eh bien non ! je n’ai pas lâché prise encore ! et dans ce quartier d’imprimerie j’ai rôdé, rôdé, comme le jour où je cherchais Torchonette.

 

J’ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau ; dans les escaliers, le nez contre les murs ; il a fallu que deux patrons imprimeurs m’entendissent !

 

Ils m’ont pris, l’un pour un mendiant qui visait à se faire offrir cent sous ; l’autre pour un poète qui voulait être ouvrier pendant quatre jours afin de ressembler à Gilbert ou à Magut.

 

Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron bleu !

 

Quel autre métier ? – Celui de l’oncle menuisier, celui de Fabre cordonnier ? Je me suis gardé d’en rien dire au journaliste ni à Matoussaint, ni à sa bande, mais je suis allé dans les gargotes m’asseoir à côté de gens qui avaient la main vernissée de l’ébéniste ou le pouce retourné du savetier. J’ai lié connaissance, j’ai payé à boire, j’ai dérangé mon budget, crevé mon bilan, quitte à ne pas manger les derniers du mois !

 

Tous m’ont découragé.

 

L’un d’eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, les cheveux gris, m’a écouté jusqu’au bout, et puis, avec un sourire douloureux, m’a dit :

 

« Regardez-moi ! Je suis vieux avant l’âge. Pourtant je n’ai jamais été un ivrogne ni un fainéant. J’ai toujours travaillé, et j’en suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagner à peine de quoi vivre. C’est mon fils qui m’aide. C’est lui qui m’a acheté ces souliers-là. Il est marié, et je vole ses petits enfants. »

 

Il parlait si tristement qu’il m’en est venu des larmes.

 

« Essuyez ces yeux, mon garçon ! Il ne s’agit pas de me plaindre, mais de réfléchir. Ne vous acharnez pas à vouloir être ouvrier !

 

« Commençant si tard, vous ne serez jamais qu’une mazette, et à cause même de votre éducation, vous seriez malheureux. Si révolté que vous vous croyiez, vous sentez encore trop le collège pour vous plaire avec les ignorants de l’atelier ; vous ne leur plairiez pas non plus ! vous n’avez pas été gamin de Paris, et vous auriez des airs de monsieur. En tous cas, je vous le dis : au bout de la vie en blouse, c’est la vie en guenilles… Tous les ouvriers finissent à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs fils…

 

À moins qu’ils ne meurent à la Croix-Rousse !

 

Avez-vous donc besoin d’être ouvrier pour courir vous faire tuer à une barricade, si la vie vous pèse !… Allons ! prenez votre parti de la redingote pauvre, et faites ce que l’on fait, quand on a eu les bras passés par force dans les manches de cet habit-là. Vous pourrez tomber de fatigue et de misère comme les pions ou les professeurs dont vous parlez ! Si vous tombez, bonsoir ! Si vous résistez, vous resterez debout au milieu des redingotes comme un défenseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une place à prendre ! Ne soyez pas trop sage pour votre âge ! Ne pensez pas seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre pain cuit, qui roulerait tous les samedis dans votre poche d’ouvrier… C’est un peu d’égoïsme cela, camarade !… On ne doit pas songer tant à son estomac quand on a ce que vous semblez avoir dans le cœur ! »

 

Il s’arrêta, il m’étreignit la main et partit.

 

Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-être mourut-il le lendemain. Je ne l’ai pas revu.

 

C’est lui qui a décidé de ma vie !

 

C’est ce vieillard me montrant d’abord le pain de l’ouvrier sûr au début, mais ramassé dans la charité au bout du chemin, puis accusant ma jeunesse d’être égoïste et lâche vis-à-vis de la faim ; c’est lui qui me fit jeter au vent mon rêve d’un métier. Je rentrai parmi les bacheliers pauvres.

 

J’ai été triste huit grands jours, mais c’est l’automne ! Le Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronze, et les camarades sont si insouciants et si joyeux ! Je laisse rire et rêver mes dix-sept ans !

 

Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins, de querelles à tout propos, de soupe à l’oignon et de vin de quatre sous !

 

Le vin à quat’ sous,

Le vin à quat’ sous.

 

« Comme il est bon ! » disait Matoussaint en faisant claquer sa langue.

 

Matoussaint le trouvait peut-être mauvais, mais dans son rôle de chef de bande il faisait entrer l’insouciance du jeûne, comme des punaises, et la foi dans les liquides bon marché.

 

Il n’était pas à jeter après tout, ce petit vin à quatre sous !

 

Comme j’ai passé de bonnes soirées sous ce hangar de la rue de la Pépinière, à Montrouge, où il y avait des barriques sur champ, et qui était devenu notre café Procope ; où l’on entendait tomber le vin du goulot et partir les vers du cœur ; où l’on ne songeait pas plus au lendemain que si l’on avait eu des millions ; où l’on se faisait des chaînes de montre avec les perles du petit bleu roulant sur le gilet ; où, pour quatre sous, on avait de la santé, de l’espoir et du bonheur à revendre. Oui, j’ai été bien heureux devant cette table de cabaret, assis sur les fûts vides !

 

Quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait, et nos masques de bohèmes se dénouaient ; nous redevenions nous, sans chanter l’avenir, mais en ramenant silencieusement nos réflexions vers le passé.

 

À dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart d’heure après, la chanson elle-même agonisait, et l’on causait – on causait à demi-voix du pays ! – On se mettait à deux ou trois pour se rappeler les heures de collège et d’école, en échangeant le souvenir de ses émotions. On était simples comme des enfants, presque graves comme des hommes, on n’était pas poète, artiste ou étudiant, on était de son village.

 

C’était bon, ces retours du petit cabaret où l’on vendait du vin à quatre sous.

 

Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vin fin, un muscat qu’on vendait au verre, un muscat qui me sucre encore la langue et qu’on nous reprocha bien longtemps.

 

Nous tenions la caisse, cette semaine-là, Royanny et moi. Boire du muscat, c’était filouter, trahir !

 

Nous fûmes traîtres pour deux verres.

 

Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n’y a plus à avoir confiance en personne.

 

Voilà le seul extra, la seule folie, le seul luxe de ma vie de Paris, depuis que j’y suis.

 

Il y a aussi l’achat d’un géranium et d’un rosier, puis d’une motte de terre où étaient attachées des marguerites. Chaque fois que j’avais trois sous que je pouvais dérober à la colonie – sans voler (c’était assez du remords du muscat) – chaque fois, j’allais au Quai aux fleurs cueillir du souvenir. Pour mes trois sous j’emportais la plante ou la feuille qui avait le plus l’odeur du Puy ou de Farreyrolles ; j’emportais cela en cachette, entre mon cœur et ma main, comme si je devais être puni d’être vu ! tant j’avais envie – et besoin aussi – dans cette boue de Paris, de me réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma première jeunesse !

 

Un malheur !

 

Mon petit cabinet de l’hôtel Riffault m’a été pris un mois après mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir la maison, et l’on a renversé mon échelle, profané ma retraite ; on a fait un grenier de ce qui avait été mon paradis d’arrivant… J’ai dû partir, chercher ailleurs un asile.

 

Je n’ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers montent, montent !

 

J’ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine, chassé de chacune par l’odeur des plombs ou le bruit des querelles. Je voulais le calme dans le trou où j’allais me nicher. Je suis tombé partout sur des enfants criards ou des voisins ivrognes.

 

Je n’ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma chambre donnait sur le grand air ! J’étais bien seul et je voyais tout le ciel ; mais il y avait au rez-de-chaussée un café par où je devais passer pour rentrer : ce qui m’obligeait à revenir le soir avant que l’estaminet fermât, et me privait des chaudes discussions avec les camarades. Elles étaient bien en train et dans toute leur flamme au moment où il fallait partir. C’était une véritable souffrance, et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon logis, sortir de l’hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et m’éreinter à battre le pavé jusqu’à ce que le café ouvrît l’œil et laissât tomber ses volets.

 

J’étais bien las de ma rôderie nocturne, et j’avais la tristesse pesante et gelée de la fatigue. J’avais, en plus, à soutenir le regard de la patronne qui m’avait attendu un peu, malgré tout – qui attendait même ma quinzaine quelquefois !…

 

Elle avait l’air de me dire, quand je rentrais grelottant, fripé et traînant la jambe, que je trouvais bien de l’argent pour passer les nuits, que je ferais mieux d’en trouver pour payer ma chambre.

 

Elle avait l’habitude de me jeter mes bouquets dans les plombs, si je me permettais d’avoir des bouquets lorsque je restais à devoir encore 4 ou 5 francs.

 

Son mari était malheureusement un brave homme.

 

Malheureusement ! Oui, car je l’aurais battu s’il avait été comme elle et je lui aurais fait payer à coups de bottes mes bouquets jetés dans les plombs.

 

Notre avenir doit éclore ! etc., etc.

 

Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir mes fleurs.

 

J’aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où étaient les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs pères plutôt que la couleur de leur argent. Mon père avait été jugé bon pour une chambre de vingt francs. Tous les camarades faisaient ainsi, mais je ne me croyais pas le droit d’engager le nom de mon père pour avoir quelques punaises de moins, un peu de bonheur de plus !

 

Si petite qu’elle fût, j’ai pourtant partagé une de mes chambres de dix francs.

 

Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d’un ancien cuirassier – qui attendait de l’argent. C’était sa profession ; il devait nous faire des avances à tous avec cet argent ; il avait promis à Matoussaint d’éditer son Histoire de la Jeunesse à laquelle il avait semblé prendre un intérêt puissant.

 

« C’est écrit avec des balles », avait-il dit.

 

Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant des détails militaires, des mots techniques, pour rendre émouvante une attaque de barricade en Juin trente-neuf.

 

Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine, au hasard de notre fourchette.

 

Il manqua de logement à un moment – il lui en fallait un cependant – pour faire adresser l’argent.

 

« Tu comprends, c’est à toi de le prendre, m’a dit Matoussaint. Royanny et les camarades ont tous des femmes… ils ne peuvent pas faire coucher le cuirassier avec eux. Moi, j’ai Angelina. Mets-toi à ma place. »

 

À sa place, non. – Angelina était trop maigre !

 

C’était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce service à la communauté : je n’ai pas osé refuser.

 

Oh ! quel supplice ! Toujours ce grand cuirassier avec moi ! Il a dit au propriétaire qu’il était mon frère, pour expliquer notre concubinage.

 

Que dirait ma mère chargée d’un autre fils ? – accusée d’avoir un enfant que mon père ne connaît pas !

 

Oui, c’est du concubinage ! Ce cuirassier se mêle à mes pensées, entre dans ma vie, m’empêche de dormir, si j’en ai envie, de marcher si ça me prend ; ses jambes tiennent toute la place ! Il a une pipe qui sent mauvais et un crâne qui me fait horreur, dégarni du milieu comme une tête de prêtre ou un derrière de singe. Il me tourne le dos pour dormir, je vois cette place blanche… je me suis levé plusieurs fois pour prendre l’air ; j’avais envie de l’assassiner !

 

Mais, un beau matin, je n’ai plus senti son grand cadavre près de moi. Il était parti ! parti en emportant mes bottines. J’ai dû attendre la nuit noire pour remonter, en chaussettes, à l’hôtel Lisbonne, j’avais l’air d’un pèlerin, – d’un jeune marin qui avait promis dans un naufrage de porter un cierge, pieds nus ou en bas de laine, à sainte Geneviève.

 

J’étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien des raisons !

 

D’abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour que je reste celui qui ferait les plus longues courses et les commissions.

 

« Toi, tu n’as pas une femme qui t’attend, toi ! tu n’as que toi à nourrir. Un homme, pourvu qu’il ait un pantalon ! mais quand il faut acheter des robes. Tu mangeras avec nous. Quelle économie ! Va chez un tel lui emprunter cent sous, moi je ne peux y aller à cause de son épouse. Angelina en est jalouse… Et ci, et ça ! »

 

Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées, mes sous étaient perdus pour la colonie ! L’hôtel Lisbonne ne voudrait pas d’un autre couple, il n’y avait pas de place : d’ailleurs le propriétaire en avait assez. Puis je m’entendais jusqu’à présent à peu près avec chacun. Ma moitié me brouillerait avec tout le monde. Il y avait donc une conspiration en faveur de mon célibat.

 

La femme d’un petit gros qui venait quelquefois nous voir était la plus enragée à me détourner de toute alliance, chaque fois qu’une rencontre, un bout de causette avec une blonde, donnait lieu à quelque plaisanterie et excitait des craintes.

 

« Mais qu’est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je me mette ou ne me mette pas avec une femme, lui dis-je un soir, où étant seuls, nous parlions de ça, faute de mieux.

 

Ça me fait peut-être quelque chose », dit-elle avec un sourire et en baissant les yeux.

 

J’ai eu l’air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre les points sur les i.

 

« Et Adolphe ? Si Adolphe savait ! …

 

Pourquoi voulez-vous qu’il sache, est-ce vous qui lui direz », et elle se renversait la tête en montrant son cou blanc comme du lait – le cou de la Polonie ! et de ses doigts doux comme de la soie tiède, elle écartait mes cheveux sur ma joue.

 

J’ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n’est pas mon ami, une connaissance du Quartier latin, voilà tout.

 

Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises du jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des mûres.

 

« Tiens, sais-tu pourquoi je t’aime ! Je t’aime parce que tu aurais fait un beau bouvier. »

 

Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j’éprouvais à l’écouter et à l’embrasser le plaisir que j’éprouvais à sentir l’odeur de miel et à frotter mon nez contre des feuilles vertes.

 

Je vais quelquefois au bal, je m’y bats toujours. Une fois lancé, dès que je ne veille plus sur moi, j’arrive à la sauvagerie des gestes, au vertige de la brutalité. Dès que je ne suis plus poli, je suis casseur, violent, aveugle. Dans les poussées, je trouve une joie bestiale, j’entre dans le tas comme un ours fou de raisin. C’est la revanche des écrasements paternels, de l’emmaillotage de famille, je me détends dans les querelles de toute la force de ma haine contre les roulées que j’ai reçues par respect filial, contre les avanies que j’ai subies de disciples à maître. Et je me suis fait presque une popularité de batailleur dans ces bals.

 

Au fond d’une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où l’on danse aussi et où Matoussaint m’a amené, j’ai laissé mon paletot, ma chemise, presque ma peau entre les mains de quatre hommes à qui j’ai voulu tenir tête. On m’avait appelé provincial et enfoncé mon chapeau sur les yeux. Provincial, c’est que j’en avais l’air sans doute et voilà bien pourquoi je tapais si fort, c’était de la honte dans la fureur ! ce coup pour la honte, celui-ci pour la fureur, et les deux sentiments se mêlant, des camarades s’en mêlaient aussi, on s’était roulé dans la poussière !

 

On m’a battu pendant toute mon enfance, cela m’a durci la peau et les os, – point le cœur, je ne pense pas ! mais je trouve je ne sais quelle joie féroce à m’aligner avec les fanfarons de vigueur.

 

À ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie :

 

« Mais vous ne savez donc pas que j’ai dû me laisser rosser pendant dix ans… que les commandements de Dieu et de l’Église le voulaient… Je m’en serais bien moqué, mais si j’avais crié trop fort, on aurait destitué papa… Allons, rangez-vous, que je le corrige, ce fou qui me cherche querelle, à moi, l’échappé des mains paternelles !… J’ai dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans les veines, l’instinct de révolte… Je ne voudrais pas être méchant, mais j’ai à faire sortir les coups que j’ai reçus… Ne me touchez pas ! Prenez garde !… Laissez-moi, vous dis-je ! j’ai trop d’avantage sur vous ! »

 

Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou ma fierté, avec qui veut prendre la succession du père Vingtras pour le coup de poing, autant je suis humble et routinier avec les camarades.

 

J’ai nommé Matoussaint le chef de notre clan – et, sans être enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, je le suis comme un séide. J’ai lu qu’il fallait s’entendre, être un cénacle. Je l’ai lu dans Mürger comme dans Dumas, et j’ai accepté le rôle de Porthos des Mousquetaires, presque le rôle de Baptiste dans la Vie de Bohème : parce que je suis nouveau, parce que mon enfance n’a rien vu, parce que je me sens gauche et ignorant, non pas comme un provincial, mais comme un prisonnier évadé, comme un martyrisé qui étire ses membres.

 

J’ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans la grande guerre entre calicots et étudiants. Il paraît qu’il faut tomber sur les calicots, que les calicots sont des bourgeois et des réac, – et je tombe dessus. Je dépense là mon énergie, et je mets ma gloire à passer pour l’hercule de la bande.

 

Je ne fais rien : paresse dont je rends mon éducation responsable ! Il faut que je batte l’air de mes bras quelque temps encore, avant de pouvoir enfiler mon vrai chemin et appliquer au travail ma tête trop calottée.

 

Je ne fais rien, – pardon ! je gagne dix sous cinq fois par semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J’ai ainsi, avec mes quarante francs mensuels, douze francs cinquante centimes par semaine. Je ne dépense pas un radis de plus !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:30

 

5
L’habit vert

 

Un camarade m’a conduit dans une crémerie où se trouve une fille dont tout un cénacle est amoureux.

 

Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de juive, et je n’ai jamais éprouvé, à côté de femme de professeur ou de grisette, une impression pareille à celle que m’a donnée le froissement de sa jupe. Puis elle me regarde d’un œil si gai, avec un sourire qui montre de si belles dents blanches !

 

Elle me regarde encore, toujours – avec une persistance qui commence à me flatter.

 

Ai-je le charme, décidément ? Elle rit. – Voilà qu’elle éclate !

 

« Pardon, monsieur, oh ! je vous demande bien pardon ; c’est que vous avez l’air si drôle avec votre habit vert et votre gilet jaune ! »

 

Et elle repart d’un rire fou qui lui fait venir les larmes aux yeux et serrer les genoux.

 

Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une figure mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement d’un empalé qui peut encore rouler les yeux, mais en est aux derniers frémissements… Je fais aller mes prunelles à droite, à gauche, une, deux, – sans oser les fixer sur rien ni sur personne… Il me passe dans le cerveau l’idée que je suis un jeu de foire, où l’on envoie des palets, une boule, et j’ai l’air de dire : Visez dans le mille.

 

Enfin, la gaieté de la demoiselle s’est calmée, et elle vient me retirer de ma chaise comme on désempale un mannequin qui garde, un moment encore, quelque chose de raide et de presque indécent.

 

« Vous ne m’en voulez pas trop, n’est-ce pas ? C’était plus fort que moi. »

 

Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me prenant les doigts dans les siens :

 

« Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me prouver que vous n’êtes pas fâché… »

 

Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par signes, pour indiquer mes intentions de marionnette indulgente ; j’avance et retire ma main, je fais « oui » avec ma tête – comme l’infâme Golo, au théâtre des marionnettes, à la Foire au pain d’épice.

 

C’est mon habit et mon gilet qui m’ont valu cela !

 

Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés de Nantes ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.

 

Moi qui croyais que j’avais l’air très comme il faut avec ce costume !

 

Le collet m’inquiétait bien un tantinet ; il me semblait qu’il montait beaucoup pour l’époque ; le gilet me paraissait de quelques doigts trop long ; mais je me rappelais les théories du cossu si souvent exprimées par ma mère, et j’étais sorti, point faraud, point fat, point avec l’intention d’humilier les autres, mais avec la pointe d’orgueil qui est permise à un jeune homme bien élevé, qui étrenne une jolie toilette.

 

C’est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quatre sous où l’on ne se voit pas.

 

Si j’avais pu me voir !… Je n’ai pas mauvais goût, allons ! Je sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l’est pas ! En attendant, j’ai été ridicule jusqu’à la racine des cheveux.

 

J’ai envie d’aller me jeter à l’eau, de quitter la France !

 

Si c’était un homme qui s’était moqué de moi !… Je le souffletterais… un duel !

 

Mais pas un de ceux qui étaient là ne m’a insulté. D’ailleurs, comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n’ai pu rien voir.

 

Je vais donc me jeter à l’eau ou quitter la France !

 

Me jeter à l’eau ?… Disons plutôt adieu à la patrie !… Et encore, non !

 

J’ai l’air de fuir la conscription, de me refuser à payer l’impôt du sang ! C’est mal.

 

Je m’endors là-dessus.

 

Je suis réveillé par le facteur.

 

« Une lettre, monsieur Vingtras ! »

 

En croirai-je mes yeux !

 

Avec Matoussaint, j’ai tellement pris l’habitude de la solennité qu’au lieu de dire : « Bah ! est-ce possible ! » je dis quelquefois : En croirai-je mes yeux !

 

 

Voyons cette lettre !

 

 

« Hôtel des Quatre-Nations.

 

 

« Cher monsieur,

 

« Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse !… J’ai peur de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille que quand vous m’aurez dit (sans être gêné par votre bel habit) que vous avez vu là une gaieté de jeune fille, et voilà tout.

 

« Faites-moi donc l’amitié, pour me montrer que vous ne me gardez pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq heures. Nous sommes seules avec maman. Il n’y a pas encore les pensionnaires, et il me sera plus facile de vous demander pardon. Vous dînerez ensuite avec nous, et c’est moi qui vous invite pour ma pénitence.

 

« ALEXANDRINE MOUTON. »

 

 

Elle a été charmante.

 

 

Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m’ait pas envoyé cet habit vert et ce gilet jaune.

 

L’Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon cœur en tient une assez étroite dans la rue. Il a la façade peinte en jaune café au lait, et une enseigne peinte en jaune omelette. C’est à la fois un hôtel et une crémerie. On débite dans la salle du bas du café au lait, du chocolat, etc., et aussi des prunes et des cerises à l’eau de vie. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au comptoir, sert les cerises et les prunes et laisse sa mère apporter les bols et les tasses du fond de la cuisine.

 

Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaçon qui mène dans la chambre de la mère et de la fille – oh ! cette chambre ! mais tais-toi, mon cœur…

 

Je l’aime !

 

 

Comment cela est-il venu ? Je ne sais plus !

 

Je sais seulement que le soir de ce qu’elle appelait la pénitence, où, pour se punir, elle voulait m’avoir à dîner, et pour se punir davantage encore, me tenir près d’elle ; je sais que ce soir-là je n’essayai pas de jouer au poète, ni au bohème, ni même au républicain (pardonnez, morts géants !) ; je n’essayai pas d’avoir l’air héroïque, ni fatal, ni excentrique, ni artiste, ni rien de ce qu’on essaye de paraître quand on est près d’une femme et qu’on a dix-sept ans.

 

Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon air bête, et de mon envie de me jeter à l’eau, remplacée par ma résolution de quitter la France ; je contai que ce n’était pas la première fois que ma mère me poussait dans la voie du suicide avec des gilets trop longs ou des collets trop hauts, et je la fis rire encore – mais pas si fort que l’autre fois – rire d’un rire doux et clair, qui, à un moment, se mouilla même d’une petite larme. Une de mes histoires d’enfance avait détaché cette perle de ses yeux attendris.

 

« Oh ! je m’en veux bien plus de ce que j’ai fait », dit-elle, et elle prit ma main comme celle d’un enfant, et la serra.

 

Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cette main-là avait courbé quelques poignets et soulevé des poids dans les coins. Maintenant elle tremblait comme la feuille.

 

À un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas se dire nos lèvres ; nos doigts se quittèrent, mais nos cœurs se joignirent…

 

Je vins là tous les soirs ; j’y vins prendre mon café, puis mes repas ; un matin, j’apportai ma malle ! C’est elle qui le voulut.

 

Je passe à l’hôtel du père Mouton une vie bien heureuse, entre l’amour et la politique, entre la tête brune d’Alexandrine et le buste de la Liberté.

 

La mère Mouton espère-t-elle que j’épouserai sa fille, le père Mouton croit-il à mon avenir ?…

 

Ils me font crédit. Ils m’ont même proposé à un Russe, qui est leur locataire, comme professeur de français.

 

Ce Russe me donne trente francs par mois. – Je ne lui apprends pas beaucoup le français, mais je lui écris en style enflammé une lettre tous les deux jours pour une actrice des Délassements dont il est fou.

 

Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs partout.

 

J’ai soixante-dix francs !… J’en donne cinquante au père Mouton, qui est content et paye encore la goutte. J’en garde vingt pour mon blanchissage, mon tabac et mes folies ! Sur ces vingt-là, il faut dire aussi que je porte tous les dimanches quarante sous à mon ancien petit élève, le fils du portier. Son père est mort, et sans moi et son oncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait à la charité.

 

Je gagne ma vie, je suis aimé, et j’attends la Révolution.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:30

 

6
La politique

 

J’aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature, je le sens – et malgré ma brutalité et ma paresse, je me souviens, je pense, et ma tête travaille. Je lis les livres de misère.

 

Ce qui a pris possession du grand coin de mon cœur, c’est la foi politique, le feu républicain.

 

Nous sommes un noyau d’avancés. Nous ne nous entendons pas sur tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.

 

« 93, CE POINT CULMINANT DE L’HISTOIRE ; LA CONVENTION, CETTE ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS ! »

 

Quand je dis que nous sommes d’accord, nous avons failli nous battre plus d’une fois : j’ai, un jour, appelé Robespierre un pion et Jean-Jacques un « pisse-froid ».

 

« Pisse-froid » a failli me brouiller avec toute la bande.

 

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à discuter ça plus tard, mais « pisse-froid » appliqué à Rousseau était trop fort.

 

Que voulais-je dire par là ? Quand on lance des mots pareils, il faut les expliquer… Que signifiait « pisse-froid » ?

 

Eh ! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j’ai entendu toujours appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n’étaient pas francs du collier – qui avaient l’air sournois, en dessous !

 

« Alors, Jean-Jacques était en dessous ? »

 

J’ai eu bien du mal à m’en tirer et j’ai dû faire quelques excuses, j’ai dû retirer pisse-froid. Je l’ai fait à contrecœur et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est pincé, pleurard ; il fait des phrases qui n’ont pas l’air de venir de son cœur ; il s’adresse aux Romains, comme au collège nous nous adressions à eux dans nos devoirs.

 

Il sent le collège à plein nez.

 

Pisse-froid, oui, c’est bien ça !

 

Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.

 

« Voltaire ? » crie Matoussaint.

 

Il me lance à la tête les vers d’Hugo…

 

Ce singe de génie !

 

Je laisse passer l’orage et maintiens mon dire, en aggravant encore mes torts ; le Voltaire qui me va, n’est pas le Voltaire des grands livres, c’est le Voltaire des contes, c’est le Voltaire gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au diable, et s’en va blaguant tout…

 

« ALORS TU ES UN SCEPTIQUE ? ? » dit Matoussaint, s’écartant de deux pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.

 

J’ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens sceptique pour moi.

 

« Et tu te prétends révolutionnaire !…

 

Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m’ennuie, Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n’aime pas qu’on m’ennuie ; si pour être révolutionnaire il faut s’embêter d’abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez mes parents. »

 

« Tu fais donc de la révolution pour t’amuser ? » reprend Matoussaint en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où j’en suis tombé.

 

Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à la fin quelque chose à répondre, me déclare qu’il sait « que j’ai été plus loin que je ne voulais, que ce n’est pas moi qui traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le drapeau de nos pères comme un jouet…

 

« Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t’y trouves pris quelquefois, dame ! » et il rit d’un air de vainqueur indulgent.

 

On trouve généralement que je n’ai pas d’enthousiasme pour deux sous.

 

Pas d’enthousiasme ! Que dites-vous là ?

 

À l’heure où la Voix du peuple paraît, je vais frémissant la détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand de vin ; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais d’acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à travers les lignes flamboyer une baïonnette.

 

Pas d’enthousiasme ? Ah ! qu’on soulève un pavé et vous verrez si je ne réponds pas présent à l’appel des barricadiers, si je ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait écrit : Mourir en combattant !

 

Pas d’enthousiasme ! Mais je me demande parfois si je ne suis pas au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un moinillon de la révolte, un petit esclave perinde ac cadaver de la Révolution.

 

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion ? Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre ? Je subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au refrain de la Marseillaise…

 

Ils trouvent à l’hôtel Lisbonne que je n’ai pas la foi ! Ils m’en veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres. – J’ai peur d’y croire trop encore ! Il me semble qu’il se mêle à mon enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir l’insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de canon.

 

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce que donnera la victoire ? Pas trop. Mais je sens bien que ma place est du côté où l’on criera : Vive la République démocratique et sociale ! De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait saigner sous les coups de l’humiliation, tous les professeurs que le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont affamés !…

 

Nous, de ce côté.

 

De l’autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants gras !

 

J’ai assez des cruautés que j’ai vues, des bêtises auxquelles j’ai assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à coups de fusil… Pas d’enthousiasme de commande, non ! Mais la fièvre du bien et l’amour du combat !

 

L’hôtel Mouton a remplacé l’hôtel Lisbonne. L’hôtel Lisbonne est mort ; c’est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au marchand de vins mastroquet, et qui a pris pour lui toute la maison.

 

Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets marengo et des filets aux truffes ; les buissons d’écrevisses – emblème du recul – fleurissent où hurlaient des hommes d’avant-garde ! Cette maison, où l’on cassait la coquille aux préjugés, a pris pour enseigne : À la renommée des escargots.

 

L’hôtel Lisbonne est mort.

 

Chacun est allé de son côté ; Royanny a pris pour maîtresse la fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans le coin de la rue Madame.

 

Voilà ce qu’est devenu Royanny ! Ainsi s’en vont les tapageurs d’antan ! Du reste Royanny voulait être notaire ; il n’était échevelé que par complaisance, et se promettait bien d’être chauve, au besoin, – ses examens une fois passés, – si cela lui était utile pour avoir une étude achalandée.

 

Matoussaint, lui, s’est attaché au tombeau d’un philanthrope, d’un homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à qui sa famille veut élever une statue ; elle a pensé qu’un livre, où seraient les anas de sa bonté, aiderait à consolider la gloire du défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller dans une soupe d’auvergnat, et c’est Matoussaint qui a été chargé de tremper le bol. Il s’en acquitte consciencieusement, écumant les bonnes actions, les traits de charité qui surnagent dans la vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.

 

Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu’on est obligé de manger la soupe à tous les repas – par respect pour la mémoire du philanthrope – ce qui lui fait venir du bedon. Matoussaint le cache en vain ; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup d’étrangeté à sa physionomie.

 

Du reste, il est entré carrément dans le pot du bonhomme ; il a le vêtement arrondi des sages – comme en portent aussi les baillis dans les pantomimes ; il a un chapeau bas et des souliers lacés.

 

Je crois qu’Angelina l’a quitté et trompé. Il prétend qu’elle est en villégiature chez une parente ; mais cette parente-là a des moustaches et un chapeau pointu, à ce qu’il paraît.

 

La coiffure nouvelle de Matoussaint soupophore a semblé à Angelina une bassesse et l’habit de bailli une trahison.

 

« Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n’avait plus que des gestes d’homme qui écume le pot-au-feu. »

 

Mais non ; Matoussaint n’a pas trahi, et quoiqu’il ait cette odeur de soupe et ces habits ronds, il n’en reste pas moins attaché aux idées avancées – de toute la longueur de ses cheveux, qu’il n’a pas sacrifiés, mais qu’il coiffe en rouleaux tombant sur un col blanc, large comme une assiette.

 

Il a fait connaissance d’un poète.

 

Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d’un Bourguignon et l’œil à lunettes d’un Allemand, les dents de cheval d’un Anglais. Il est grand, s’habille mal avec des redingotes de lazariste qui ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il produit sur nous un grand effet. C’est drôle ! Nous parlons de la jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs, le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est grand homme, le vates du cénacle.

 

Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois ; on met ce jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier tiennent beaucoup de place et gênent sous la table – pendant le dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu’on ne peut accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il en vers attendris qu’il aimait à dormir sur l’herbe, Matoussaint appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller. Est-ce la pêche, il a l’air d’attacher un ver rouge, quand vient le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l’ablette l’humble paille des champs ! Boulimier nous montre-t-il un petit âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui pétarade sur sa chaise.

 

Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son pays – ça n’a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce Bourguignon. C’est le vin des livres et pas des caves. Boulimier est de Tournus. C’est Tournus qu’il chante. Au refrain, il a fait rimer Tournus et Bacchus.

 

« Mais puisqu’il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse », dit dans un coin une petite femme qui s’attire des yeux terribles de Matoussaint.

 

Je n’aime pas ce Boulimier-là, mais j’aime le Boulimier des pièces à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui sentent par moments le pain noir, l’outil dur, qui sentent le peuple et la révolte.

 

Matoussaint n’a pas besoin de souligner celles-là ! les vers sonnent comme des coups de tambour.

 

Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On boit à la Révolution, l’on trinque à 93. On en a pour huit jours après à boire de l’eau parce qu’on s’est ruiné dans cette heure de trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a empourpré les cerveaux pour cinq mois ! On y gagne encore.

 

Tout le monde n’est pas de notre opinion dans l’hôtel ; et il faut la situation exceptionnelle que m’a créée mon amour pour que nous puissions faire le tapage que nous faisons, les jours d’enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la Marseillaise – en basse d’abord – mais bientôt les voix grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.

 

Un soir, on s’est battu et l’on nous a menés au poste. En route, Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l’homme à la soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.

 

Il se vengea, a-t-on dit.

 

Des bruits ont couru qu’il était descendu en cachette à la cuisine et avait déshonoré la soupe – déshonoré ! comment ? de quelle façon ? – Il ne s’en ouvrit jamais à personne ; on sait seulement que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon, dans la famille du Petit Gilet bleu.

 

Collège de France.

 

Depuis que Matoussaint est libre, on n’entend que nous dans le quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.

 

Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les jeudis, on monte vers le Collège de France.

 

On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des jésuites, qu’on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans la rue Saint-Jacques.

 

Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis ; tout cerné de bouquinistes misérables qu’on voit au fond de leur boutique noire, éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.

 

Collège ! c’est bien un collège, quoique les écoliers aient des moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s’attend à voir passer le proviseur causant avec l’économe, puis croisé par l’aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l’appelaient, et qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.

 

C’est triste ! Matoussaint refuse d’en convenir :

 

« Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu’il y eût des haricots avec des fleurs rouges ?

 

J’aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair quelquefois !

 

Alors, riposte-t-il d’une voix sourde et avec un rire de pitié, Zoïlen’a pas encore été content de lui à sa dernière leçon ?… »

 

Content ? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s’il n’y avait pas l’esprit de corps, l’esprit de discipline, ce serait à lui flanquer des gifles ! Content ! – Eh si ! je suis content ! Je sais bien que Michelet est des nôtres et qu’il faut le défendre.

 

L’avant-dernier jeudi, est-ce que je n’ai pas à moitié assommé un réac qui disait juste comme moi – à cette différence près que, lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux ; moi, j’en étais triste, parce que j’aurais préféré que ce fût moins élevé, plus terre à terre. – Oui, Matoussaint – plus terre à terre. Je me figure qu’il y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre que moi dans cette foule…

 

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne comprennent pas.

 

On attend toujours pour applaudir.

 

Quand ce n’est pas tout indiqué par l’intonation ou le geste du maître, deux grands garçons – un qui a de longs cheveux, un autre qui n’en a pas – donnent le signal ; pas seulement pour l’applaudissement mais pour le rire aussi ; pas seulement pour le rire mais pour le ricanement.

 

J’ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui a produit un très mauvais effet : les voisins qui avaient ricané d’après moi, de confiance, croyant que j’obéissais au signal du Chauve ou des Longs cheveux m’en veulent beaucoup et me le montrent.

 

Aussi j’attends maintenant que le ricanement soit absolument adopté ; que le rire soit indiscutable ; que le bravo soit bien le bravo qu’il faut, avant de faire n’importe quoi qui indique l’enthousiasme, ou la joie, ou l’amertume. Je ne pars jamais avant les autres.

 

Je pars après quelquefois !

 

Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui semble se moquer du monde.

 

J’y mets de l’orgueil ; je n’ose pas avoir l’air de n’être qu’un écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à pousser de petits cris.

 

« Mais taisez-vous donc ! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bête, cet animal-là ! »

 

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences ?

 

J’ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait, c’était clair et c’était chaud. Je partais quelquefois dans ma chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer près d’un feu de sarment.

 

Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme, qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il m’envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à la face. Mais souvent, bien souvent, il tisonnait trop et voulait faire trop d’étincelles : cela soulevait un nuage de cendres.

 

Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.

 

À moi, il me semble que ce n’est pas honnête et que c’est hypocrite de mentir pour rien ; de s’aveugler et d’aveugler ainsi le maître. Ce n’est pas la peine de crier contre les jésuites.

 

Quelle belle tête tout de même, et quel œil plein de feu ! Cette face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur d’argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l’air si vivant !

 

Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins ; il a contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau ; il égratigne le ciel de sa main blanche.

 

Les journaux s’en sont mêlés, on a reproduit des passages de quelques leçons – passages à mine ridicule. Le professeur a protesté, il a rebouté les citations, refait le nez de ses phrases.

 

Pourquoi ?

 

Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre, je voudrais qu’il me parlât de choses que je n’entrevois point, qu’il me jetât à la tête des idées que j’emporterais – même pour les trouver mauvaises, sans en rien dire à personne – mais auxquelles je penserais en me couchant.

 

« Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes leçons et les dénaturent. »

 

Tous ceux, dans la salle, qui n’ont pas de barbe, qui ont le teint un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et des souliers noués ; ceux-là sont fouillés d’un œil menaçant et soupçonnés d’être des échappés du séminaire, qui viennent faire le jeu de l’ennemi. L’orage gronde au-dessus de leurs têtes, il est question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d’eux : « Rat d’église, punaise de sacristie, mange bon Dieu ! tête de cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins ! »

 

Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par une main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.

 

« Celui-là ?…

 

Où, où donc ?

 

Au troisième banc.

 

Ce grand ?

 

Oui… quelqu’un vient de dire qu’il était toujours avec les prêtres. »

 

C’est tombé dans l’oreille d’un pur, qui s’est levé, a demandé ce que faisait l’homme là-bas, l’homme à lunettes…

 

« Il prend des notes. »

 

Il y en a bien d’autres qui en prennent – et des Micheletiers enragés – mais le vent est au soupçon.

 

« À bas le preneur de notes ! – Fouillez-le – Sa carte d’étudiant ! sa carte ! Qu’il montre sa carte !… »

 

Il n’a pas de carte, moi, non plus ! Sur les deux mille individus qui sont là, qui donc a sa carte ? Personne ! Mais tout le monde demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu’on lui veut, qui croyait d’abord qu’on parlait d’un autre.

 

À la fin on lui explique. Il se lève et répond.

 

« Je m’appelle Émile Ollivier, le frère d’Aristide Ollivier, tué en duel, l’autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain. »

 

Il avait bien l’air d’un jésuite, pourtant !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:29

 

7
Les écoles

Un matin, une rumeur court le quartier.

 

« Vous savez la nouvelle ? On a interdit le cours Michelet. C’est au Moniteur. »

 

Nous l’apprenons à l’hôtel Mouton, où se produit tout de suite une agitation qui se communique aux petits cafés et crémeries environnantes.

 

On sait que l’hôtel est républicain, on connaît nos crinières ; sur le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier ; nous avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de trois petites rues.

 

On vient nous trouver.

 

« Que faire ? Que dit Matoussaint ?

 

Et vous, Vingtras ?

 

Que faire ? mais protester, parbleu ! Allons, Matoussaint, mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se casser le nez à l’heure du cours.

 

À qui enverra-t-on la protestation ?

 

ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE. »

 

L’idée m’est venue tout d’un coup. Elle fait sensation. (Oui ! oui !)

 

Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.

 

« Aide-moi ! dit-il.

 

Eh bien ! est-ce fait ? » demande-t-on au bout d’un moment.

 

Non. – Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes en ment qui font très vilain effet.

 

Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d’un trait quatre lignes, pas plus.

 

« Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et de la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune. »

 

« Ajoute : À la face de la nation.

 

Si tu veux.

 

Citoyens ! la protestation est ainsi conçue ! »

 

Il lit.

 

« Bien ! bien ! »

 

Nouveaux cris de « Vivent les Écoles ! À la Chambre ! À la Chambre ! »

 

Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la protestation. La première transcrite est offerte aux citoyens Matoussaint et Vingtras ; ils signent sur la même ligne, en tête et en gros ; et tout le monde de se presser pour mettre son nom après le leur.

 

Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait pas, qui vint et demanda à avoir des feuilles : crémerie d’opinions pâles, où l’on en était encore à l’adjonction des capacités ! Comment osait-elle se lancer dans le mouvement ? Il fallait qu’il fût irrésistible. Cependant elle garda dans cette occasion – tout en apportant son contingent – les traditions bien connues de prudence, qui l’avaient fait surnommer : Au Chocolat pacifique. Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les premiers signataires qui étrennent, ils signèrent en rond.

 

On se rend, muni de tout ce qu’il faut pour écrire, à la porte du Collège de France.

 

Matoussaint est l’homme en vue ; il se donne un mal de tous les diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.

 

C’est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d’étudiants, jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.

 

Il pleut des adhésions.

 

C’est décidé – MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI ? (Oui ! oui !) À MERCREDI !

 

Mercredi.

 

Aujourd’hui la manifestation !

 

Nous sommes sur la place du Panthéon. L’hôtel Mouton est en avance d’une heure ; personne ne se montre encore.

 

Le ciel est gris, le soleil se voile.

 

On vient lentement, regardant de loin s’il y a du monde, les uns par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l’on est déjà une cinquantaine devant l’École de droit.

 

On est prêt ! En avant !

 

Nous descendons en silence – la consigne a été de ne pas jeter un cri et on l’observe comme des gens de caserne ou d’église.

 

C’est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans drapeaux.

 

Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus ; d’abord il n’y avait pas de drapeaux ; on aurait été obligé de les faire faire. Il fallait commander l’étoffe et les ourler. Mais il n’y en avait pas de tout prêts, comme je le croyais d’après les livres, pas de drapeaux des écoles, pas un.

 

On dirait qu’il pleut !

 

« Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en étendant la main.

 

Ce ne sont pas des gouttes, c’est quelqu’un qui a craché », répond-il tout haut ; mais tout bas, à l’oreille, il me souffle ses craintes.

 

Il n’est plus permis de nier les gouttes sans être taxé d’impudence ; d’ailleurs nous voyons de loin s’arrondir des parapluies. Le premier qui s’arrondit fit pâlir Matoussaint !

 

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais nous nous contentons de relever les collets de nos habits – comme des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments, redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous le feu.

 

Ça tombe, ça tombe !

 

Les sergents de ville ne se fâchent pas ; au lieu de barrer la révolte, ils s’écartent ; ils se mettent à l’abri sous les portes et font même signe qu’il y a encore de la place pour un.

 

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

 

La sentinelle crie : Qui vive ? Le poste a couru aux armes.

 

« Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien trempés ? ajoute-t-il d’une voix de héros en se retournant vers ceux qu’il croit les plus résolus.

 

Trempés !…Mais oui, pas mal comme ça ! »

 

Dans la Chambre on s’est ému de ce qui se passe sur la place. La nouvelle a couru de bouche en bouche. D’ailleurs, nous avons fait demander des députés républicains.

 

Il n’en vient pas ; il pleut trop ! Ils veulent bien mourir fusillés, mais pas noyés.

 

Tout d’un coup, cependant, un cri s’élève :

 

« Crémieux ! Crémieux ! »

 

Ma foi oui, c’est Crémieux qui arrive – l’avocat Crémieux.

 

Il s’appuie sur le bras d’un homme jeune, modeste et frêle, qui est aussi, assure-t-on, représentant du peuple ; on l’appelle Versigny.

 

Ils approchent, le pantalon retroussé.

 

Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition qu’il avait mise sur sa poitrine ; malheureusement la pluie a traversé son paletot et la pétition est toute verte ; le vêtement de Matoussaint est couleur d’herbe et il a déteint sur le papier. On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par cœur, il la récite.

 

Le jeune représentant paraît vouloir répondre !

 

Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit :

 

« Atchoum ! » seulement.

 

« Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne vous demande pas de m’embrasser. »

 

Oh, non ! Il est trop mouillé.

 

« Mais je vous demande une poignée de main que je transmettrai à toute la jeunesse des écoles. »

 

Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main – qui lui déraidit toutes ses manchettes.

 

« Vive la République !

 

Atchoum ! Atchoum ! » fait le jeune représentant. Et tout le monde fait atchoum ! comme on se mouche, même sans en avoir envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon.

 

Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade dans la boue, sous l’averse, et l’on a baptisé cette manifestation, déjà tant baptisée par le ciel : la Manifestation des parapluies.

 

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de l’organiser sous forme d’une protestation nouvelle.

 

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous chatouillons la plante des pieds à toutes les passions – petites ou généreuses – qui peuvent aider à rassembler de nouveau les écoles.

 

Je suis dépêché près des anciens du quartier qui ont été témoins et acteurs dans les protestations célèbres.

 

Un petit homme me frappe beaucoup par l’étendue de son dévouement et de son nez.

 

Il s’appelle Lepolge et jouit d’un certain prestige, parce qu’il passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu’il fait partie en même temps des sociétés secrètes.

 

Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans le même département, la même ville, presque la même rue.

 

« Dans mes bras ! » s’écrie-t-il, quand il l’apprend.

 

Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embrassade. Il a une habitude bien gênante aussi : il fait chut ! dès que vous voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.

 

C’est qu’il est des sociétés secrètes ; voilà pourquoi !

 

« J’amènerai des hommes des Saisons. »

 

J’ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

 

« Et de l’Aide-toi, le ciel t’aidera », répond-il.

 

Je fais un geste, il remet son doigt ; il le laisse même trop longtemps. J’ai envie de respirer, tiens !

 

Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de Comité depuis l’averse) que nous aurons des hommes des sociétés secrètes, l’effet est énorme.

 

« Alors ce n’est plus une manifestation, c’est une révolution ! »

 

Quelques mots graves sont prononcés : « J’aurais voulu embrasser ma mère avant ce jour-là ! – N’avoir encore rien connu de la vie ! – Nous irons souper chez Pluton ! »

 

Le grand jour est arrivé.

 

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit beaucoup.

 

« Les Saisons sont-elles averties ? »

 

Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.

 

« Chut !… »

 

« Que t’a-t-il répondu ? » me demande Matoussaint, le soir, quand je rentre.

 

Chut ! – Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le préviens seulement qu’on m’a défendu de parler à âme qui vive.

 

Chut… – Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais pourtant à l’avertir que les hommes d’action sont prêts, je chante avec des couacs qui me désolent moi-même :

 

Il y avait des hommes sur des pavés !

Trois hommes noirs qui étaient masqués…

 

Matoussaint devine tout de suite que ce chant d’allure naïve est un mot d’ordre ! et à son tour comme un simple pâtre qui rentre à la ferme, il continue :

 

Ces hommes-là furent rejoignis,

Par des escholiers de Paris…

 

Matoussaint sait bien que rejoindre fait « rejoints » au participe passé : « rejoints » et non pas « rejoignis ». Mais « rejoignis » a l’air pâtre (ce qui déroute la police ; et en même temps m’indique qu’il a compris).

 

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a interverti :

 

Par des escholiers de Paris

Ces hommes-là furent rejoignis !

 

Oh ! il est né conspirateur !

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:29

 

8
La revanche

 

Place du Panthéon.

 

Noire de monde, la place, cette fois !

 

Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la couleur crie dans l’ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre en l’épaisseur des blés…

 

C’est plein de mouvement et de vie.

 

La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon champ de manœuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors ; aujourd’hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être deux mille !

 

Nous verrons ce que c’est que les Écoles sans la pluie !

 

Est-on prêt ? Tous ceux qu’on attend sont-ils venus ?

 

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas en place et qui fassent languir la Révolution ?

 

On y est !

 

Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en abat-jour sur ses yeux, embrasse la foule d’un regard et descend, grave comme un Grecque venant du Capitole : il va donner le signal.

 

Mais voilà qu’un autre homme que Matoussaint monte comme lui les marches et observe la place ! Un grand garçon à moustaches et barbiche brunes, teint blême, œil louche…

 

« C’est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de moi.

 

Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de celui qui a parlé ; plus bas ; on va l’assassiner !… »

 

Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la révélation et où je plaide le silence.

 

« Si l’on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur place, tirer au sort à qui s’en chargera ; mais si on le livre à la foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale, vous verrez ! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à coups d’ongle ! – Et l’on nous accusera de scélératesse et de lâcheté !… »

 

Il paraît que je parle comme il faut parler et que j’ai dans la voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis ; seulement, par curiosité de paysan qui regarde se traîner un crapaud, on se presse sur le chemin du signalé.

 

« C’est lui, c’est bien lui ! » répète le garçon qui ne l’avait vu que de loin.

 

Ce suspect a-t-il remarqué qu’on le dévisageait ? toujours est-il qu’il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres dans un rire muet, sinistre. Je n’oublierai jamais ce rire-là. – J’ai vu un jour un chien enragé qui agonisait : il avait l’œil boueux, la lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire blanche…

 

Si ce n’est pas Delahodde, c’est un misérable sûrement ; ce rire le dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte ? – Il s’écarte de la foule et disparaît dans la petite rue qui est derrière l’École de Droit…

 

J’ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.

 

« Où va-t-on ?

 

À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire la protestation contre la fermeture du cours », répondent les meneurs.

 

Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne – elle est pleine.

 

J’aperçois tout d’un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui d’un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.

 

Est-il avec les Saisons ? Les hommes de Aide-toi le ciel t’aidera sont-ils là ? Y a-t-il des armes sous les habits ? Je ne le saurai pas de la journée ; au moment où nous nous croisons avec Lepolge, je le questionne à l’oreille.

 

« Chut ! »

 

Et il avance son fameux doigt, il m’agace, à la fin !

 

Je le mords, s’il y revient.

 

Je m’agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés de cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d’un coup crier : « Vive Barbès ! » et planter le drapeau rouge.

 

Le rouge, il s’étale en fromage sur la tête de quelques étudiants à cheveux longs.

 

Sont-ce des chefs, ces porte-bérets ? Si ce sont des chefs, qu’ils le disent ! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l’air de première année !

 

Cependant, dans le tas – comme dessus du panier – un de ces bouchons rouges couvre une bouteille, où il m’a l’air d’y avoir du vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands yeux gris, au front large, à la mine un peu pensive.

 

Il n’a pas le bouchon sur l’oreille ; il l’a planté droit ; comme s’il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du rouge, simplement parce que c’est la couleur républicaine. Ce porte-béret me va et je le suis d’un œil ami dans la foule.

 

Il n’est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques camarades qui me bottent aussi. Ce groupe-là m’inspire de la confiance ; si on se bûche, je suis sûr qu’ils en seront.

 

On se bûche !

 

Le feu a pris aux poudres par une provocation des Saint-Vincent de Paul.

 

Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les marches du grand escalier.

 

Ils n’ont encore rien dit, mais voilà qu’ils applaudissent !

 

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d’un coup, se sont jetés sur les bérets ; les têtes coiffées de rouge sont traquées par les policiers en bourgeois.

 

C’est alors que les Saint-Vincent ont crié « bravo ! » du haut des marches :

 

« Emballés, les coquelicots ! »

 

Où est donc mon béret aux yeux gris ?

 

Ah ! je l’aperçois avec son ami brun.

 

Ils gagnent les escaliers d’où la Saint-Vincenterie hue les coquelicots emballés.

 

Ils ne regardent pas si on les suit ; ils vont gifler les Saint-Vincent… J’en suis !

 

SCRUPULES

 

Je ne me rappelle plus bien ce qui s’est passé, ce qu’on a donné de gifles ; je sais que je n’en ai pas reçu, mais il y a eu une bousculade et l’on s’est perdus tous dans la foule.

 

Moi, je tiens une oreille ! – Je la tiens entre le pouce et l’index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.

 

« Tu vas demander pardon. »

 

Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.

 

L’oreille fait la sourde ; j’abaisse encore un peu le museau.

 

Le Saint-Vincent crie, moi je parle et je dis :

 

« Tu crieras après… Tu vas demander pardon, d’abord. Ah ! tu applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent !

 

Ce n’est pas moi.

 

Ce n’est pas toi ? Eh bien ! jure par le saint-père le pape que ce n’est pas toi. »

 

Je l’ai surpris criant bravo. Nous allons voir s’il osera jurer.

 

« Vous me lâcherez si je jure que ce n’est pas moi ?

 

Oui.

 

Je vous jure…

 

Par le saint… Allons, faut-il épeler ?

 

Par le saint…

 

Père le pape.

 

Perlepap. »

 

Il marmotte, il va trop vite. Ce n’est pas du jeu. Il faut un père le pape plus sérieux : – PET-REU-LEU-PAPP !

 

Il le donne aussi sérieux que je le veux ; je suis bien forcé de le lâcher.

 

Mais je me ravise au même moment !

 

Ai-je été parjure en cette occasion ? Ai-je violé la foi des serments, manqué à la parole promise ? Je me le suis demandé souvent depuis. Je ne sais pas encore si j’eus tort de courir après le Saint-Vincent et de le ramener par l’oreille.

 

« Que me voulez-vous ?

 

Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul. »

 

Le Dieu qu’il adore m’est témoin que je n’y mis point de brutalité. Ma voix ne s’enfla pas pour réclamer de lui cette faveur, et je le plaçai sans violence dans la position qui convient le mieux au but que je voulais atteindre. J’avais plutôt l’air de lui faire un cadeau qu’une menace ; et je visai avec la froideur et la précision d’un tireur qui a un beau coup de fusil.

 

Le trouble s’est mis dans la manifestation. Que va-t-elle devenir ?

 

« Chez Michelet ! » crie une voix.

 

Je m’étonne et je proteste.

 

« Chez Michelet ? Non ! Restons ici ! »

 

On me demande de développer mon plan.

 

« Le voici : Nous ne laissons entrer ni sortir personne ; c’est nous qui allons arrêter les suspects et chercher les mouchards.

 

La police viendra.

 

Eh bien ?

 

Ils tireront l’épée !

 

Tant mieux !

 

On enverra la troupe !

 

Qu’on l’envoie ! qu’on pusse dire qu’il a été nécessaire de dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des soldats ! »

 

Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on ? les étudiants tiendront-ils ? Je ne sais ; mais il y aura eu au moins une odeur de révolte et de révolution. La foule continue à crier : chez Michelet ! chez Michelet !

 

« Allez-y si vous voulez, moi je reste ! »

 

Il m’a fallu du courage pour parler ainsi et il m’en faut encore plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêté dans ma déclaration et j’ai sacrifié ma curiosité, mon amour de voir, ma passion de la foule, à la conviction que j’ai que cette promenade chez Michelet est une bêtise.

 

Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les derniers traînards ont eu passé devant moi, et que j’ai été seul dans la rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s’irritaient de la démonstration.

 

« Vous n’allez pas avec ces braillards ? » m’a dit un gros ventre…

 

Quand Matoussaint, de qui j’ai été séparé dès le début par le remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterré, mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je manque à la manifestation. C’est beaucoup d’avoir quelqu’un qui ne recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-là et il a confiance en moi de ce côté.

 

Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S’il n’avait vu tout à l’heure avec le Saint-Vincent de Paul, j’ose croire qu’il aurait été content, ou alors il est très difficile.

 

Me voilà bien avancé maintenant ! J’avais consacré ma journée à la Révolution et je me trouve sans emploi, au milieu de l’après-midi, dans le Quartier latin désert ; devant les cafés vides j’ai l’air de sortir de l’hôpital. Je traîne le long des maisons comme un chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent se demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant de boucan quand je passe et qui ai l’air de vouloir tout manger, je suis là à rôder comme un fainéant, les mains dans les poches, le jour du boucan général !

 

Ah ! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour capon auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on s’embête énormément. Car je m’embête énormément. Le malheur est qu’Alexandrine a profité de ce que tout le monde serait dehors toute la journée, de ce qu’il n’y aurait pas de clients à la crémerie, pour aller voir une parente qui reste au diable, sans cela !… Nous aurions été sous les toits. J’aurais pu passer ma tête par la lucarne si j’avais voulu pour regarder du côté de la manifestation. Je ne sais pas si j’aurais voulu.

 

Où vais-je aller ?

 

Je n’ai pas encore, depuis que je suis à Paris, été seul dans l’après-midi. Je suis tout dérouté l’après-midi quand je ne suis pas deux ou trois – avec Alexandrine ou avec les camarades. Je n’ai rien à me dire. Causer avec moi-même ! Pas dans le jour ! Le jour, je ne me trouve pas espiègle.

 

Je vais au Luxembourg, dans la Pépinière, je m’assieds sur un banc, à côté de vieux qui racontent des histoires du temps de l’ancien, et au milieu de jeunes mères que je gêne pour donner à téter à leurs enfants ! Oh ! si c’était à refaire, j’irais chez Michelet !

 

Si par hasard ça avait tourné à l’émeute sous ses fenêtres ! S’il y avait eu du sang ! Mon Dieu, que je voudrais qu’il y eût du sang. Oh ! s’il y a eu du sang, mon devoir est d’aller où il coule. Je n’étais pas pour la promenade ; je suis pour l’insurrection.

 

Matoussaint, as-tu perdu un membre ? As-tu un des hommes de ta barricade mort ?

 

Je flaire si ça sent la poudre… Ça sent le lait, l’enfant… je ne sais quoi… tout, excepté la poudre.

 

Tant pis, je vais me mentir à moi-même, manquer de fermeté. Personne ne le saura ! Je vais aller voir ce que devient la manifestation.

 

Une débandade ! Des gens qui fuient !

 

Je reconnais toute ma crémerie qui a les talons près du derrière.

 

« On arrête, on arrête ! » crient les fuyards.

 

Je suis reconnu par l’un d’eux.

 

« Filez, filez, mon cher ! les sergents de ville pincent tout le monde, ON CERNE, ON CERNE ! »

 

Je ne fuirai pas !

 

Et je m’engage dans la rue même qui, au dire des fuyards, est cernée.

 

Mais je ne vois personne.

 

On ne cerne pas ! Où cerne-t-on ?

 

Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas cerné ; je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, je demande à tous ceux que je rencontre si l’on a vu cerner.

 

« A-t-on seulement aperçu une manifestation ?

 

Plaît-il ?

 

Avez-vous vu une manifestation ? »

 

Je fais un cornet avec mes mains pour qu’on entende mieux.

 

On n’a rien vu !…

 

Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver des échappés, avoir des nouvelles ; quitte à reprendre l’omnibus pour retourner du côté de la manifestation. Avec un bon plan de la banlieue, je la déterrerai peut-être !

 

J’apprends à l’hôtel que les fuyards avaient raison.

 

On a vraiment cerné et arrêté ; mais pas du côté où j’étais.

 

« Et tenez, les voici qui viennent !…

 

Combien sont-ils ?

 

Presque un bataillon. Ils descendent ! Regardez donc ! »

 

Je regarde.

 

Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de ville. Je reconnais les camarades.

 

Je m’élance ! on me retient.

 

« Qu’est-ce que vous voulez faire ?

 

Aller délivrer mes frères !

 

Tu es donc devenu fou ? me dit tout bas Alexandrine, qui vient de rentrer et me tire par les basques de ma redingote, – et tout haut elle ajoute :

 

Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu’on en fait, de ceux qui veulent délivrer leurs frères ! »

 

Elle me montre une chose qui a l’air d’un torchon et qui a voulu délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Championnet, un des locataires, – ce qui reste du moins de la tête de Championnet, enveloppée dans des serviettes comme un pain qu’on veut garder frais.

 

Il ne peut pas parler ; on lui a recousu la langue au galop – un point en attendant ; – mais ceux qui l’ont amené ont conté son histoire.

 

C’était au parc aux Moutons, à l’endroit où la police s’est jetée sur la manifestation.

 

Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous les fenêtres, et s’élançant au-devant du brigadier qui commandait :

 

« Savez-vous bien ce que vous allez faire ?

 

Parfaitement ! » et, se tournant vers les agents, le brigadier leur a dit : « Pilez-moi cet homme-là ! »

 

On a pilé Championnet.

 

Je lui demande si le récit est exact ; les serviettes se remuent pour répondre. Il y en a malheureusement une qui se dégomme, Championnet demande par signe qu’on le recolle et paraît décidé à ne plus vouloir essayer de déposer.

 

Je voudrais savoir pourtant !

 

Championnet ne peut pas parler.

 

Veut-il écrire ?

 

Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs de somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bouillie sont tellement confus à certains moments que je ne puis pas trop démêler les détails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.

 

Il semblerait établi, par quelques balancements de tête de Championnet en réponse à des questions (que je pose d’ailleurs avec la prudence d’un médecin qui ne permet pas au juge d’instruction d’aller trop loin), il semblerait établi qu’on a crié sous la fenêtre d’un monsieur qui n’était pas Michelet, qu’on s’est trompé, et que quand on s’est aperçu de l’erreur il n’en restait plus pour Michelet ; Michelet a eu une petite ovation très enrouée où perçait beaucoup de mauvaise humeur.

 

 

Peu à peu cependant le jour se fait, – les renseignements arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si je suis arrêté.

 

« Ah ! vous avez eu bon nez ! Vous nous l’aviez bien dit ! »

 

Je triomphe, – triomphe douloureux en face des torchons ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore à cause de l’arrestation de Matoussaint.

 

« A-t-il été blessé ?

 

Non ! Ils se sont mis à cinq pour le prendre ! »

 

Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont pas toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint qu’on ménage dans ces bagarres ! Il faut un corps à l’accusation, et si on présentait un corps pétri par le bout comme celui de Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie. Matoussaint chef, s’il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que Championnet que personne ne connaît peut être aplati comme beurre, il peut et doit être aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante, un peu répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera. Il est politique d’arrêter Matoussaint sans lui faire de mal, il est bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pense, l’idée qui me vient ! Avec ça, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera négligé, à cause de son obscurité, fui même à cause de ses boutons.

 

Ce n’est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont une dizaine des nôtres.

 

« Frères, aux charcuteries ! »

 

J’ai toujours vu que, quand quelqu’un était arrêté, on lui envoyait du saucisson.

 

Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours de chimie un adversaire inattendu.

 

« Du saucisson ! dit-il, toujours du saucisson !… N’est-il donc pas temps de songer aux rafraîchissements, citoyens ?… »

 

Il convoque les amis et propose qu’un comité spécialement élu s’occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature, mais de leur donner une direction intelligente.

 

« Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, … le laitage débiliterait. – Et même… Ah ! que diraient nos ennemis ! » (Vive émotion.)

 

On constitue le comité, qui entre immédiatement en délibération et se distribue les rôles. L’un ramassera les cotisations en argent, l’autre les cochonnailles, celui-ci les fromages.

 

Ce fut un de ceux de l’hôtel qui fut chargé des fromages, – pour le malheur de l’hôtel ! car il empesta la maison avec des produits trop faits, et je lui trouvai toujours, à lui personnellement dans la suite, une petite odeur de Camembert.

 

Il paraît qu’ils sont soixante-dix arrêtés, on les a entassés au Dépôt.

 

Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n’en était point triste, et il disait en se grattant :

 

« Ces insectes laisseront des germes républicains dans les jeunes têtes, et les punaises s’écraseront plus tard – en gouttes de sang – sur le front de Bonaparte ! »

 

Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en liberté ; on garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de Matoussaint ?

 

On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous a laissé le temps de boucaner autour de son arrestation : il nous revient consacré par la souffrance.

 

« Comme Lazare, nous dit-il au punch qu’on lui offrit le soir ; comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours, le couvercle de mon tombeau. Je rentre fortifié par le supplice ! Ils ont cru m’abattre, ils m’ont bronzé. Ombre du divin Marat, je te jure que je n’ai pas faibli ! »

 

Il est même un peu plus boulot qu’auparavant, il me semble. Je le lui fais remarquer avec plaisir.

 

« Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant la tête ; – c’est soufflé, tiens, tâte, c’est soufflé ! Pourvu que ça ne me gêne pas pour la lutte ! »

 

Un groupe particulier a pris place à nos côtés : celui qui avait pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret du blond au front large, aux beaux yeux gris.

 

Ils m’ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens, j’ai, sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vincent qui applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à côte dans cette bagarre.

 

Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de l’amitié, et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite à dîner avec nous – à la fortune du pot !

 

« Disons, m’écriai-je en faisant allusion à la résurrection de Matoussaint et à son image biblique : Au Lazare de la fourchette !… Le calembour n’empêche pas les convictions ! Qu’en dis-tu, Béret rouge ?… On se tutoie, n’est-ce pas ? Vive la Sociale ! »

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:28

 

9
La maison Renoul

 

Nous voilà donc amis comme tout avec le Béret rouge et sa bande !

 

Le Béret rouge s’appelle Renoul. Son père est un professeur de faculté de province qui connaît Béranger ; gloire dont le fils a le reflet auprès de ses camarades, mais qui ne m’éblouit pas assez, paraît-il.

 

Quand on m’a parlé, je n’ai pas eu l’air bouleversé.

 

« Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béranger l’a fait sauter sur ses genoux quand il était petit.

 

Oui, j’entends bien. »

 

On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure, on regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace. On répète :

 

« Béranger l’a fait sauter sur ses genoux !…

 

Et après ? »

 

Renoul n’aurait pas été bercé sur les genoux de cette tête vénérée, comme dit Matoussaint, que je n’en aimerais pas moins sa tournure de garçon franc, loyal et droit, – un peu grave quand il parle de ses idées, mais gai comme un moutard quand on est à la farce et qu’il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou quelque blague joyeuse.

 

Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord, m’ont terrifié.

 

Quand j’étais sur le carré, à la première visite que je lui ai faite, j’ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurtés, demandé pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je trouvais qu’il sentait la fève. Après nous être très difficilement débarrassés l’un de l’autre, nous avons reconnu en nous redressant qui nous étions : lui Renoul, moi Vingtras.

 

Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière de corne !

 

Eh bien ! moi, je vous dis que c’est la faute de Béranger !

 

Il y a une autre raison à l’air propriétaire de Renoul. Renoul n’est pas seul. Le cœur de Renoul a déjà battu – le mien aussi, mais en garni.

 

Celui de Renoul bat dans ses meubles, et ces meubles sont époussetés, cirés, vernis par la main d’une compagne, avec laquelle il vit depuis qu’il est à Paris. Ils sont dans leurs meubles ! Ils font leur cuisine chez eux ! ! Ils mettent le pot-au-feu le dimanche ! ! !

 

Ces révélations jettent d’abord une ombre et comme un discrédit sur la réputation révolutionnaire de Renoul.

 

Un béret rouge dans la rue, – chez lui une douillette !

 

Que signifie ce double masque ?

 

Cependant la stupeur fait place à la réflexion ; et à l’inquiétude que donnait la douillette succède même – en y pensant – une sorte de respect pour ce jeune républicain qui, ayant des meubles et une robe de chambre, ne craint pas de se lancer dans la mêlée tout comme un autre.

 

Je n’ose pas dire qu’il ne me reste pas un peu de défiance ! Je n’ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans avoir une tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon cœur d’homme une certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un appartement dont on est le maître, dont on a la clef, où l’on est roi !

 

Roi ! – Mon Dieu ! est-ce que déjà le spectacle de ce bonheur, l’égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me ramèneraient aux idées monarchiques ?

 

Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des reflets luisants et une odeur de cire ! Sur le lit, une courtepointe aux dents roses. Aux fenêtres, des rideaux qui tamisent le jour. Je n’ai jamais vu cela depuis que je suis libre ! Je ne l’ai vu qu’autrefois en province, et seulement sous les toits de bourgeois, comme chez nous. Mais chez ce jeune républicain, chez ce souffleteur de Saint-Vincent !…

 

Puis, la saison est belle, – le printemps est venu plus tôt cette année, – et il tombe du soleil par belles plaques dorées sur les meubles et sur nos têtes.

 

Je garderai longtemps le souvenir d’une de ces plaques d’or qui se teintait de rouge en traversant les grands rideaux ; c’était la poésie des églises où les vitraux jettent des reflets sanglants sur les dalles, et le charme intime et doux d’une chambre d’ami ; mes regards se noyaient et mon cœur se baignait dans ce calme et cette clarté.

 

Dans toutes les maisons que j’ai habitées jusqu’ici, – dans l’hôtel même du père Mouton, – les chambres n’ont qu’un lit pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo ébréché. Les réduits de dix francs donnent sur la cour, on croirait voir une gueule de puits humide et noire ! Si le soleil vient, c’est tant pis ! il sert à chauffer le plomb ; si la brise entre, elle apporte de la cuisine et de la table d’hôte des odeurs de friture et de graisse.

 

Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s’ouvre pas sur une rue boueuse, mais sur un espace planté d’arbres tout couverts de pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent des oiseaux en liberté.

 

Je n’ai rencontré jusqu’à présent que des oiseaux qui sentaient la vieille femme, la suie ou le cuir : – pies, perroquets, merles, avec des becs qu’on dirait faits à la grosse. Ici j’ai l’oreille chatouillée et le chœur effleuré par de grands froufrous d’ailes !…

 

La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont l’une, meublée par un lit assez grand, l’autre par une bibliothèque toute petite.

 

Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit ; que moi, en particulier, j’ai une voix qui casse les vitres et des souliers qui rayent tout son parquet : elle trouve bien que Matoussaint, en levant les bras, pour faire comme Danton, s’expose à renverser l’étagère où il y a de petits bibelots de foire : – un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge – mais nous l’amusons quelquefois ; on n’imite pas Danton tout le temps ; on n’est pas tribun éternellement, on est un peu farce aussi ; et après le tocsin de 93, c’est le carillon de nos dix-huit ans que nous sonnons à toute volée !

 

C’est le grésil du rire après les tempêtes d’éloquence.

 

Puis, on fait le café.

 

Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de moka en grain qu’on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulin-là, l’odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères plébéiennes et nous rendent, jusqu’au dernier grain, indulgents pour la société mal faite ; ou tout au moins il y a trêve – on met du sucre.

 

Le pli est pris ; tous les soirs on vient discuter, crier et moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit – puis l’on se remet en colère et l’on remonte sur les chaises comme à la tribune.

 

« Pas sur celle-là ! crie la maîtresse de la maison en s’arrachant les cheveux ; là-dessus si vous voulez ! »

 

Et elle indique un tabouret infirme d’où l’on est sûr de tomber chaque fois qu’on y grimpe.

 

On salit beaucoup le dessus des chaises.

 

Quelqu’un propose d’ôter ses souliers chaque fois qu’il y aura une discussion un peu chaude. On vote.

 

« Non, non ! »

 

C’est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle a levé les deux mains – je présidais, je l’ai bien vu.

 

Elle préfère encore qu’on garde ses souliers et que l’on abîme ses chaises.

 

Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi ? lui qui n’est pas pour les préjugés. C’est une faiblesse, voyons ! mais il s’en explique.

 

« Si j’ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus les remettre, ils ne tiennent qu’avec des ficelles par dessous ; ce n’est pas des semelles, c’est du crochet. »

 

Ah ! les bonnes heures, les belles soirées ! – avec le soleil, la brise, les colères jeunes, les rires fous ; avec le tabouret qui boite et le café qui embaume !

 

Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes !… Les oiseaux qui battent la vitre, nos cœurs qui battent la campagne !

 

Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.

 

J’ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.

 

Je ne me figurais un intérieur qu’avec un père et une mère qui se disputaient et se raccommodaient sur le derrière ensanglanté de leurs enfants. Je croyais qu’on ne pouvait être dans ses meubles que si l’on avait l’air chagrin, maître d’école, que si l’on paraissait s’ennuyer à mort, et si l’on avait des domestiques pour leur faire manger les restes et boire du vin aigre.

 

Chez Renoul on ne s’ennuie pas, on ne fouette personne – du moins je n’ai rien surpris de pareil – on ne se dispute pas, on ne fait pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n’y a pas de domestiques, d’abord.

 

Ah ! le foyer paternel, le toit de nos pères !

 

Je ne connais qu’un toit, je ne connais qu’un père, mais je préfère n’être pas sous son toit et moudre le moka chez Renoul, entre une discussion sur 93 et une partie de colin-maillard !

 

IL FAUT LANCER UN JOURNAL.

 

Ce mot, un jour, a traversé l’espace.

 

« Allons, que faisons-nous donc ? (Nous moulions du café.) Nous n’avons donc rien là ! crie Matoussaint.

 

Où ça ?

 

Là !… » Il frappe en même temps sur son cœur.

 

« Tu vas casser ta pipe !… Il faudrait peut-être aussi quelque chose ici. – Je tape sur mon gousset.

 

Bourgeois, va ! »

 

On m’accuse de semer la division. – J’ai voué un culte aux intérêts matériels.

 

Je suis un adorateur du veau d’or !

 

Je me défends comme je peux.

 

« Je ne parle pas pour moi ; ma plume, on le sait, est au service de la Révolution ; mais l’imprimeur ! est-ce qu’on trouvera un imprimeur ? »

 

J’emprunte une comparaison à Shakespeare pour imager mon idée :

 

« L’imprimeur de nos jours ! savez-vous comment il s’appelle ? Il s’appelle Shylock. Shylock, l’intéressé, l’avare, le juif, le rogneur de chair !

 

Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le tabouret ; il s’appelle « Va de l’avant ! » Oui, oui ! Va de l’avant, ou encore Fais ce que dois. Il s’appelle Le Courage, il s’appelle La Foi. »

 

Je redescends de ma chaise au milieu de l’émotion générale, après m’être couvert d’impopularité.

 

Je suis mis à l’index pour toute la soirée, et quand on verse le café, je n’en ai qu’une toute petite goutte !

 

Je demande s’il n’en reste pas.

 

« Non », dit Renoul qui verse.

 

Un non sec, qui m’attriste venant d’un compagnon d’armes, et puis j’avais bien envie de café ce soir-là !

 

J’en ai trop envie ! Tant pis ! Je fais amende honorable.

 

« Eh bien, oui, j’ai eu tort ! L’imprimeur s’appelle Fessequedoit ou Vadelavant ! J’ai eu tort… il faut d’abord agir, et ne pas jeter des bâtons dans les roues du char qui porte la Révolution. »

 

On revient à moi, on me serre la main.

 

« Donne ta tasse ! Il en reste encore un peu au fond de la bouilloire. »

 

On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m’a raccommodé.

 

Je regagnai toute leur estime et j’eus à peu près – pas tout à fait – la valeur d’une demi-tasse.

 

Donc, il n’est plus question de l’imprimeur ; ce n’est pas moi qui en parlerai ! Il n’est question ni de l’imprimeur, ni du papier, ni du cautionnement. Il est décidé qu’on fera un journal, qu’on aura un organe, voilà tout.

 

La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans nos cordes.

 

« Moi, dit une voix qui a l’air de sortir de dessous terre, je ferai la PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE. »

 

On cherche, on regarde.

 

C’est Championnet qui a parlé.

 

Championnet, penseur ! – Avant la scène de la manifestation il n’était guère connu de nous que parce qu’il tournait ses souliers en marchant, mais il les tournait, c’est effrayant ! Il les tourne encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours ; les bottines de ce jeune homme ont toujours l’air de vouloir s’en aller de droite, de gauche, comme si elles étaient dégoûtées de ses pieds…

 

Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE.

 

Comment l’entend-il ? A-t-il une vue d’ensemble sur le déluge, sur les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-Philippe ?

 

« Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit rien ? Matoussaint, tu n’as pas d’observation à faire ?… Vingtras ?… Rock ?… On ne demande pas la parole ? »

 

Non, on se tortille sur ces chaises seulement ; on a l’air de chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son diable de tabac qu’on a dans le creux de la main… On se tortille beaucoup ; il y a de petites toux et un grand silence, troué de rires qui pétillent…

 

Championnet a perdu la tête ; il fait comme beaucoup de gens embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut pas voir le bout des siens, c’est impossible ! il attraperait un torticolis. Il a justement tourné énormément, ces jours-ci.

 

« Citoyen Championnet, reprend Renoul d’un air doctoral, c’est bien la philosophie de l’histoire que vous avez voulu dire, ce n’est pas l’histoire de la philosophie ?

 

Non, non, c’est bien la philosophie de l’histoire, c’est assez clair !

 

Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de rédaction (murmures flatteurs dans l’assemblée) comment vous prendrez la chose ! Montez sur ce tabouret. »

 

On a justement ciré le plancher. Championnet a l’air de patiner.

 

« Ôtez vos souliers !

 

Oui, oui.

 

Vous savez bien qu’il a été voté que non ! On ne peut pas aller contre un vote. »

 

Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C’est difficile avec ses chaussures tournées !

 

« Qu’il parle assis !

 

Non, non. À genoux !

 

Assis, assis ! »

 

Mais il n’y a plus de chaises – on a caché sa chaise.

 

Championnet fut simple et grand.

 

Il s’accroupit à l’orientale et commença à nous expliquer, les jambes croisées, ce qu’il appelait la philosophie de l’histoire.

 

Il fut long, très long. Nous écoutâmes avec beaucoup de soin, mais personne n’y comprit goutte – et encore aujourd’hui, je ne suis pas bien sûr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c’est que la philosophie de l’histoire. Je me la représente toujours sous la forme d’un homme assis en tailleur avec des bottines tournées.

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 20:27

 

10
Mes colères

 

« Et toi, Vingtras, que feras-tu ?

 

Je ferai les Tombes révolutionnaires. »

 

L’idée m’est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de poètes.

 

J’ai rôdé autour des grilles, j’ai dérangé des veuves qui apportaient des bouquets.

 

Je ferai l’histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées au couteau sur la pierre – en essayant de jeter un éclair dans le noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge l’herbe terne : je mettrai des phrases rouges aussi.

 

« Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là !… »

 

Je blague toujours – mais quand nous sommes entre nous, il ne servirait à rien d’avoir l’air de croque-morts. Il faut être grave quand on parle au peuple.

 

On ne fait pas le journal, bien entendu.

 

On aurait un imprimeur qu’on ne le ferait pas davantage. Tout le monde veut écrire le Premier Paris, avoir les plus grosses lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n’y aurait que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place pour les articles !

 

Puis on se battrait deux jours après.

 

Je serais accusé sûrement de baver sur les tombeaux ; car il y a des morts que je jugerais à l’égyptienne et dont je souffletterais le crâne.

 

Quelques phrases de Matoussaint m’ont fait personnellement bondir ; je n’oublie pas que c’est lui qui a dit, à propos de Renoul caressé par Béranger : « Bercé sur les genoux de cette tête vénérée. »

 

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long ? – Des vers, oui, – un article, je ne crois pas !

 

J’ai bien vu, quand j’ai commencé mes Tombes révolutionnaires. – Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les morts : « Sortez, venez, rentrez, entendez-vous ! Ô toi, ô vous ! » Et j’avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours de 93…

 

Sparte, Rome, Athènes… J’en plaisantais au collège et je trouvais que c’était inutile, bête, les républiques anciennes, grecques, romaines !… Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les sages, et tous les consuls !… Je vois à quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu’il y a une seule page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas question d’Hannibal, de Fabricius, d’Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs ? On ne peut pas s’en passer. Ce serait une impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu’ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.

 

Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur démission sont des Cincinnatus. Ceux qui n’ont pas de femme de ménage et fendent leur bois, des Philopoemens.

 

Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour écrire. J’ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que j’avais brouillonnées la veille au courant de la plume.

 

Je disais que j’avais remarqué la fille du concierge du cimetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche, que j’avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman dormait. Failli pleurer, oui – alors que j’étais devant la tombe d’un martyr qui réclamait, au nom de la tradition, toute l’eau de mes yeux.

 

J’avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de son père en deuil.

 

J’avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.

 

Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais pas !

 

Il vaut mieux qu’on n’ait pas fait le journal. Je n’aurais pas pu m’en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n’ai pas vu. Ah ! je ne suis pas fort, vraiment !

 

Je ne m’en suis ouvert à personne. – J’emporterai ce secret avec moi dans la tombe. – Mais, je le sens bien, je n’ai rien dans la tête, rien que MES idées ! voilà tout ! et je suis un fainéant qui n’aime pas aller chercher les idées des autres. Je n’ai pas le courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose qui m’inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon pouce me fait mal tout de suite.

 

Rien que MES idées À MOI, c’est terrible ! Des idées comme en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon de café ! – Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au-delà, ma foi non ! Je n’entends qu’avec MES oreilles – des oreilles qu’on a tant tirées !

 

J’ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les cimetières pendant que j’y suis, plutôt que de parler de ceux qui reposent sous terre.

 

Requiescant in pace !

 

Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent – il paraît qu’ils le croient… Ils n’ont pas vu mes brouillons ! Ils ne se doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du cimetière !

 

Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaient simples à leurs heures, les conventionnels aussi.

 

Nous jouons à colin-maillard.

 

On laisserait passer la Chambre des représentants sous les fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu’on est en plein jeu.

 

Il n’y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu’il s’amuse. Il prétend qu’il joue parce que colin-maillard apprend à se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l’ennemi.

 

C’est un bon exercice pour les conspirateurs, l’apprentissage des Sociétés secrètes.

 

Quand il a le bandeau – quand c’est lui qui l’est – il se figure être le Comité de Salut public qui cherche les ci-devant dans l’ombre ; quand on le poursuit, il croit échapper comme les Girondins ; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta Robespierre.

 

Il rigole autant que les autres, quoi qu’il en dise, quand il se cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.

 

Il y en a un qui l’est bien souvent ; c’est Championnet, à cause de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n’y a pas une heure qu’il joue, que ses talons sont tournés, et l’on n’a qu’à tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens toujours la poudre de riz ; j’ai toujours un peu embrassé Alexandrine.

 

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq ; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s’il apparaissait soudain – ainsi qu’on le voit dans les bons articles – Robespierre trouverait que nous n’avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.

 

Nous passons nos soirées à cela ; quelquefois nous allons au café – rarement, bien rarement.

 

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès d’Alexandrine ; Championnet pioche dans son coin la philosophie de l’histoire.

 

Il n’y a que Rock et Matoussaint qui, n’ayant ni Alexandrines, ni robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l’histoire, aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.

 

Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.

 

C’est prodigieux ! Cela me paraît presque contre nature ! Avoir des enfants dans le Quartier Latin ! L’odeur de lait et de couches m’en éloigne comme d’une crèche. Je n’y suis entré qu’une ou deux fois pour prendre Rock, et j’ai failli chaque fois m’asseoir sur un moutard qu’on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir marquer dix de blanches.

 

On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand estaminet qui, tous les soirs, s’emplit d’une foule bruyante et républicaine.

 

C’est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel, contre la fontaine. On l’appelle le café du Vote universel.

 

Il y va des célébrités.

 

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres ; où il y a des gens qu’on dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry, prisonniers à Doullens, insurgés de Juin ; qui ont le prestige de l’enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.

 

Ont-ils tous cette auréole ? On ne peut pas bien voir les auréoles dans cette fumée.

 

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce qui me frappe le plus, c’est l’air bon enfant de ceux qui ont un nom, dont on dit : « Un tel, c’est lui qui en février tirait sur les municipaux, au Château-d’Eau. – Cet autre, là-bas, a fait six mois de ponton après Juin. »

 

Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui crient le moins et qui rient le plus.

 

Un jour Rock m’a tiré la manche.

 

« Tu vois bien ce grand ?

 

Là à gauche ?

 

Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

 

Qui est-ce ?

 

Un représentant de la Montagne, X…

 

Il ne parle jamais à la Chambre ?

 

Non, il se réserve. »

 

C’est bien de Rock ce mot-là !

 

« Il se réserve ! pour quand ?

 

Pour la Convention… »

 

Rock a l’air convaincu qu’il y aura une Convention ; on dirait qu’il en a reçu la nouvelle ce matin ; il aurait dû nous en prévenir cette après-midi ! Il répète en parlant du représentant X…

 

« Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la Constituante, … qui attendait son heure. »

 

Muet ? Non ! Il se leva une fois pour demander l’abolition de la peine de mort. Sais-tu ça ?

 

Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et crie :

 

« Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just, tout ça c’est de la blague ! Vous êtes les calotins de la démocratie ! Qu’est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux qui vous tonsure ?… À la vôtre tout de même, les séminaristes rouges ! »

 

Comme ces mots m’entrent dans le cœur ! C’est qu’il m’arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n’ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l’Université, il n’y a pas les classiques de la Révolution – avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin !

 

Par moments, j’ai peur de n’être qu’un égoïste, comme le vieil ouvrier m’appela quand je lui parlai d’être apprenti. Je voudrais dans les discours des républicains trouver des phrases qui correspondissent à mes colères.

 

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l’enfant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs ! J’en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les autorités.

 

Égoïste ! Oh ! non ! Je serais prêt – je le jure bien – à souffrir et à mourir pour empêcher que d’autres ne souffrent et meurent des supplices qui m’ont fait mal, que je n’ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devant moi…

 

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres… Je m’en moque, de ça !

 

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges !

 

Ils ne m’écoutent pas, me blaguent et m’accusent d’insulter les saints de la République !

 

Ce sont des scènes ! – Il y en a eu de terribles à propos de Béranger !

 

Béranger !

 

Oui, c’est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de chambre, on ne me l’ôtera pas de l’idée.

 

C’est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.

 

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu’il faisait sauter sur ses genoux, d’avoir une Lisette comme il en avait une.

 

Je lui en veux moins pour cela.

 

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre de grâce aux jours d’été et tranchent en bleu ou en rose sur notre rouge sombre.

 

Nous jouissons de tous les riens qu’une femme éparpille de droite et de gauche de sa main blanche.

 

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l’on nous fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.

 

Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous promet d’être ambulancière s’il y a des blessés.

 

Encore du Béranger !… les Deux Anges de charité !

 

N’importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux honnêtes, au cœur droit, plein de courage, aurait le langage plus jeune et plus vivant encore, s’il n’avait pas, à dix-sept ans, Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la houppelande et les poésies de Béranger !

 

Béranger !

 

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

 

À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait les Gueux :

 

Les gueux, les gueux

Sont des gens heureux,

Qui s’aiment entre eux,

Vivent les gueux !

 

« Les gueux sont des gens heureux, qui s’aiment entre eux » – mais on se cogne et l’on s’assassine entre affamés !

 

« Les gueux sont des gens heureux ! » Mais il ne faut pas dire cela aux gueux ! s’ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils prendront le bâton, la besace, et non le fusil !

 

Et puis, et puis – oh ! cela m’a paru infâme dès le premier jour ! – ce Béranger, il a chanté Napoléon !

 

Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le tombeau du César, il s’est agenouillé devant le chapeau de ce bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l’oreille aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la Vendée : Hoche qu’il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu’il fit poignarder Kléber !…

 

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise !

 

Deux redingotes sur lesquelles je crache !

 

Tiens, imbécile ! tiens, lèche-éperons !

 

Ah, ma foi, je l’ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu’il vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le lendemain de Février.

 

« Cette sagesse-là, mais c’est de la sagesse de lâche.

 

Ne répète pas ! a crié Renoul, sautant sur moi.

 

Je ne répéterai pas si c’est toi que je blesse, mais si j’ai le droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce que tu crois qu’il n’y en a pas d’autres qui voudraient n’être pas à la Chambre et qui y restent par devoir. – Il ne savait pas parler, dis-tu ! Pas besoin de savoir parler ; il aurait toujours pu en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et crier après Lamennais « Anathème, anathème aux fusilleurs ! ». Il aurait pu au moins aller aux barricades comme l’archevêque. Il aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de vieillard, pendant qu’on l’entraînait, crier : Armistice, armistice ! »

 

Béranger a presque creusé un abîme entre nous ! Tant pis ! Je ne croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.

 

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir ; je perdrai ce coin de camaraderie et de bonheur ; mais je ne puis cacher mon étonnement, ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des révolutionnaires de dix-sept ans.

 

C’est à faire rire vraiment !

 

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l’air bon enfant et patriote, il va en mission chez les simples, dans les mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les colères, les empêcher de fermenter et d’éclater en coups de feu !

 

Et il se moque de nous !

 

Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

 

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une minute pour se reposer, mesurer l’espace et bander sa blessure. On y est bien comme moi chez Alexandrine – quand on est l’amoureux de la fille d’en bas, et qu’on ne reste jamais en haut, où il fait trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement qu’enfoncé sous les draps, l’hiver, et étendu sur le lit, l’été : où l’on ne travaille pas, parce que l’odeur est horrible, parce qu’on n’a pas de livres, parce qu’on a des puces ! – Blagueur de bonhomme !

 

Eh ! misérable, si l’on était bien dans un grenier à vingt ans, pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte !…

 

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

 

« Montre-nous quelqu’un parmi les avancés, qui dise, qui ose dire ce que tu dis ! »

 

En effet les plus écarlates même saluent Béranger ! : « Ah ! celui-là par exemple ! » – et ils se découvrent.

 

Les plus indulgents, quand ils m’entendent, sourient et me donnent des tapes sur l’épaule d’un air qui signifie : « tu ne sais pas ce que tu dis – allons, mon garçon !… »

 

« C’est pour se faire remarquer, se singulariser », insinuent en ricanant les autres !

 

Éternelle bêtise que j’entends sortir de la bouche des jeunes comme de la bouche des vieux ! Mais se singulariser, c’est très bête ! On se brouille avec tout le monde. J’aimerais bien mieux être de l’avis de la majorité ; on a toujours du café, et avec ça des politesses ; les gens disent : « Il est intelligent » parce que vous êtes de leur avis.

 

Me faire remarquer, me singulariser ! Quand cela m’empêche d’avoir mon gloria et ma goutte de consolation !

 

Seul, seul de mon opinion !

 

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à tranches fades ou violentes, n’a laissé échapper un mot – comme un souffle d’écrasé – contre cette popularité qui met son pied mou, chaussé de pantoufles, sur le cœur du peuple, et qui lui enfonce du coton tricolore dans les oreilles !

 

Au secours, donc, les fils de pauvres ! ceux dont les pères ont été fauchés par la Réquisition ! Au secours, les descendants des sans-culottes ! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l’ogre de Corse ! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les Lisettes ont faim ! Au secours !…

 

J’en suis pour mon ridicule et ma rage, et l’on est arrivé à traiter mon indignation de manie.

 

La compagne de Renoul m’en veut avec fureur ! c’est à elle que je touche en fripant le bonnet de la Lisette du chansonnier.

 

« Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.

 

Insolent ! »

 

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n’étais pas un boute-en-train, à mes heures, un rigolo qui sait la faire rire, elle m’aurait déjà chassé.

 

Renoul, pourtant, l’empêche de me faire trop ouvertement la mine, et c’est lui qui verse le café quand mon tour arrive.

 

Elle se rattrape sur Hégésippe.

 

J’oppose Moreau à Béranger, la Fermière à Lisette, la pièce sur les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.

 

Lisette Renoul hausse les épaules :

 

« Ah ! tenez ! vous me faites rire avec votre Hégésippe ! »

 

Je ne suis pas fou d’Hégésippe – j’en conviendrais s’il ne fallait me défendre à outrance. – Il y a de la pleurarderie ; il me semble, par-ci, par-là ; mais quelle différence tout de même !

 

Le soir, quelquefois, quand j’étais seul, je relisais ses vers ; et il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac, dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de Farreyrolles, en faisant trembler l’herbe et les clochettes jaunes !…

 

Qu’es-tu donc en politique ? Tu n’es pas pour les Girondins, tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu’il voulait la fête de l’Être Suprême. Qu’es-tu donc ?

 

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me résume.

 

« Je suis pour la guillotine. »

 

C’est mon opinion. Je suis pour qu’on monte sur l’échafaud, pour que les têtes tombent, pour qu’il y ait un comité de salut public, c’est clair. On n’a qu’à lire l’histoire des Montagnards d’Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne la grosse tête de Danton… mais je ne veux pas qu’on s’arrête en route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu’ils s’arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu parce qu’il ne monta pas à cheval…

 

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard. Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J’ai les yeux noirs. Ils étaient d’Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis de Sparte au brouet noir. C’était le brouet noir dans la maison Vingtras.

 

« Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et une ceinture tricolore, m’a dit un gros qui mange avec nous et qui n’a pas d’opinion, mais qui est tout de même – c’est drôle – très bon garçon et très brave.

 

Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrassé et pensant que c’était réponse à tout.

 

Je le crois, si tu n’avais pas cela, tu mériterais qu’on te gifle et te tue ! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et l’héroïsme de ta bêtise. Tu n’es qu’un gamin qui se trompe, un petit cuistre qui s’égare : tu te fera casser la tête au premier jour. Soit ! Si on ne la fracasse pas tout entière, s’il en reste un morceau, ça mettra du plomb dedans. »

 

Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir le peuple au milieu de tout ça.

 

C’est vrai que j’aimerais bien un grand chapeau à plumes, un sabre au bout d’une ficelle et la large ceinture tricolore. J’ai été si mal mis quand j’étais petit…

 

« Tu voudrais la vie des camps parce que c’est encore du bouzin, du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que tu n’aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as été battu, fouetté, humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour. Tu as été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter devant l’histoire. On te mettrait au séquestre ; tu voudrais envoyer à Sinnamari, moutard qui crois que tu songes à sauver le monde ; tu veux faire payer tes pensums à l’humanité. »

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